Chapitre 4
J'entamais enfin la dernière journée du tournage de "5 to 9". Bien que je me sois amusé pendant près de trois mois à interpréter les comportements douteux de mon personnage et à revêtir mon habit plutôt encombrant, j'étais soulagé que cela se termine.
Nous étions depuis l'aurore en extérieur attendant que le soleil levant éclaire de sa juste lumière orangé la route que le réalisateur avait décidé de filmer pour la scène finale. L'équipe était réduite vu le peu de décors et la présence de seulement deux des protagonistes. Emmitouflés dans nos gros manteaux, un gobelet de café maintenu tant bien que mal par nos mains engoncées dans des gants en laine, nous frissonnions néanmoins sous le vent glacial annonciateur des premières tombées neigeuses. Satomi-chan et moi étions assis sous une tonnelle blanche et relisions notre script de la journée en silence. Il était trop tôt pour moi pour être social et ma co-actrice était plongée dans ses pensées, un léger sourire sur les lèvres.
Le synopsis de la scène matinale était simple et plutôt comique. De ce fait, elle ne nécessitait pas une attention assidue au contraire de celle qui aurait lieu dans la soirée et qui marquait le point culminant et attendu des téléspectateurs mais aussi d'une grande partie de staff si ce n'est la majorité. Moi-même, je ne pouvais nier l'excitation qui envahissait mon corps à l'idée qu'enfin, ... mais laissons la surprise pour le jour de la diffusion. Je me concentrai à nouveau sur le texte compliqué qui m'avait été attribué pour cette fameuse scène et dont les répétitions auraient lieu toute l'après-midi. Vu la liste des noms scientifiques que je devrais réciter, il était hors de question que je bafouille. Je soupirais en repensant au planning que mon manager m'avait remis le matin en venant me chercher. Décidément, la moindre pensée emmenait mes pensées loin de l'instant présent.
— Ne, Yamapi.
Je levais les yeux de mes feuilles vers ma coéquipière.
— Tu seras présent ce soir à la fête ?
Ses yeux pétillaient la joie de vivre. Comment faisait-elle pour garder à tout moment cet entrain ? Quand l'énervement lié à la fatigue des heures sans sommeil accumulées gagnait le studio, elle était la première à rigoler et à mettre du baume au coeur de tout le monde.
— Hai. Je dois juste faire un saut aux studios de la Fuji, j'arriverais donc en retard.
— Tu as encore un agenda digne d'un ministre. Tu arrives encore à caser des heures de sommeil ?
Je souris devant cette question que j'entendais régulièrement.
— J'aime dormir mais je récupère vite. L'entrainement certainement.
Emi, notre maquilleuse, nous interrompit. Elle vérifia notre mise puis nous invita à rejoindre le tournage. Pendant la demi-heure suivante, nous répétâmes notre texte et notre gestuelle, les corrigeâmes sous les directives du réalisateur qui décida au final d'enregistrer avant que le soleil ne soit trop haut. Je cachais mon exaspération sur le temps perdu. Enfin, quand ma présence ne fut plus nécessaire, je me retirais dans la caravane mise à ma disposition, pressé par Tsubaki-san qui me servait de chauffeur. Nous étions en retard pour mon émission TV qui était située à une heure de route d'ici.
Mon téléphone vibra dans ma main au moment où je refermai la porte. Kame m'envoyait une photo de lui ou plutôt de l'assiette de curry qu'il allait s'enfiler avec deux de ses doigts en V. Je tiquais, mon estomac me rappelant à moi à cet instant. J'examinai la petite pièce et plongeai ma main dans le plat empli de boules de riz, enrobés de nori. Ce n'était pas grand-chose mais cela suffirait à apaiser ma faim jusqu'à l'heure de mon diner. Je ne posais pas de questions sur le fait que mon ami avale un curry à cette heure matinale. Il avait parfois des attitudes bizarres. Je revêtis les vêtements civils rapidement, posa un masque devant ma bouche et enroulai mon visage de mon écharpe puis je rejoignis le combi aux vitres teintées qui m'attendait à la sortie de la zone de tournage. Quelques filles qui attendaient derrière les rubans de sécurité crièrent mon surnom dès que j'approchai. Je leur fis un signe de la main avant de grimper dans la voiture.
Je repris mon téléphone et envoyai un rapide message à Kame sur son manque de délicatesse que je terminais par de nombreux smileys. Depuis ce fameux soir où je l'avais récupéré ivre mort, je n'avais pas eu l'occasion de le voir. Honnêtement, je ne savais comment réagir avec lui. Aussi loin que remontent mes souvenirs dont les deux que j'aurais bien aimés laisser enfuis au fin fond de ma mémoire, Kame avait toujours été présent pour moi. Même durant notre conflit qui avait eu lieu pendant nos années lycée.
En fait, si je devais résumer ma relation avec Kame, elle ne tiendrait qu'en un mot : fuite.
Je l'avais fui après mon quasi viol ; je l'avais fui après le lancement de NEWS ; je l'avais fui préférant l'amitié de Jin. Nobuta no produce nous avait rapprochés à l'écran sans pour autant renouer nos liens. Au contraire. Notre succès avec Seishun Amigo avait été suivi du démarrage de KAT-TUN tandis que l'avenir de NEWS était sur la sellette passant d membres. Le rôle de leader que l'on m'avait imposé me pesait déjà. Je n'avais pas le profil d'un orateur malgré cela mon caractère posé et calme suscitait une certaine confiance et chacun appréciait ma fonction de médiateur que j'avais endossée entre les stars en herbe et les adultes qui nous dirigeaient. Je culpabilisais sur l'absence de cohésion de mon groupe et sa chute vers les abysses de la dissolution parce que je n'avais pas été capable de donner une force à mes compagnons pour éviter les écarts de conduites. Je reportais le manque de confiance en moi par une jalousie exacerbée devant l'aisance de Kame face à un public toujours plus exigeant, devant sa vivacité à mener son groupe d'une main de fer. Nos tempéraments opposés se froissaient dès que nous étions dans la même salle au point où nos amis respectifs évitaient de nous réunir lors de nos soirées. Lorsque, métier oblige, nous nous entrecroisions, principalement sur le plateau du Shonen Club, nous donnions l'apparence d'une franche camaraderie mais dès que le rideau se fermait et que nous retrouvions notre loge commune, nos regards s'évitaient. Nous avions perdu la connivence de notre adolescence. Je le regrettais, seulement j'étais trop têtu pour le reconnaitre et faire un pas vers lui.
Avec l'âge adulte vint le temps des aventures amoureuses. Nous apprenions la méfiance envers notre entourage, propice aux ragots et tentions d'éviter les entourloupes des paparazzis. J'avais refoulé au fond de moi mes premières expériences sexuelles me réconfortant dans les rares étreintes féminines que j'autorisais près de moi. Je ne vivais que pour ma carrière et pour mes fans. Mon sourire disparaissait et mon rire sonnait faux. Mes proches collègues n'étaient pas dupes devant mes blagues foireuses et mon côté idiot que j'accentuais quand la caméra filmait les coulisses pour les making-off. Je voyais dans leur regard l'inquiétude face à mon comportement mais je refusais de me confier gardant en moi mes soucis, mes doutes, mes inquiétudes. Ryo avait plus ou moins une idée de ce qui me tracassait. Ses éclats colériques cherchaient à me pousser dans mes retranchements sans succès. Je campais sur mes positions, moi-même au final ne sachant plus très bien pourquoi j'agissais ainsi et me renfermais. C'est à ce moment-là que je décidai de quitter le groupe. Je n'avais plus la force de donner le change. J'étais plus un boulet qu'un leader et je préférai me lancer dans ma carrière solo comme j'en avais eu l'intention dès mon embauche à la Johnny's.
Kitakawa, Ryo et même Jin, qui s'était jeté l'année précédente dans l'aventure, m'avaient prévenu des difficultés qui m'attendaient et non des moindres par la défection de mes fans qui avaient préféré rester fidèles à NEWS. Cette période fut la plus difficile de ma carrière et pourtant c'est celle qui m'a permis de sortir du tunnel. J'ai profité de mon hiatus pour entreprendre un voyage solitaire aux Etats-Unis, sur la fameuse route 66 dont m'avait vanté Jin. Les paysages désertiques, les personnes qui m'avaient accueilli et raconté un peu de leur vie furent comme une retraite intérieure. Mes longues nuits m'apportèrent autant de réflexion sur mon avenir qu'une sérénité profonde bien qu'éphémère.
Parmi mes doutes, j'avais ma relation avec Kame, cette relation amour-haine que nous ressentions depuis des années et pour laquelle je ne savais comment réagir. L'ironie du sort fut que ce soit le départ de Jin qui amorça un rapprochement entre nous. Alors que mon amitié avec le Bakanashi m'avait couté celle de Kame, son départ nous avait réconciliés. Jin m'avait avisé de son projet quelques semaines avant l'annonce officielle. Il avait refusé d'en parler aux KAT-TUN pour une raison incongrue dont lui seul avait le secret. Il m'avait fait promettre d'aider Kame à surmonter sa défection car il devinait que ce dernier, qui avait déjà pâti lors de sa première trahison s'enfoncerait à nouveau dans la déprime. Il savait que je souffrais de l'absence de Kazu à mes côtés et il m'offrait là une occasion pour définitivement renouer les liens.
Mes activités professionnelles m'avaient empêché de le rejoindre ce jour-là. J'avais dû ronger mon frein jusqu'à mon retour au Japon pour calmer mon inquiétude, une semaine plus tard. Ni mes appels téléphoniques ni mes messages écrits n'avaient donné suite. Kame m'ignorait comme il le faisait avec d'autres amis. Cependant, je le savais entouré ce qui me rassurait un tant soit peu. A peine mes valises déposées dans mon appartement, je me précipitais à la Johnny's. La soirée était déjà bien avancée mais un message de Jin m'apprit que Kame était toujours dans une salle de danse. Lorsque j'arrivais, il répétait une chorégraphie sur une chanson de leur répertoire que je ne connaissais pas. J'ouvris discrètement la porte et m'adossai assis contre le mur attendant qu'il termine le morceau. J'admirai ses mouvements souples. Les yeux fermés, il sautait et tournait sur lui-même, croisait les jambes, étirait les bras. Ses biceps qu'il avait fins se contractaient et décontractaient sur le tissu de son t-shirt à longues manches. Il dansait depuis un certain temps à voir la transpiration qui mouillait le vêtement. Ses déhanchements révélaient ses émotions intérieures. Enfin les dernières notes s'éteignirent et le silence envahit la pièce. Il s'était jeté au sol et resta prostré ainsi, la tête baissée. A la vue de ses épaules tremblantes, je compris qu'il pleurait. Je me levai et m'agenouillai devant lui. J'hésitai sur mes gestes. Kame était tactile au contraire de moi alors gauchement, je l'entourai de mes bras. Je ne dis rien. Je restai là à frotter son dos en signe de réconfort jusqu'à ce que les sanglots se calment. Il resta dans la même position quelques minutes supplémentaires puis s'écarta. Il essuya les larmes qui coulaient encore sur ses joues.
— Désolé, murmura-t-il, les yeux fixés sur le sol, refusant de me regarder.
— Pas de problème. Jin m'a prévenu.
— Jin...
Ses larmes se remirent à couler.
— Désolé, répéta-t-il.
Je n'aimais pas le voir si abattu, lui qui savait mener sa troupe d'une main de fer pourtant je ne trouvais pas les mots pour le consoler.
— Je souhaiterai rester près de toi ce soir. Tu veux bien ?
Il hocha la tête.
— Tu veux qu'on aille boire un verre ? On peut aller au Lex ou un endroit plus tranquille.
— Je préfèrerai un bar loin des regards connus.
— J'en ai découvert un, il y a peu. Le soir, il y a des groupes de rock qui se produisent mais comme c'est récent, il n'y a pas encore beaucoup de public.
— D'accord. Je vais me doucher.
Kame rejoignit la chaine hifi pour débrancher son mp3, ramassa son sac et sa veste. Je me redressai. Avant qu'il ne s'éloigne, je l'interpellai :
— Kazu. Tu peux compter sur moi. Je voudrais me rattraper pour les dernières années où je t'ai éloigné de moi.
— Tu as toujours été là, Tomo. Merci.
Je le regardai quitter la salle interloqué. Que voulait-il dire ? Au contraire, j'avais tout fait pour l'éviter. Haussant les épaules, je quittai à mon tour la salle et rejoignis la loge des KAT-TUN. Je m'installai sur le divan à deux places placé au centre de la pièce. Sur la table basse, plusieurs feuilles étaient éparpillées ainsi qu'un magazine. C'était le dernier Myojo où le groupe au complet avait posé. Je feuilletais la revue écoutant l'eau couler de la robinetterie dans la pièce adjacente. Kame en sortit quelques minutes plus tard, vêtu d'une serviette enroulée autour de la taille. Il se dirigea vers son placard et sortit ses vêtements de ville. Je le regardai, les yeux à peine levés au-dessus du magazine. Même si je n'étais pas attiré par les garçons, je ne pouvais m'empêcher d'admirer sa plastique. J'aimais ce corps fin où les muscles se dessinaient à peine mais où ils étaient bien présents. Dos à moi, il enfila ses sous-vêtements, son jean et son t-shirt. Il se recoiffa brièvement avec les doigts puis remit ses bagues aux doigts. Il retrouvait sa personnalité d'idole qu'il ne quittait pratiquement jamais.
— On y va ?
— Je suis venu en taxi. Tu as ta voiture en bas ?
— Non, en ce moment, je ne préfère pas conduire. Je... suis rarement en état, avoua-t-il à mi- mot en sortant de la pièce.
Il marchait devant moi, les épaules redressées, son sac posé nonchalamment sur celle de gauche tandis que son autre main était enfouie dans la poche avant de son pantalon. A l'extérieur, rien ne transpirait de sa tristesse.
— Qu'avez-vous prévu pour la suite ?
Il me jeta un oeil par-dessus son épaule.
— On ne sait pas. Le vieux réfléchit toujours sur la direction à prendre.
— Et vous, vous souhaitez quoi ?
Notre arrivée aux ascenseurs l'empêcha de répondre. La cabine que j'avais empruntée plus tôt était toujours là. Nous nous engouffrâmes rapidement. Ma question resta en suspens et je n'osais pas la reposer. A nouveau, ses yeux se ternirent. Quand il savait qu'il ne risquait pas d'être découvert, il relâchait la pression. Visiblement, il me faisait suffisamment confiance pour le faire avec moi. Au rez-de-chaussée, nous sortîmes par une petite porte située à l'arrière du bâtiment, celle de devant étant fermée à cette heure tardive. Casquette au bord des yeux, lunettes de soleil malgré la nuit, masque devant notre bouche, nous espérions passer inaperçus sans être à l'abri d'un journaliste et d'une fan persévérante.
— Chaque soir, il y a toujours deux à cinq personnes qui poireautent, m'annonça Kame. Vivement qu'un autre scoop remplace le nôtre.
Je hochai la tête, compréhensif. Le taxi que j'avais appelé à notre sortie de la loge nous attendait au coin de la rue. Je lui donnais l'adresse du bar. Le trajet dura une cinquantaine de minutes dans le silence. La gêne était perceptible entre nous. Je mâchouillais ma lèvre inférieure et pinçais l'arête de mon nez, incapable de lancer la conversation. Un rire interrompit mes gestes. Kame cacha sa bouche pour étouffer l'hilarité qui l'avait soudain envahi.
— Tu as toujours ce tic quand tu es nerveux. Tu es trop mignon.
Je souris à mon tour.
— Les mauvaises habitudes sont difficiles à faire partir.
— Comment s'est passé ton séjour à New York ?
Je le fixai de stupeur.
— Comment sais-tu que j'étais aux States ?
— J'observe toujours ce que tu fais, Tomo-chan.
Ce diminutif qu'il était un des rares à utiliser me donna une bouffée de chaleur.
— Il pleuvait et faisait froid. Il était temps de rentrer même si la chaleur ici est étouffante.
Je payais le taxi qui nous avait déposés devant la petite rue piétonne à peine éclairée. Kame hésita.
— Tu es sûr de l'endroit ?
— Ne t'inquiète pas. C'est un ami d'enfance qui est le barman. Nous nous sommes perdus de vue quand je suis entré à la Johnny's. Nous nous sommes retrouvés lors d'une rencontre d'anciens élèves. Il a pris contact via ma mère. C'est elle qui m'a un peu poussé à y aller alors que je ne voulais pas. J'avais peur que ma notoriété prenne le dessus et que les personnes ne m'approcheraient uniquement pour mon nom. Ma fierté en a pris un coup. Aucun a insisté sur mon métier ni demandé de faveurs.
— C'est rassurant de savoir que des gens restent simples devant la célébrité.
— Oui. Kyouchi est un peu décalé, complètement rebelle par rapport aux normes de la société. Je n'en dis pas plus, dis-je sur le ton de la confidence en glissant la porte vitrée d'un petit bâtiment coincé entre deux autres.
Il ne payait pas de mine et seuls les habitués savaient que sous le restaurant se cachait un bar. Le plafond et les murs étaient insonorisés et aucune musique ne filtrait. Je saluai le chef cuistot et m'installai sur un tabouret en face du comptoir. Je fis signe à Kame de s'assoir à mes côtés.
— On mange d'abord. J'ai l'impression que côté nourriture, ton corps n'en a pas vu beaucoup la couleur.
Il rougit.
— Kakoii, m'écriai-je, les deux mains jointes devant moi en extase.
Il me frappa à l'épaule.
— T'es con quand tu t'y mets.
— Je vous sers quoi ? nous interrompit le Chef.
— Un katsudon. Tu verras, c'est le meilleur, confiai-je à mon ami.
— La même chose, se laissa-t-il tenter.
Nous commandâmes aussi une bière.
— Tu vas partir en vacances quelques jours ? demandai-je.
— Je ne sais pas. Cela me ferait du bien, je crois, mais en même temps, je risque de ressasser tout ça. Autant me jeter à fond dans le boulot. Après tout, on avait envisagé un concert de "No more pain" et comme Akanishi n'a pas participé à l'album, ça ne change pas grand-chose.
— Oui, que Jin soit là ou pas, vous avez déjà travaillé à cinq pendant son séjour américain.
— Seulement, pour les fans et même nous, on avait toujours envisagé son retour.
Je regardais Kame un peu étonné :
— Attends, depuis le début des KT, il a toujours annoncé qu'il partirait solo. Jin a toujours été un rebelle et ne se cachait pas quant à ses projets.
— Peut-être. N'empêche, il m'a aussi toujours promis qu'il ne me quitterait pas. Or là, en plus de quitter le groupe, il met fin à 3 ans de vie commune.
Mon pied glissa de la barre d'appui de mon tabouret. Je me rattrapai de justesse. L'information brutale pénétrait difficilement dans mon cerveau qui n'était pourtant pas encore engourdi par l'alcool. Je fixai Kame, les yeux exorbités.
— Tu... Toi et Jin... Vous êtes...
— Pas dans le sens que tu crois, baka. — Il roula les yeux vers le plafond. Nous avons loué un appartement à deux. Il va falloir que je trouve un autre colocataire ou je devrais déménager. Malgré mon salaire, je ne peux pas payer ce loyer seul.
— J'ai eu peur. Pas que tu sois gay enfin si mais avec les femmes qui se pendent à ton cou, je ne pensais pas.
Je me tus en sentant que je m'enfonçais un peu plus. Heureusement, nos assiettes fumantes furent placées devant nos nez. Gourmand et affamé, n'ayant pas mangé depuis le repas léger proposé dans l'avion, je plongeai mes baguettes et dégustais mon plat sans vraiment me préoccuper de mon voisin, profitant de cet instant de répit pour souffler un peu. J'entendis Kame soupirer et entamer lui aussi son assiette. Le restaurant se remplissait petit à petit mais nous ne fumes pas dérangés bien que j'entendis nos noms prononcés à voix basse. Quand nous eûmes fini, je guidai Kame vers une porte au fond de la salle qui donnait sur un couloir éclairé de lumières jaunes tamisées puis nous descendîmes un escalier en colimaçon. La musique s'entendait déjà. Lorsque j'ouvris la dernière porte, une ambiance rock nous accueillit.
— Eh Yamapi ! s'exclama Kyouchi qui servait deux personnes à une table, son plateau en équilibre sur une main tandis qu'il recevait l'argent dans l'autre. Il nous rejoignit ensuite.
— Kyouchi, se présenta-t-il en s'inclinant devant Kame. Bienvenue dans mon humble bar de la nouvelle vague. C'est petit, il n'y a pas grand monde mais la musique est parfaite. N'est-ce pas ? termina-t-il sa présentation en se tournant vers moi.
Je vis Kame le regarder avec de grands yeux. Il essayait de ne pas trop le dévisager mais sa curiosité était la plus forte. Kyouchi avec ses vêtements un peu déchirés, ses cheveux longs coiffés en rasta n'était pas le genre de personne que nous côtoyons habituellement. Mais ce qui choquait surtout quand on le voyait pour la première fois était son fauteuil roulant.
Il avait eu un accident de voiture pendant sa première année d'université qui lui avait coûté l'usage de ses deux jambes. Lors des douze premiers mois, il avait refusé son état, plongeant dans une dépression qui lui aurait été fatale sans le soutien de ses parents et quelques amis. Puis, il avait rencontré d'autres personnes avec des handicaps identiques qui lui avaient montré les possibilités pour surmonter sa douleur et atteindre ses rêves. Il avait abandonné la musique et le baseball, n'ayant plus le goût pour le premier et pensant la pratique impossible pour le deuxième. Pourtant, grâce à l'aide d'un ancien coéquipier, il appartenait maintenant à une équipe régionale et participait à des tournois nationaux. Il avait appris à lancer la balle, à la récupérer avec la batte et c'était David qui lui prêtait ses jambes. Il avait repris confiance en lui au point d'ouvrir ce petit bar intime dans la cave d'un restaurant familial, aménagé pour les fauteuils roulants. Un ascenseur à cage l'amenait du rez-de-chaussée au sous-sol.
Il avait commencé à inviter des petits groupes trouvés dans les rues. Le public se faisait de bouche à oreille. Le style musical variait de la pop aux différents types de rock, du plus dur au plus déjanté en passant par le rap. La première fois qu'il m'avait invité, il avait été gêné mais très vite je l'avais rassuré. J'étais un idol, pas un grand chanteur lyrique et je ne pouvais me formaliser d'écouter une musique qui ne me correspondait pas. Surtout que la qualité de la plupart des groupes méritait une reconnaissance dans le milieu professionnel. Mon mérite ne venait que de l'agence qui m'embauchait. J'expliquais à demi-mot tout cela à Kame alors que Kyouchi préparait nos boissons. Je le payais en m'acquittant du droit d'entrée. Et le jeu commença.
— Garde ça. Tu es le bienvenu ici ainsi que tes amis. Pas besoin de payer.
— Aucune raison d'avoir des passe-droits. Je paierai et mes consommations et le prix du concert.
Nos mains se tendaient l'un vers l'autre, les billets coincés entre nos doigts. Je finis par les lâcher et il les laissa tomber sur le sol. Du coin de l'œil, je vis Kame soupirer puis se pencher pour récupérer les papiers. Il se leva ensuite, marcha vers le comptoir et déposa l'argent à côté de la caisse. Quand il revint, il arborait un sourire malicieux que je n'avais pas encore vu de la soirée.
— Et si nous trinquions à la découverte de cet endroit ? Qui vient ce soir ?
— Un groupe de visual rock féminin, répondit le barman.
Il vérifia l'heure sur sa montre.
— Ah, elles vont commencer dans dix minutes.
— Donne-nous une bouteille de whisky et de coca. Comme ça on te laisse tranquille.
Nous nous étions installés dans un coin de la salle, assez éloigné de la scène pour ne pas être abrutis par la musique qui sortait des baffles et assez sombre pour que l'on passe inaperçu. La petite pièce voûtée se remplit petit à petit. Le centre était libéré pour faire place aux danseurs, les stroboscopes et les spots jouaient sur les lumières au rythme de la musique. Au début, nous nous amusions à faire des commentaires sur les paroles des chansons puis sur le maquillage et les costumes des demoiselles qui se déhanchaient sur scène. Elles étaient trois : une chanteuse avec une guitare électrique, une bassiste et une à la batterie. Le mélange des trois instruments donnait un caractère particulier à leurs mélodies. Leurs cheveux étaient dressés sur leur tête, chacune arborant une couleur spécifique associée à leurs vêtements. Elles portaient des piercings sur leurs oreilles, sur leur nez et parfois un éclair de lumière nous montrait un point brillant sur leur langue ; des bracelets aussi gros que leur poignets et des colliers presque aussi lourds que leur poids. Elles n'étaient pas grandes et plutôt minces. De loin, je ne leur donnais pas plus que 15 ans mais je savais que pour des japonais, il était facile de paraître adolescent. Leurs jupes au style écossais évoquaient celles des uniformes scolaires, leurs chemisiers étaient ouverts largement sur leur poitrine qui était rehaussé d'un soutien-gorge renforcé.
Nous avions déjà fini une bouteille, presque à notre insu, trop absorbés par notre conversation. Nous parlions de tout et de rien, évitant les sujets sensibles. Nous étions là pour nous amuser et je voulais que Kame oublie pour un soir les tracas quotidiens. Je ne savais pas trop ce que nous réservaient le lendemain et les semaines suivantes. Aurions-nous la possibilité de se revoir ? Oublierions-nous notre connivence de ce soir pour revenir à une indifférence feinte ? Ces pensées m'échappaient sous l'alcool que j'avais ingurgité et qui me donnait envie de me trémousser sur la piste, d'accrocher une des jeunes femmes qui se balançait sur la musique tout en décochant des regards langoureux vers notre table. Kame le comprit et me fit un signe. Il s'étendit plus confortablement sur son siège pendant que je me levais. Après un dernier regard pour m'assurer que cela lui convenait, je rejoignis la piste et la femme blonde qui m'avait attiré. C'était une occidentale accompagnée d'un groupe de japonaises. Elle me prit la main droite qu'elle plaça sur sa hanche et plaça les siennes autour de mon cou. Elle commença à se déhancher lascivement alors que la mélodie entamait une ballade langoureuse.
Les heures d'avion, la fatigue du décalage horaire, la douleur qui s'insinuait insidieusement derrière ma nuque, furent oubliées. L'alcool avait annihilé ma timidité comme souvent. Je perdais l'idée de mon manque de confiance, de ma maladresse langagière. Mes mains se faufilèrent sous le léger débardeur, caressant les courbes qui s'offraient à moi. Je susurrais à l'oreille des mots doux, coquins, provocants. Je la sentais frémir et se serrer davantage contre moi. Une de ses jambes s'immisça entre les miennes caressant mon entrejambe. Je la courbai en arrière et embrassai son cou. J'avais complétement perdu la notion du lieu et du temps pourtant une alarme sonnait dans mon crâne douloureux. Je la rejetai au loin quand ses lèvres cherchèrent les miennes.
— Que dirais-tu de finir la danse dans un lit ?
J'acquiesçai dans un râle. Je lâchai ses lèvres, lui pris la main et retournai vers ma table pour la trouver vide.
— Merde. Où est-il parti ?
Kame avait disparu ; sa veste et son sac aussi. Je pris mes affaires, fouillai à la recherche de mon téléphone qui présenta un écran noir, la batterie s'était déchargée. Je tirai la fille vers le bar où Kyouchi m'apprit que Kame avait payé toutes les consommations et avait quitté la salle depuis une demi-heure.
— Il m'a dit de te dire d'en profiter ce soir. Alors à bientôt.
Il leva la main qu'il balança devant lui pour me signifier de partir. J'avais encore foiré ma relation avec Kame. Au lieu de rester près de lui, de le soutenir, j'étais parti m'amuser. La fille se collait à moi et continuait à m'embrasser dans le cou. Je ne pouvais pas joindre Kame avec mon téléphone à plat et je peinais à réfléchir alors je souris à mon inconnue et la guidai vers la sortie. Je contacterai mon ami demain ou les jours prochains pour m'excuser.
Je ne sais pas trop où va me mener cette fiction. Pour l'instant, il y a beaucoup d'introspection dans les souvenirs de Pi et donc le présent se mélange au passé dans l'écriture.
De plus, comme j'aime bien faire des liens avec mes précédents écrits, je vais mêler les personnages de ma précédente "L'étranger". La relation entre Pi et Kame qui est plutôt tremblotante ne va pas continuer à être de tout repos. Je m'excuse d'avance pour les lecteurs qui souhaiteraient du pur yaoi.
Les prochains chapitres auront donc des références à ce qu'a vécu Pi en juillet 2015 (d'un point de vue fictif bien sûr).
