Accès playlist : watch? v=p n6ZWdM2sn0&list=PL2G5b9GE84SX_nDlJzRxEKQP7zFz0ROU6 ( sans espaces )

Personnage : Ludwig

Cadre spatio-temporelle : jeudi 26 avril 1945 _Berlin

Disclaimer : Les personnages sont l'entière propriété d'Hidekaz Himaruya.

Rating : M


.X.

Partie 1 : Chapitre 3

VERSCHLINGEN

jeudi 26 avril _ brûle avec moi

.X.


Un gouffre, vaste, immense, insurmontable ; insurmonté. Ton gouffre à toi, celui que tu as créé, celui dans lequel tu plonges et te noies. Monumental, démesuré, bien trop, tu ne peux y échapper. Un vide surpeuplé d'hématomes, de blessures, de membres disloqués, de cris muets, de cadavres, de la guerre toute entière. Tout ce à quoi se résume ta vie.

Dos appuyé contre le pied du grand lit en chêne de tes parents, genoux repliés sur la poitrine, tu regardes les flammes avaler ce qui a constitué ton être, dans toute son amplitude sépulcrale. Effacer les traces, que plus rien ne reste. Douce mélancolie lorsque tu te rends compte que tu appartiens au domaine du passé, avec tes rêves et tes espérances illusoires. De cet armistice fatidique, rien ne peut résulter de bon. Étrange de se dire que plus jamais l'Allemagne ne sera la même.

Dans cette cheminée crament tes idéaux, ce en quoi tu as toujours cru, ce pourquoi tu t'es toujours battu. Et pourtant, aucun regret ni remord. Il t'arrive d'y repenser, quelques fois et de ne rien éprouver, du tout. Juste une légère lassitude. Un psychologue aurait dit que tu n'es pas humain. Tu emmerdes les psychologues. Au contraire, tu n'as jamais autant ressenti l'humanité que lorsque tu leur collais une balle dans la tête, allongés à tes pieds, rampants comme dans insectes. Non, tu n'as pas à avoir de remords. Et si on t'en donnait l'ordre, tu le referais, sans hésiter. Ludwig Beilschmidt est un soldat, son devoir est d'obéir. Et puis, c'était nécessaire, du moins, tu veux le faire croire. Un travail ennuyeux mais nécessaire. Et dans l'exécution de ta tache, tu avais montré un effroyable mélange de rigueur, de brutalité et d'hypocrisie. C'était ce que l'on attendait de toi ; instrument de la mort.

Tourné de trois quart, Gustav, ton grand-père, son regard opiniâtre figé dans la toile. Il te toise de sa hauteur, comme tout le reste.

Tu pleures, tu ris, tu hurles, tu chantes. Tes sentiments trop longtemps refoulés qui émergent par bouffés agonisantes, face au brasier de tes rêves inachevés. Tu n'es qu'un homme, rien qu'un homme, parmi tant d'autres.

Dans quelques minutes, cela fera deux jours que tu es rentré. Une éternité. Tu l'as passée à vagabonder au milieu de ces quelques murs que tu n'oses plus appeler maison. Tu en regrettes Varsovie et sa barbarie usuelle qui te faisait te sentir cruellement vivant.

En fouillant sous l'évier, tu as déniché une conserve cabossée et une bouteille de schnaps. La voisine d'en face t'a donné cinq pommes de terre, trois navets et un grand saut d'eau que tu essaies d'économiser. Sous ton bras, elle a également glissé un vieux numéro du Signal, un de juillet 1941, avec deux pilotes de la Luftwaffe sur la couverture. Pour garder espoir qu'elle a dit. Tu l'as feuilleté, un peu, lu sans grande conviction l'actualité périmée, admiré la double page centrale de photos en couleurs, survolé celles sur l'art, l'histoire, la mode, le cinéma et exploré les publicités Audi, BMW, Mercedes, Adler –tu as toujours eu un faible pour l'automobile. Ça a au moins eu le mérite de te distraire l'espace d'un instant, de t'occuper l'esprit de choses anodines mais plaisantes tandis que le monde explose autour de toi.

La nuit, dehors, qui s'infiltre, sombre, épuisée, surpiquée d'un millier d'étoiles fugitives. Le quartier entier vit au rythme des bombardements. Depuis ta fenêtre, tu les observes. Presque plus d'hommes, que des femmes, des enfants et des vieillards. Les sauveurs ont déserté, traîtres, égoïstes. Et tu lorgnes sur cette masse négligeable qui se rue comme un seul homme vers la cave juste en face, à l'instant même où la sirène s'élève. Comme si ça allait changer quelque chose. Tellement naïfs. Toi, tu ne bouges pas. Porte fracturée en bas ; redoutes les pilleurs. Une bête sauvage qui veille, hargneuse. C'est tout ce qu'il te reste, ça, au moins, on ne te l'enlèvera pas. Alors, tu te contentes de te recroqueviller sous le sommier –futilement car si le toit venait à tomber, cela ne te protégerait pas. Et puis tu écoutes bourdonner les moteurs, siffler les bombes, le chaos, les cris, les pleurs, vois le ciel brûler au milieu d'un bûcher affamé, grandiose. Plusieurs fois, les murs tremblent et plusieurs fois, tu crois mourir.

Dans l'âtre, il devient de plus en plus dur de distinguer le tissu vert-de-gris. Les pages de Mein Kampf ont disparu depuis longtemps, elles, et il n'y a désormais que les yeux sournois du Führer qui soient encore intacts, comme si le feu les contournait, craintif. Ils t'épient et t'accusent, eux aussi. Deux petites billes sombres et hargneuses. Ça t'étonne. Ne pensais pas qu'il l'aurait gardé aussi longtemps ce bouquin. Comme cette photo sur le mur de ton ancienne chambre, juste au-dessus du piano. Parfois, il régnait entre sa parole et ses actes un tel paradoxe que tu n'avais jamais réussi à le comprendre.

Toujours cette odeur, de parfum, de crème, de sa peau, un peu passée mais encore présente. L'odeur de ta mère qui peuple les draps, la tapisserie, les rideaux. Toujours là, malgré les années et le couple qui avait pris fugacement sa place. Éternelle. Comme si ta mère l'habitait encore.

Le silence se brise. Dans la rue, on s'égosille à hurler des ordres qui ne veulent plus rien dire. Les timbres de voix sont clairs. Des gosses. Ils ont tout au plus quinze ans et la goutte de lait qui glisse au coin de la lèvre. Jusqu'ici soldat signifiait homme et homme, géniteur. Un massacre. Ça ne devrait pas exister, ça devrait être interdit. Et pourtant, dehors, ces gamins courent vers la mort. Des petits soldats qui ne verront jamais l'amour, qui n'auront jamais de travail, qui ne fonderont pas de famille.

Des bruits de pas, presque insonores. Sur ton parquet. Hésitants, frileux, doux. Sursautes, tournes la tête vers la porte, attends quelque chose. Quelques reniflements, des bruissements de tissus. Trois petits coups. Quelques secondes. Le battant est poussé fébrilement et dévoile une femme.


Verschlingen : allemand, engloutir

Varsovie : Warszawa en polonais, capitale de la Pologne.

Signal : Journal de propagande publié par les nazis et diffusé dans une vingtaine de pays.

Luftwaffe : allemand, armée de l'air, division aérienne de la Wehrmacht.

Adler : allemand, aigle, marque de voiture allemande, disparue aujourd'hui.

Mein Kampf : allemand, Mon combat, livre écrit par Adolf Hitler entre 1924 et 1925 contenant des éléments autobiographiques ainsi que les fondamentaux du régime nazi.

Fürher : allemand, guide, surnom que s'était donné Adolf Hitler.