Chapitre 4

Bonjour, comme toujours je remercie les lectrices qui expriment directement leur intérêt par leurs commentaires, qui me permettent d'obtenir un retour direct sur la qualité de ce que je produis, alors du fond du coeur: mes hommages reconnaissants à Gwladys, Miriamme, Laura, France- Ena! Je vous invite par la même occasion à aller découvrir leus profils et les récits qu'elles ont elles- mêmes écrits.

Bonne lecture à tous/ toutes.

Votre dévouée, Calazzi;

«Si le temps n'est qu'illusion, alors les illusions ne durent qu'un temps.» Khalil Gibran

Deuxième jour, suite…

Pour la première fois depuis que j'avais fait sa connaissance, Darcy ne m'exaspéra pas dès son arrivée, il semblait absolument perdu, égaré, démuni, désemparé...Richard m'avait confié son inquiétude pour la santé de son cousin ce matin. Il avait décrit son état comme «préoccupant», puis s'était agacé lorsqu'il avait dû faire face, à moult reprises, à la messagerie de son téléphone bien qu'il l'ait instamment prié de décrocher à son appel. Cela avait accéléré notre retour depuis les rives du lac jusqu'à Hunsford. J'embrassais d'ailleurs la joue de Richard pour le saluer, quand nous nous retrouvâmes en présence de William apparemment otage du déplaisant Collins. Quelle expression curieuse, stupéfiante avait investi le séduisant visage de Darcy, créature habituellement froide, complètement centrée sur lui- même! Ah, les mots me manquent pour décrire une telle incrédulité? Le plus troublant résidait dans son insistance à ne regarder que moi, moi seule. Comme si j'avais commis l'impensable...le crime le plus odieux, le plus atroce que vous puissiez imaginer. J'incarnais Hannibal Lecter, Dexter Morgan, Jack l'éventreur, tous à la fois et plus encore! Mon embarras avait anesthésié mes aptitudes motrices et intellectuelles, j'aurais souhaité disparaître, ne plus brûler sous le feu de son regard enfiévré et accusateur. Seigneur, pour qui se prenait- il? Avait- il abusé des plaisirs prétentieux du haut de sa tour d'ivoire? Ce n'était pas une tâche sur le bout de mon nez qui pouvait motiver une telle fascination malsaine...Mon Dieu, j'avais au moins trois têtes!

Ce matin encore, mon avenir me promettait que «de profonds chamboulements se sont produits récemment dans votre vie. C'est pourquoi vous aspirerez maintenant à la tranquillité.» Cependant, la sirupeuse voix de ma Pythie susurra en complément: « Toutefois, vous redoublerez d'efforts pour que la routine ne s'installe pas dans votre vie. Célibataire, même si la solitude vous pèse, évitez de vous engager dans une relation dont vous aurez bien du mal, ensuite, à vous libérer.» Ah, si seulement… Pour une fois je m'interrogeai sur le message astral et sa pertinence, parce que question « chamboulements », il semblerait que la coupe allait déborder!

«Monsieur Richard! J'étais justement parti m'enquérir de votre personne quand un regrettable incident m'a poussé à rebrousser chemin. Bien heureusement, votre estimé cousin m'a secouru, toutefois, je ne voudrais pas laisser échapper ma chance. Pourriez- vous m'accompagner au 1er étage dans mon bureau personnel? Il s'agit d'une affaire de grande importance, pour laquelle votre illustre tante, Lady Catherine, m'a mandaté. Exhala le poussif secrétaire, de nouveau tout gonflé de sa propre importance.

-M. Collins, cet entretien ne peut-il être différé, je crains que mon cousin n'ait besoin de soins urgents et...

-Non, Richard, je me porte plutôt bien, enfin mieux, je préfère attendre ici la fin de votre tête-à-tête pour que nous rentrions ensemble. Les mots sortaient précipitamment de sa bouche, ce qui était tout aussi surprenant que ce dont j'avais été témoin quelques minutes plus tôt.

-Ne vous inquiétez pas Richard, je resterai auprès de lui pendant votre absence. Répondis- je spontanément. Peut- être eus- je dû réfléchir mais le mal était fait, je devais assumer mes propos inconsidérés maintenant...

-William, puis- je vous proposer mon aide? Vous semblez euh désorienté...

-Je vous prie de me pardonner miss Élisabeth, j'ai bien peur d'être légèrement souffrant aujourd'hui. Après avoir enduré l'embrasement de son regard lors de son arrivée, je ne parvenais plus à le croiser. Il paraissait extrêmement mal à l'aise, comme si ma présence souillait l'air qu'il inhalait.

-Vous aurais- je offenser d'une quelconque manière? La moutarde me montait au nez, je préférais des insultes directes à un évitement accablant de silence. M'enquis- je auprès de celui qui me fuyait littéralement.

-Grands dieux! Eut- il le temps de protester avant que je n'intervienne à nouveau.

-Oh, allons cessez cela William! Vous parlez comme plus personne ne le fait depuis deux cents ans et...et votre, enfin, votre tenue vestimentaire ne correspond pas à vos habitudes. Vous semblez ne pas être vous- même pour tout dire. Comment vous sentez- vous?

-Je suis légèrement souffrant mais rien d'alarmant miss...

-Ah, non! Si vous m'appelez encore une fois miss Élisabeth, je vous interpelle par votre nom Darcy! Bon, ceci clairement dit, expliquez- moi pourquoi vous m'avez jeté ce drôle de regard tout à l'heure. L'intimai- je, je m'étais rapprochée et lui faisais face, les bras croisés et les yeux radicalement plantés dans les siens.

Je n'avais jamais vu un homme se décomposer aussi rapidement, aussi complètement.

-William! Que se passe-t-il? Je crois que j'ai crié parce que Mme Collins est accourue pour apporter son aide.

-Lizzie, que se passe-t-il? Oh, William, asseyez- vous, vous semblez prêt à vous évanouir! Sa réaction ne me soulagea nullement mais je me sentis moins seule face à cette scène incompréhensible.

-Charlotte, il a besoin de respirer, je vais défaire son col de chemise. Alors que je m'apprêtais à effectuer le simple geste annoncé, ses doigts avaient saisi mes poignets, fermement, avec une violence contenue mais palpable.

-Non, je vous en conjure, ne me touchez pas! Il s'était redressé, livide, le regard aussi sévère qu'une allégorie de la justice, Vous n'y pensez pas! Ce serait si...si incorrect et...compromettant!

-Charlotte, je crois qu'il est vraiment temps d'aller chercher Richard. Murmurais- je à mon hôtesse.William, je vous promets de pas m'approcher de vous si vous consentez à vous asseoir et à reprendre votre calme, s'il vous plaît.» J'étais même prête à me jeter à ses genoux pour qu'il obtempère, tellement j'étais désireuse de l'apaiser. S'il m'avait paru perturbé de prime abord, maintenant il me donnait l'impression d'être sous l'emprise d'une drogue hallucinatoire...J'étais complètement apeurée mais je tentais de lui dissimuler l'impact que ses actes fous détenaient sur mes propres pensées. Je n'avais plus le temps d'analyser, je me contentais de réagir à cette hypersensibilité, que tout exacerbait mais qui ne ressemblait en rien au Darcy que j'avais longuement observé ces derniers jours (oui, bon, je le trouvais objectivement intéressant à examiner...malgré sa rudesse parfois rebutante). Son état vestimentaire m'avait tout autant surprise que ses dernières paroles: il avait boutonné sa chemise à manches longues (tendues scrupuleusement au ras des poignets) jusqu'en haut puis avait relevé son col comme s'il avait voulu couvrir intégralement son cou; malgré la chaleur exaspérante de ce printemps anglais, il avait revêtu un pantalon trop chaud, avait visiblement omis d'enfiler des chaussettes...Je ne savais que dire, que faire, que penser. Je me contentais de le regarder à la dérobée, comme fascinée par cette étrange performance dont j'avais été un témoin privilégié.

Il n'avait pas tenu longtemps assis sur sa chaise, de plus en plus agité, il s'était relevé pour parcourir de long en large la petite pièce récemment rafraîchie selon les indications de sa tante. Ces deux figurants restaient, semblant en harmonie, immuablement silencieux. Intérieurement, il tentait désespérément de se raccrocher à une pensée cohérente, du moins en apparence. Comment pouvait- il croire en ce que ses yeux lui rapportaient? Il avait ressenti les mille blessures infligées par la jalousie à la vue de miss Élisabeth déposant un baiser sur la joue de Richard, en présence de divers témoins dont le vil informateur de sa tante! Puis son esprit dériva vers des images intimes bien plus troublantes, elle était scandaleusement vêtue, ou plutôt dévêtue...Il peinait à avaler sa salive en visualisant en pensée (il n'osait plus la regarder) ses épaules délicatement arrondies, le mouvement soyeux de sa robe (sous- robe?) légère le long de hum…gorge rythmé par sa respiration légèrement haletante...et enfin l'oscillation du tissu en accord avec chaque mouvement de ses hanches...Seigneur, il bénéficiait d'une vue imprenable sur ses...jambes! Sa peau satinée, autant qu'il pouvait en juger, attirait de façon irrépressible son regard, appelant les caresses.

Il avait dû se détourner d'elle, emprisonnant ses mains l'une dans l'autre. Et tous ces gens si unanimes dans leur étrangeté, mais également dans leur hâte à le juger «inadapté», lui! Soudain, il sut que le paramètre détonnant de cette affolante combinaison ne dépendait pas de sa raison mais d'un élément externe: le temps. Lui, Fitzwilliam Darcy, était subitement anachronique! Il lui fallait absolument connaître la date du jour! «Quel jour sommes- nous? Demanda-t-il brusquement.

-Je vous demande pardon? Fut la seule réponse intelligible que je pus formuler.

-Quel jour exact sommes- nous? Le bon vieux Darcy, arrogant pointait de nouveau le bout de son nez...

-Mardi 08 mai. Je gardais mon calme tant bien que mal.

-De quelle année?

-Mais enfin, Darcy, que cherchez- vous? Vous m'insultez constamment mais là vous dépassez les bornes! Il me rendait hargneuse, en quelques mots.

-S'il vous plaît miss Élisabeth. Il s'était fait implorant, comme envahi par cette urgence, une question de vie ou de mort, ses yeux accrochés à la commissure de mes lèvres.

-2012, voilà vous êtes satisfait? J'avais envie de le mordre rageusement, au creux palpitant de son cou...Oups, quelle drôle d'idée?

-Oh, Mon Dieu! Lui échappa bien involontairement.

-Et alors, vous vous attendiez à quoi? J'étais tout de même abasourdie par ce qui était soit une interprétation magistrale, soit un pédalage désespéré d'un esprit en pleine déstructuration.

-Je...je ne sais pas.» Ce Darcy- là semblait sincère dans son aveu d'ignorance.

Je n'avais pu m'empêcher de me lever et de m'approcher de lui. Mes mains posées sur son bras en un geste d'apaisement mais je sentis immédiatement la tension soudaine, brutale gagner tout son corps, en réaction à ce contact que je lui avais clairement imposé. J'ôtais promptement ce qui m'appartenait de sa personne, choquée d'avoir initié une telle aversion.

Lorsque Richard et son crapaud, euh le bien nommé Collins me rejoignirent, William, où du moins ce qu'il en restait avait déjà disparu non sans s'être incliné pour prendre congé à l'ancienne mode. Son cousin se mit en route immédiatement dans l'espoir de le retrouver le plus rapidement possible, sans un mot.

En un instant à la fois infime et dilaté, il avait saisi l'impossibilité de sa situation! Il avait quitté le XVIIIe siècle...pour le XXIe...Il aurait peut- être préféré croire aux divagations de son esprit vacillant sous le coup de la passion violemment repoussée par celle qui l'avait inspirée.

Que pouvait bien signifier une telle brèche dans le monde rationnel qu'il s'était construit? Quel phénomène avait provoqué et rendu possible cette circonstance incroyable? Ses jambes le portèrent jusqu'à sa chambre à Rosings où il fut tenter de s'écrouler, hésitant entre les larmes de peur, la colère, le désespoir rageur. Il avait quasiment bousculé son cousin lorsqu'il s'était élancé dans l'escalier monumental qui ornait l'entrée principale, il avait marmonné quelques excuses sans lui jeter un regard, de peur de trahir sa détresse. Malgré l'épuisement psychique, il ressentait vivement tout l'éventail des émotions captées à mesure qu'il se repassait le film de la journée. Il n'avait pas pu réagir adéquatement, tant la scène qui avait pris place entre eux, l'avait entraîné sur des pistes sinueuses, aux contours indéfinis et dangereux. Même s'il l'avait irrémédiablement perdue, il se devait de restaurer sa dignité ainsi que sa raison. Ses mains avaient déjà saisi ce qui lui paraissait nécessaire à l'écriture, il n'eut plus qu'à s'asseoir. Comme la première fois pour des motifs différents, ce fut une véritable délivrance. Son manque d'expérience du maniement de ces nouveaux ustensiles ne lui facilitèrent guère la tâche, alors il n'avait pu trouver le sommeil que fort tard dans la nuit, après avoir enfin terminé la lettre d'explications qu'il avait la ferme intention de lui remettre en mains propres dès le lendemain matin. Une fois mise sous pli, il la posa sur le secrétaire, le nom de sa destinataire bien visible. Ce fut sa dernière pensée cohérente avant de sombrer dans l'obscurité.

A suivre