III Aizawa

La dernière nouille sautée était à présent dans son estomac mais il restait encore une bonne quantité de sauce au fond de l'assiette, et Kô lécha consciencieusement le fond, récupérant chaque parcelle du liquide chaud et épais tout en gardant un œil attentif par dessus le rebord de l'écuelle.
Si elle voulait passer quelques jours dans le coin il allait falloir qu'elle ait une idée ne serait-ce que minime des rapports de forces au sein du rassemblement hétéroclite des hors-la-loi d'Aizawa, qu'elle identifie les rôles et les influences. La cité du Riz était terrain inconnu pour elle. Terrain inconnu et aucun contact dans le coin.
Avec un soupir intérieur, elle reposa son écuelle sur le comptoir maculé de traces de brûlures et de graffitis pornographiques très inventifs gravés dans le bois. Elle aurait sans doute pu choisir mieux comme point de départ de sa vie de paria… Mais d'un autre côté ce n'était pas non plus comme si elle avait eu des foules de contacts ailleurs. Elle était encore jeune, et contrairement aux autres elle n'avait eu que peu l'occasion d'établir des liens avec les réseaux parallèles. Ça avait toujours été Saito ou Tsui, ou même l'un des autres qui s'était chargé de ce genre de chose quand le besoin s'en était fait sentir dans le cadre d'une mission…

Étrangement, le fait de se retrouver entouré d'êtres humains la forçait à recommencer à planifier. Durant toute la fuite elle avait avancé en ligne métaphoriquement droite, sans réfléchir, sans envisager ce qu'elle ferait vraiment une fois hors d'atteinte. Elle s'était contenté de partir, vite et loin comme disait le proverbe.
À présent qu'un repas chaud n'était plus sa priorité, il fallait qu'elle se trouve une chambre, -de préférence avec un lit. Elle se sentait prête à tuer pour un fûton.

Quelques hommes étaient sortis tandis qu'elle mangeait, une poignée d'autres étaient entrés et s'étaient dirigés avec une immédiateté qui dénotait l'habitude vers les tables vides dans un des angles sombres. Une femme était venu passer les commandes au bar et avait discuté un moment avec le patron, échangeant nouvelles et ragots à voix trop basse pour que Kô en saisisse autre chose que des bribes. Elle avait jeté un coup d'œil intrigué à la jeune fille en passant, puis l'ayant classé mentalement s'était promptement désintéressée d'elle. En repartant elle s'arrêta elle aussi à la table de la vieille femme et murmura quelques mots polis avant de regagner sa tablée.

« Hé, vous sauriez où je peux trouver à coucher cette nuit dans le coin ? De préférence avec une sortie de derrière, et pas trop de morpions. »
Le patron était un géant entre deux âges à la peau d'un brun cuivré, avec de beaux restes d'une musculature sèche. La partie gauche de son visage était tatouée d'un dragon écarlate qui déroulait ses anneaux ondulants du creux de son cou jusqu'à l'arête du nez, renforçant singulièrement le potentiel d'intimidation de son porteur. Un écho résiduel d'accent le désignait comme originaire des plaines ensablées du Pays du Vent, et la fluidité inconsciente dans ses mouvements lorsqu'il se déplaçait faisait pointer avec peu de chances d'erreur la probabilité vers « ancien ninja ».
Elle avait déjà payé sa nourriture, aussi ne se fit-il pas prier pour répondre.
« Pour la sortie de derrière, tout ce que tu trouveras dans le quartier devrait faire l'affaire, même si je te déconseille fortement l'auberge au bout de la rue. Pour ce qui est des morpions par contre, ça risque d'être plus difficile… »
Avec un soupire Kô s'étira, détendant son dos, et replia une jambe sous elle.
« Hm, je m'en doutais un peu… Et à défaut de pas de morpions, un endroit où je pourrais me laver ? »
« Dans ce cas, va chez Ma Sho en face. La bouffe n'est pas très bonne, mais tu auras ton bain et des draps propres. »
« Haa. Merci. Je suis Kô au fait. Je pense que je vais passer quelques jours en ville…»
Un nouveau client vint s'accouder à a gauche, pinte presque vide en main. Elle l'avait vu arriver du coin de l'œil, de la tablée ou était installé le ninja avec lequel elle avait parlé plus tôt. Il la toisa de haut en bas avec un manque total de discrétion, et Kô sentit ses poils se hérisser sur sa nuque. Elle se composa une expression neutre mais dure, qui ne sembla pas décourager l'homme.
« Hé, Zu, un nouveau saké pour moi, et un autre pour la demoiselle. »

Le barman interrogea Kô du regard, et quant elle haussa les épaules il remplit de nouveau sa coupelle de saké de mauvaise qualité.
« Je t'ai entendu discuter avec Zu, tu cherches une chambre pour la nuit ? »
« Effectivement. Mais a vrai dire j'ai trouvé, » murmura-t-elle en appuyant son coude sur son genoux remonté, décidée à attendre de voir ou il en viendrait.
« Vraiment ? Je doute que tu puisses te payer plus qu'un bouge ici… Où vas-tu t'installer ? »
« Ha… Je n'ai pas pour habitude de révéler où je dors à des étrangers, » fut sa réponse neutre, qui provoqua une crispation immédiatement remplacée par un sourire trop entendu à son goût chez le ninja brun. Il se pencha un peu vers elle le long du comptoir.
« Oh ? Parce que ça m'ennuierait de laisser une jeunette comme toi à la rue dans un endroit tel que celui-ci. Aizawa n'est pas une ville sûre pour les filles seules, tu dois le savoir… »
« C'est ce que j'avais entendu dire par des amis… »
« Aller, si tu veux je t'héberge pour la nuit, gratos.»
« Votre sollicitude me touche, » susurra-t-elle avec un regard oblique en direction de la table où le premier ninja qui l'avait abordée était assis, observant en coin –de même que le reste de la tablée- la scène qui se déroulait au bar, « mais comme votre ami a dû vous le dire, je suis peut-être nouvelle à Aizawa, mais je sais prendre soin de moi. »
L'homme recula brusquement avec un sifflement agacé entre les dents, et la toisa de nouveau.
« Tu aurais tort de faire la mijaurée gamine. Tu as beau te donner des airs, tu ne tiendras pas deux semaines ici. C'était une offre honnête, et tu n'auras pas mieux. Pas avec ce dont la nature t'as dotée » –son regard se posa sur la poitrine bandée de Kô, à peine visible sous les plis du yukata, et il eut un rire rauque- « ou plutôt ne t'as pas doté, devrais-je dire… » Avec un sourire censé désarmer l'agression dans ses paroles, il se pencha de nouveau vers elle et sa main glissa vers la cuisse nue de la kunoïchi qui s'était à demi tournée vers lui. « Aller, c'est un bon deal, un lit et un repas chaud… Tu as de la chance que les grosses poitrines ne fassent rien pour moi… »

L'expression neutre ne quitta pas le visage de Kô lorsque sa main se referma sur celle de l'homme à quelques centimètres de sa jambe et la tordit en arrière d'un mouvement bref et douloureux.
« Je ne crois pas, non. »
Dans l'absolu, ce n'était effectivement pas un si mauvais deal que cela, mais malheureusement pour le type, pas un dans lequel elle ait un quelconque intérêt à cet instant précis. Plutôt le contraire, même.
Elle savait bien qu'elle n'avait pas les attraits de Katsuko, ou même d'une jeune femme de son âge moins généreusement proportionné, et elle se foutait comme d'une guigne qu'on le lui fasse remarquer. C'était vrai.
Mais cela ne signifiait pas qu'il ne faille pas placer les points sur les 'i', et mettre les choses bien au clair dès le départ. Une petite démonstration éviterait tout malentendu et toute effusion de sang intempestives à l'avenir. Les ninjas masculins avaient généralement besoin qu'on leur épelle les choses très clairement….
Et puis il y avait certaines limites à son espace personnel, et le type avait déjà largement toutes outrepassé.
« On ne touche pas tant que je n'ai pas donné mon autorisation, et tu ne l'as certainement pas. »

Le regard du type alla brièvement de sa main à la sienne, fit un bref détour par la tablée de ninjas errants à présent totalement attentifs, puis remonta se poser sur Kô.
S'il avait été un tout petit peu plus sobre, il aurait pris l'aisance avec laquelle elle avait effectué le mouvement comme un indice, et laissé tomber l'affaire, ou du moins été plus circonspect dans son mouvement suivant.
Malheureusement pour lui il ne l'était pas.

« Sale catin, » siffla-t-il en repoussant son tabouret pour agripper la jeune fille à l'épaule.
Il était rapide, mais le temps qu'il achève le mouvement, le pied de Kô qui avait été posé sur le rebord du tabouret était fermement planté au milieu de sa poitrine, sandale poussiéreuse et tout, l'arrêtant net dans son élan. De sa main gauche elle agrippait le comptoir pour plus de stabilité, et son autre main était prolongée par la lame de son sabre court délicatement posée contre sa gorge.
« Je reconsidèrerais ça, si j'étais toi. »
Et d'un mouvement qui frotta le fil de la lame contre la pomme d'adam du type, tout juste suffisamment pour l'égratigner, elle le repoussa d'une détente vigoureuse et l'envoya tituber à quelques pas, affalé à l'autre bout du comptoir.

Un concert de sifflements admirateurs salua la brève passe d'arme, entrecoupé de commentaires railleurs envers le ninja tombé, et de murmures plus discrets sur la technique de Kô.
Le premier ninja, celui aux yeux gris, avait quitté la table et releva calmement l'importun tout en gardant un œil sur elle.
« Je pense que ça suffit pour aujourd'hui, Tachyu. Tu devrais rentrer. »
« Ça t'apprendra à faire chier les kunoïchis, espèce de crétin, » aboya une voix féminine dans le fond de la salle.
« Et surtout à te fier un peu moins aux apparences, jeune idiot », finit la vieille tassée sur sa chaise. Puis, si bas qu'elle douta un instant de l'avoir entendu : « C'était joliment fait, jeune Kô de la brume… »

Toutefois, avant qu'elle n'ai pu réagir le ninja éconduit s'était arraché à la poigne de son camarade, et deux sais avaient fait leur apparition dans ses mains.
« STOP ! »
La voix de ténor du patron figea tout le monde sur place, y compris Kô, main cette fois-ci sur la garde de Sans-Nom dans son dos, lame chatoyante déjà à demi tirée du fourreau. Peut-être pas si ancien que cela comme ninja, finalement, songea-t-elle avec amusement.
« Tu connais la règle Tachyu. Pas de bain de sang dans mon établissement. Si vous voulez vous égorger, vous allez dehors. »
« Désolé patron », murmura-t-elle. « Je ne connaissais pas la règle. Dehors alors ?»
Elle s'abstint de prévenir le dénommé Tachyu qu'elle ne dégainait jamais Sans-Nom à la légère, et qu'elle ne jouait pas. Il le découvrirait bien assez tôt. Ce genre d'avertissement avait autant d'effet sur la motivation à en découdre d'un ninja un peu éméché que le souffle d'un enfant vers le ciel pour en chasser les nuages.
Et puis de toute manière, elle n'avait que faire de son choix final.

Avec un mouvement de tête explicite vers la sortie, l'homme inversa sa prise sur ses tridents, remontant les lames contre ses avant-bras. Le ninja aux yeux gris dû sentir qu'il était inutile de tenter de le faire changer d'avis, car il recula de quelques pas avec un haussement d'épaule.
Kô rengaina sa lame à demi tirée, et sans attendre que le type commence à se poser la question de savoir s'il devait la précéder ou non, elle passa devant lui, lui tournant délibérément le dos, et se dirigea vers la volée de marches menant vers l'extérieur. Il n'était pas manchot avec ses lames, et un sai était une arme désagréable à affronter pour quelqu'un comme elle, qui maniait le sabre : sa principale utilité était de briser les lames. Mais elle se savait capable de réagir bien assez rapidement s'il décidait de l'attaquer. Et en lui offrant si délibérément son dos –erreur de genin- elle le poussait à la sous-estimer…
L'un dans l'autre ça valait le coup.

D'une foulée plus longue elle franchit le seuil surélevé à la mode du pays du Riz, qui empêchait les mauvais esprits rampants de pénétrer dans les maisons, et déboucha dans la rue de terre.
L'après-midi touchait à sa fin, et le ciel d'un bleu-gris plombé surplombait les pignons de bois brun couronnés d'or par les derniers rayons directs du soleil.
Kô fit volte face, et attendit que Tachyu émerge à son tour de l'auberge, escorté d'un groupe de ninjas et autres curieux en manque d'occupation.

En temps normal, elle n'aurait eu que faire des spectateurs et aurait tué l'autre ninja à la seconde où il lui fit face, une main sur la poignée de ses sais. Mais une démonstration n'était pas complète sans le public à qui était destiné le message, et elle donna magnanimement cinq seconde de plus à l'assistance pour se masser en demi-cercle. Au diable l'anonymat, finalement.
Cela augmentait bien sûr le risque que des amis du futur défunt se trouvent dans la foule et veuille lui faire la peau en retour, mais bon. Dans le pire des cas, un bon combat lui dérouillerait un peu les muscles, elle n'avait que peu eu l'occasion de pratiquer depuis dix jours.
Et puis la loyauté et l'amitié étaient des notions peu usitées chez les ninjas déserteurs…
Si l'un d'entre eux déclenchait un combat sérieux dans lequel les autres n'avaient pas d'intérêt et qu'ils n'étaient pas d'humeur à en découdre juste pour le plaisir… Hé bien ma foi, c'était son combat.
Comme on disait, chacun sa merde.
Et puis comme ça, on pouvait parier…

« Tu fais moins la fière mainten- … »
Ce furent les dernières paroles du ninja.
Un instant il faisait face à Kô, en position basse d'attaque, un sourire un peu hautain sur les lèvres, la seconde suivante elle était dans son dos, lame au clair, et sa tête roulait au sol, jusqu'au pied des ninjas les plus proches.
La foule se figea, et le corps du déserteur s'abattit dans un silence de mort.

Le sang rouge sombre et poisseux dégoulinait lentement de la lame de Sans-Nom, une goutte après l'autre, traçant des cercles sombres dans la poussière. Kô resta un instant immobile, jaugeant l'assistance du regard et invitant les volontaires à venir prendre leur tour.
Puis au bout de ce qui sembla être une éternité, elle inversa sa prise sur la poignée de son sabre d'une flexion de poignet, et essuya l'excédent de sang de sa lame sur les vêtements du mort.
Ce fut comme un signal que respirer et bouger était de nouveau autorisé, et des murmures impressionnés s'élevèrent.
Du coin de l'œil, Kô vit de l'argent changer de main tandis qu'elle tirait un chiffon de sa poche pour nettoyer sa lame.
Quelques ninjas qu'elle avait entraperçus à la table du mort échangèrent un regard, puis se dirigèrent vers le corps. L'un d'eux ferma les yeux de la tête tandis que les autres faisaient ses poches avec diligence. Après un bref conciliabule sur ce qu'il convenait de faire du corps, le consensus paru déboucher sur "au temple shintoïste le plus proche, avec l'argent récupéré sur lui pour payer de l'encens et peut-être un prêtre, s'il y a assez" à l'opposé de "dans la rizière à nourrir les poissons, et l'argent pour payer des tournées en sa mémoire".
Avec un dernier coup d'oeil vers Kô, deux d'entre eux attrapèrent le corps et disparurent, tandis qu'un chien jaune famélique venait renifler la flaque de sang incrustée dans la terre.

« Belle démonstration. Quelque peu radicale, certes, mais très impressionnante malgré tout. Je retire tout ce que j'ai dit sur les genins. Bien que je doute que tu en sois une, finalement. »

Le premier ninja se tenait à une distance prudente d'elle, les mains dans les poches et l'air pas spécialement traumatisé par la fin inattendue de son compagnon. Kô haussa les épaules et ne répondit pas, traquant les dernières taches de sang sur sa lame.
« Si tu fais le reste aussi bien que tu tues, tu n'auras pas de problème à trouver du travail ici finalement. Je m'excuse de ma grossièreté de tout à l'heure. »
Kô rengaina et lui accorda enfin un coup d'œil.
« Ce n'était pas votre équipier ? »
Il haussa les épaules.
« De temps en temps, si. C'était un type ok je suppose, mis à part sa tendance à prendre la mouche et à sous-estimer les kunoïchis… Tachyu était jônin, et il n'avait certainement pas assez bu pour ne plus savoir ce qu'il faisait… Zu –c'est le patron- à suffisamment d'autorité et d'arguments pour mettre tout le monde dehors quand les choses commencent à se gâter. D'habitude forcer à temporiser suffit à calmer les esprits, mais bon, c'est la vie … C'est pas une mort pire que les autres, loin de là… Pas de chance pour lui. »
Elle ne pouvait qu'acquiescer à cela, et tout en gardant une partie de son attention sur la foule qui se dispersait et les positions des quelques ninjas encore présents –lui y compris-, elle décida de poursuivre un peu la conversation. C'était son occasion de glaner quelques renseignements.
« Quelqu'un risquerait de se sentir offensé par sa mort ? »
« Pas à ma connaissance en tout cas, sauf peut-être quelques créanciers. Ce n'était qu'un déserteur après tout... Il n'y a jamais grand monde pour nous regretter. Je suis Zao au fait. »
« Kô. »

-

L'architecture de cette partie du pays du Riz manquait désespérément de hauteur, décida Kô quelques heures plus tard, perchée sur les tuiles plates d'un assemblage douteux qui tentait vainement de passer pour une tour.

Elle avait un peu discuté avec le ninja aux yeux gris, Zao, et récolté quelques informations utiles sur l'organisation interne et les personnalités dominantes du coin de terre sans loi qu'était Aizawa.
Après sa petite démonstration, espérer faire profil totalement bas aurait tenu de la gageur, -au diable la discrétion,- mais elle n'avait pas donné plus d'information sur son identité. Une bonne partie des ninjas sans maître et des déserteurs étaient de toute façon plutôt discrets sur leurs origines, et qu'elle ne porte pas de bandeau frontal barré ou de pièce d'équipement clairement reconnaissables ne portait pas à question.
Elle avait donc découvert entre autres que les tables du bar étaient décorées des mêmes graffitis pornos extrêmement inventifs et demandant une souplesse hors norme que le comptoir, que le parton était effectivement un ninja du Sable à la retraite –mais personne n'avait été en mesure de lui dire ce qu'il faisait si loin de son désert natal- et que, comme elle l'avait supputé, si on comptait rester à Aizawa il ne valait mieux pas se le mettre à dos. Que si à première vue Zao semblait parler et boire beaucoup, il n'avait en fait descendu en tout et pour tout qu'un verre de saké et se montrait fort prudent et sélectif dans ses propos, et qu'enfin les nouvelles de la brume n'avaient pas voyagées aussi vite qu'elle.
Elles arriveraient d'un jour à l'autre, bien entendu, et à ce moment-là, les gens qui n'étaient pas stupides feraient le rapprochement.
Mais en attendant, elle n'en avait que faire.
Elle avait aussi -déjà- reçu une proposition de mission suite à sa démonstration dans la rue, mais ce n'était pas très bien payé, et risquait de l'entraîner trop près des terres de l'Eau, aussi avait-elle décidé de se laisser une nuit avant de décider.

Elle avait fini par quitter la tablée de ninjas qu'elle avait discrètement intégrée, laissant son verre à demi plein sur la table –elle aussi, elle savait donner l'impression qu'elle buvait plus qu'elle ne le faisait réellement.
C'était un truc tout simple et extrêmement efficace que lui avait montré Kisame le lendemain du jour où Tsui et les autres l'avaient emmenée boire pour fêter son premier mort en tant que Sabreuse. Elle avait eu a peine plus de treize ans à l'époque, et cela restait indubitablement la cuite la plus mémorable de sa courte vie. Kisame avait eu pitié d'elle le lendemain ma- après-midi, et rompant avec la sacro-sainte règle du chacun pour soi qui régnait dans les rangs des ninjas de la brume, il l'avait tirée du lit avec une aspirine et un sceau d'eau –qu'il lui avait vidé sur la tête- avant de lui apprendre le truc en question.
« Bâtie comme t'es, il ne faut pas deux verres pour te bourrer la gueule, » avait-il déclaré avec un sourire carnassier fort inquiétant (et qui était en fait amusé, mais elle ne le savait pas à l'époque.) « On peut pas te laisser sortir comme ça, ou tu vas nous pourrir notre réputation. »
Avec une grimace brève elle chassa le souvenir, et se concentra sur la vue autour d'elle.

Comme Zu le lui avait conseillé elle avait pris une chambre chez Ma Sho, qui s'était révélé être une matronne intraitable qui tendait à les faire éclater les coutures de son yukata d'un bleu passé, tenait un bordel de taille réduite, et avait d'autorité décrété que Kô était bien trop maigre, trop petite et trop plate, et qu'elle allait faire du tors à son commerce si on la voyait entrer par devant.
Elle l'avait donc mise dans une mansarde à l'arrière de la maison, non loin de la sortie secondaire et avec en prime une lucarne ultra-étroite donnant sur les toits et par laquelle personne n'aurait pu humainement passer.
Comme c'était tout à fait ce qu'il lui fallait, elle s'était laissée faire avec philosophie, et puisque Ma Sho avait aussi décrété qu'un yukata constellé de taches de sang –même préalablement nettoyé à l'eau d'une rizière- n'était pas un vêtement convenable, elle s'était également vu dépouillée de ses habits et vêtue d'office d'un yukata d'emprunt trop grand pour elle –mais dans lequel elle avait tout de même pris les temps de dissimuler de nouveau toutes ses armes.
Tandis que l'une des filles de la maison faisait chauffer de l'eau pour son bain, elle avait pris la clé des champs par la lucarne au prix de douloureuses contorsions et d'un bout de ceinture resté accroché sur la tête d'un clou qui dépassait.
Test concluant, à peu près personne à part elle-même ne pouvait entrer par là, ou du moins certainement pas discrètement.
Et puis de toute façon, elle avait bardé portes et fenêtres de pièges. Quiconque essaierait d'entrer aurait intérêt à faire attention où il –ou elle- poserait les pieds, les doigts, ou toute autre partie de son anatomie.

La région étant principalement tournée vers la culture du riz, la plupart des maisons étaient des bicoques à un étage, montées sur pilotis pour éviter les inondations, et même en ville les habitations étaient surélevées.
Ce n'était pas le cas à Aizawa, car la ville était juchée sur une colline qui la mettait à l'abri des eaux. Du coup, si les maisons les plus pauvres dans la périphérie étaient construites sur ce modèle, ce n'était pas le cas dans le centre plus riche, où les marchands, même s'ils stockaient leurs valeurs à l'étage, mettaient un point d'honneur à se rapprocher le plus possible du sol.
Il y avait bien quelques toits plus audacieux que les autres, qui montraient jusqu'à trois ou même quatre étages avec des formes biscornues et des couvertures de tuile rappelant plus ou moins le style architectural du pays du Vent, mais dans l'ensemble, le paysage aérien d'Aizawa était bien décevant… La toiture la plus élevée de la ville était celle du temple shintoïste situé dans le centre, et même pour des ninjas, se déplacer sur le toit d'un temple, cela ne se faisait pas…(sauf en cas d'extrême urgence évidemment, parce que hein, faut pas déconner quand même…)

Elle poussa un soupire, et se calla confortablement dans un creux tarabiscoté sur le deuxième toit le plus haut de la ville. La nuit était à présent totalement tombée, et seule les éclairages montant de la rue et la pâle clarté tombant des étoiles donnaient un peu de relief au paysage.
Malgré le manque déprimant de hauteurs, il fallait bien admettre que ce perchoir offrait une vue sans pareil sur la physionomie de la ville et ses alentours, les zones semi boisées et l'étendue scintillante des rizières, et plus loin même, un méandre de ce qui devait être la Kaopraya s'écoulant vers l'ouest, et la capitale du pays du Riz.
De jour, si elle se tournait vers le nord-ouest, elle apercevrait sans doute les cimes des monts Take qui marquaient la frontière du Riz. Elle avait brièvement traversé divers territoires ninjas pour arriver jusque-là, mais sans se faire repérer ni s'attarder. Et de toute manière elle n'était plus assujettie aux lois des Cinq Pays qui restreignaient (théoriquement) la circulation des ninjas…
Avec un souffle las, elle se laissa aller en arrière, et leva les yeux vers les astres, qui étaient si semblables à ceux de chez elle.
Brièvement, elle se demanda où étaient les autres, avant de chasser férocement la pensée. C'était le passé à présent.

« Tu devrais être plus prudente, jeune Kô. »
Elle avait été tellement plongée dans ses pensées qu'elle en avait un instant oublié son radar interne, et quand la voix retentit à quelques mètres d'elle sans qu'elle n'ait rien entendu venir, elle fut debout dans un sursaut fulgurant, deux kunaïs en main et trois autres lancés par réflexe avant qu'elle n'ait fini son dérapage incontrôlé sur la pente douce du toit, les joues rouges d'humiliation de s'être ainsi fait surprendre.
Tassée dans une flaque d'ombre et appuyée sur une canne de bois sombre se tenait la vieille femme qui s'était trouvé dans la salle commune du bar au début de l'altercation, celle que Kô avait vainement cherché du regard en rentrant de nouveau dans la salle après avoir tué le ninja.
Dans le feu de l'action elle n'avait pas été certaine d'avoir bien entendu, la fatigue et l'adrénaline pouvaient vous faire croire bien des choses, et ensuite, quand il était apparu que personne ne savait encore rien des évènements à Kiri, elle s'était juste dit que son imagination lui avait joué un tour. Des quelques questions discrètes qu'elle avait posées, il était ressorti que la vieille passait de temps en temps à Aizawa, et se faisait un devoir d'y connaître tout le monde.
Apparemment elle était l'une des plus ancienne déserteuse encore en activité –si ancienne que personne ne savait plus d'où elle venait et qu'il n'y avait plus de prime sur sa tête-, et elle diversifiait ses activités avec beaucoup d'efficacité dans la récolte d'information -entre autre.
Elle aurait dû se fier à son instinct, songea-t-elle avec une irritation froide, contrôlée. Son imagination ne lui avait pas joué de tours, si elle se fiait au fait que l'ancêtre se trouvait à présent avec elle sur un toit en pleine nuit, et qu'elle ne l'avait pas entendu approcher…

« Bonsoir, grand-mère, » salua-t-elle finalement tout en restant à une distance prudente.
« Je ne parais vieille que parce que tu n'es qu'une sale gamine. Je suis encore dans la force de l'âge, petite impertinente. »
Kô ne se vexa pas, mais s'inclina légèrement –sans quitter la vieille des yeux.
Dans la pénombre il était difficile de distinguer grand-chose, mais la kunoichi –c'en était forcément une- était vêtue d'une cape sombre dont les motifs brodés accrochaient très légèrement la lumière des étoiles, et un voile de tissus clair qui n'était fixé que d'un côté du visage était drapé sur ses épaules. C'était un tissu riche, étrange pour quelqu'un se trouvant dans ce genre d'endroit.
« Pardonnez-moi. Comment dois-je vous appeler alors ? »
« Shinme-sama devrait faire l'affaire, jeune fille. »
« Bien, Shinme-sama, comme vous connaissez mon nom je suppose qu'il est inutile de me présenter. »
« Kô de la brume, oui. J'ai entendu parler de toi. Les kunoïchis de ton âge et de ton niveau son rares. »
« La flatterie ne marche pas sur moi… »
« Allons, allons… Et puis vous avez donné un beau coup de pied dans la fourmilière. C'est un délice que de voir s'agiter le Mizukage si inutilement… »

Les muscles de Kô étaient désagréablement tendus.
La vieille –Shinme-sama, cela ne lui disait vraiment rien, ni ouï-dire, ni quoi que ce soit qu'elle aurait lu dans le Bingo Book, rien- avait initié la rencontre, et avait pour elle le pouvoir que donne la connaissance… C'était une situation stressante. Elle n'aimait pas être ainsi prise au dépourvu… Elle était fatiguée, dans des vêtements qui n'étaient pas les siens et n'étaient pas totalement prévus pour les mouvements amples d'un combat. Elle se sentait stupide d'avoir été surprise la tête dans les étoiles. Elle se sentait jeune et inexpérimentée.
« … Que puis-je faire pour vous ? Je suppose que si la prime vous intéressait, vous n'auriez pas pris la peine de m'indiquer votre présence… »
La vieille rit un peu, un rire cassé et un peu asthmatique.
« Je suis venue te proposer un contrat, jeune fille. Je pensais le présenter à un groupe plus conséquent… »
« Je suis seule, » murmura perfidement Kô, « je peux difficilement être qualifiée de groupe… »
« Ne m'interrompt pas ! Comme je le disais je pensais faire appel à un groupe de shinobi, mais il m'apparaît qu'il vaut sans doute mieux préférer la qualité à la quantité. Ton arrivée ce soir m'a décidé. Et tu as fort efficacement remis à sa place ce petit coq de jônin. »
On pouvait dire ça comme ça, effectivement.
« Personnellement je lui aurais arraché les couilles avec ses sais, mais bon, je conçois qu'a ton âge on souhaite ne pas effaroucher définitivement la gente masculine…»
Kô retint toute manifestation d'amusement et resta impassible.
Cette vieille était un peu folle et définitivement bizarre –quel shinobi ne l'était pas ?- mais elle avait très certainement une vision... intéressante des choses. Elle se serait bien entendue avec Katsuko, songea-t-elle.
« J'aime ta manière de faire passer les messages. Il y a un groupe de ninjas sans maître qui s'est installé au confluent des Trois Rivières, tout près du pays des Vagues. Ils jouent les indépendants, les villages ninjas en devenir… Et la personne pour laquelle je parle souhaiterait qu'ils cessent. Définitivement. »

« C'est dans mes cordes, » murmura Kô. Acceptant ainsi sa première mission en tant que mukenin.

Le reste était du passé.

TBC


Décidément, il faut croire que la Thailande m'insipre pour cette fic, j'ai écris les trois chapitres là bas. Reste juste à espérer que je n'attende pas le prochain voyange pour le chapire 4, parce que ce ne sera pas avant un bout de temps...

Toutes reviews et autres commentaires sont bien entendu et comme toujours les bienvenus.

Bonne année à tous.