Hello ! Gros retard pour cette fiction et je m'en excuse ! J'espère que ce chapitre vous plaira ! Un grand merci et pleins de bisous à ma nouvelle beta The Consulting Storyteller !


I won't go;
I won't sleep;
I can't breathe;
Until you're resting here with me...


Ce dîner en tête à tête avec le jeune Watson à L'Oblix déclencha une suite d'entretien et de rendez-vous dont je n'aurais jamais osé imaginer l'intimité. Lorsque nous nous retrouvions, je m'abreuvais de sa présence, je buvais ses paroles et je le dévorais des yeux jusqu'à parvenir à redessiner la courbe sensuelle de sa bouche dans l'obscurité opaque de ma chambre quand venait la nuit. Sincèrement, je ne saurais exprimer proprement l'émoi que John Watson m'inspirait . Je m'étais inlassablement répété que cela n'avait aucunement trait à de l'amour. Toutefois, ce n'était pas de l'amitié car cette relation n'était en rien dénuée d'ambiguïté. Je cessai pourtant finalement d'essayer de faire la lumière sur mes émotions et ainsi, avant que je m'en aperçoive, il était trop tard pour faire marche arrière.

A ces côtés, j'appris à m'ouvrir au monde, à déguster les sensations offertes par un couché de soleil ou par sa main sur mon bras. J'apprenais à rire, à me montrer volage et insouciant. Il était mon maître et j'étais son apprenti. Ensemble, nous découvrions le monde, et bien que je me rende compte de la beauté manifeste de ce qui m'entourais, j'avais la sensation alarmante que rien ne serait jamais aussi beau sans la présence du bel étudiant en médecine. Tout n'avait de valeur que pointé par son doigt menu à l'ongle rosé. Et même en sachant que je ne pourrais plus me défaire de lui, je continuais à m'accrocher au lien nous unissant. Je me disais un peu naïvement que si je parvenais à me rendre indispensable à ses yeux, notre duo ne se séparerait jamais. Je me disais qu'il pouvait, et devait, m'aimer car de mon côté, l'avenir commençait à devenir difficilement envisageable sans lui. Alors j'usais de tout les stratagèmes pour me rapprocher de lui, j'exagérais certains traits de ma personnalité, surjouais certaines caractéristiques pour qu'il m'apprécie d'avantage.

Trois semaines après notre premier rendez-vous (depuis lors, nous n'avions manqué de nous voir tous les jours, ne serait-ce que pour quelques minutes), nous étions tassés dans l'abri de jardin du professeur Powers que nous avions astucieusement aménagé afin qu'il nous serve non seulement de bureau mais également de repère secret (je ne suis pas sans ignorer l'immaturité de ce terme). Deux planches en bois étaient fixées sur les murs du petit habitacle de façon à pouvoir être rabattues quand, à la recherche d'espace, nous aurions finis d'écrire. John s'installait sur le ''bureau'' fixé au mur de droite et derrière lui, sur la gauche, j'entreprenais sagement d'oublier sa présence durant les heures où je m'improvisais écrivain. Un canapé victorien trônait ridiculement entre nous sur le mur du fond, une minuscule table basse en bois de chêne lui faisant face, croulant sous un service à thé d'un autre temps.

A l'époque, je n'écrivais rien de précis. La plupart du temps, je me contentais de répertorier chaque faits et geste de mon ami. De sa façon de formuler certains mots, jusqu'à la manière spécifique qu'il avait de caler une mèche derrière son oreille. Heureusement pour moi, nous n'échangions jamais nos textes.

Ce jour là, nous n'étions installés que depuis une heure à peine que j'éprouvais déjà le besoin de sentir son regard sur moi. Sachant qu'il aimait ma bizarrerie, je me retournai pour lui demander :

« As-tu déjà aimé ? »

John se redressa et comme pour me faire languir, il ne pivota pas sur sa chaise pour me faire face quand il répondit :

« C'est comme me demander si je mange, Sherlock Holmes. »

« Et si on ne mange pas ? » Insistai-je, en quête d'un regard qu'il finit par m'offrir.

En effet, il se tourna et croisant gracieusement les jambes tandis qu'il saisissait son paquet de cigarette dans la poche de poitrine de sa chemise blanche, il s'alluma une Dunhill, pensif.

« On meurt de faim. » Affirma-t-il finalement avec un haussement d'épaule. « Mais cela n'arrive que très rarement. »

« Alors je vais mourir ? » M'enquis-je, délaissant mon tabouret pour aller m'asseoir plus prêt de lui, sur le canapé dont les ressorts rouillés couinèrent sous mon poids.

« N'as-tu jamais faim ? » M'interrogea-t-il en retour, ses yeux ne tardant pas à briller d'un intérêt nouveau.

« J'ai perdu l'appétit et je ne parviens pas à me faire violence afin d'ingurgiter ne serait-ce que le plus insignifiant des mets. »

La métaphore était puissante et non sans équivoque. Mes muscles se tendaient sous mon costume noir, appelant son corps frêle, mes bras demandant impétueusement à se refermer sur lui. Ma tête me tournait.

« Alors tu dois réapprendre à dîner, mon cher ami. » Annonça le blond, se glissant à mes côtés sur l'ersatz de fauteuil en notre possession, son regard magnétique fouillant ardemment ma cervelle.

« Je ne peux me résoudre à m'attabler seul. »

« Fais-toi inviter à dîner. »

« Je vomirais. »

« Tu es trop dur. » Souffla Watson, glissant une main dans mes cheveux.

« Moi ou mon cœur ? » Rétorquai-je, mes terminaisons nerveuses affolées par l'assaut de cette main légère sur mon cuir chevelu.

« Ton jugement. » Précisa-t-il alors que son autre main glissait sur mon ventre pour rejoindre ma hanche. « L'amour est un amuse-bouche, pas un festin. Si on se gave, on aura mal au ventre après coup et, indisposés, nous cesserions de manger. J'aime picorer, saliver et mordre dans ce fruit défendu avec une retenue qui me poussera tôt ou tard à réitérer mon acte. Je ne mange pas pour être rassasié, je goûte pour ouvrir mon appétit et ainsi manger un peu de tout. »

« Pour aimer le soleil, les arbres, les oiseaux, les amitiés nouvelles, les romans et ce qui fait de la vie ce qu'elle est. » Terminai-je en un souffle.

« Exactement. » Approuva-t-il, songeur, sa cigarette calée entre ses lèvres. « Et à force de tout goûter, j'ai affiné mes goûts et trouvé mon plat favori, celui que j'aime manger tous les jours. »

Je savais pertinemment qu'il parlait de Moriarty. Cependant, ses mains sur moi m'empêchaient d'écarter l'espoir sous-entendant insidieusement que peut-être..., peut-être parlait-il de moi.

« Comment ouvrir mon appétit ? » Repris-je après quelques minutes délicieuses où je rêvais de goûter sa peau.

« En ouvrant ton coeur, Sherlock Holmes. » Conclut-il simplement, écrasant son bâton de plaisir pour venir déposer un baiser tendre sur ma joue. « Comme maintenant. »

« Et si ma faim s'avère être trop forte ? » Demandai-je, l'empêchant de se retirer, ma main pressante déposée sur sa joue d'une douceur surprenante. J'étais trop hardi mais je ne pouvais plus me contenir. Son souffle venait baigner mes lèvres comme lors de notre première rencontre à la soirée de Stamford, toutefois, je me savais bien plus résolu à supprimer les centimètres me tenant à distance du baiser que ne cessait de m'inspirer sa bouche rosée.

Mon compagnon ne tenta pas de se retirer. Il baissa ses paupières, lentement, ses cils venant se coucher à la naissance de ses pommettes et inspira longuement la vie tiède s'échappant de mes lèvres. Il aspira mon souffle avec cette vénération qu'il attribuait à toutes choses puis, rouvrant les yeux, il confessa :

« Elle te consumera et moi avec. »

Je fus si surpris que je manquai de sursauter. Son expression était triste et douloureuse. Je me demandais ce que mon amour avait de si différent pour qu'il lui ôtât tout sourire. J'allais bientôt l'apprendre mais sur le moment, j'en fus si blessé que j'acquiesçai vaguement, brisant notre étreinte pour aller reprendre le cours de mon écriture.

« Sherlock Holmes... » M'appela l'étudiant, mais je ne me retournais plus et il abandonna toute tentative pour rétablir le dialogue, reprenant lui aussi l'écriture de ses textes.

Il nous arrivait souvent de nous retrouver dans cette impasse où, ne pouvant plus agir au risque de franchir des limites tacitement fixées, nous gardions une immobilité parfaite ou cessions tout simplement de reconnaître la présence de l'autre. Et ce manège se poursuivait inlassablement, tandis que j'attendais de devenir le centre de son existence, de devenir son plat favori. Pendant ce temps, je glanais sans relâche toutes les informations que je pouvais sur sa personne. Je voulais le connaître plus que quiconque. Je voulais devenir son confident, l'épaule sur laquelle il s'appuierait dans les moments difficiles, l'être sans lequel son avenir lui semblerait insurmontable. Cela ne fut pas chose facile, mais après trois mois de proximité soutenue et d'efforts sans relâche, il m'accorda ce qui fit enfin de moi un être exceptionnel.

La fin de l'été approchait et les nuits se faisaient de plus en plus fraîches. Une après-midi où l'un de mes cours fut annulé pour une raison dont je ne me souciai pas, j'arpentais les rues londoniennes des heures durant. Sans but, je déambulais sur les trottoirs, l'esprit ailleurs, mon corps se délestant de la pression accumulée. Depuis tout jeune, j'aimais marcher jusqu'à en user mes souliers de marque. Au fil du temps, une carte précise de Londres s'était formée dans mon esprit.

Je traînais ainsi depuis un certain temps, lorsque approcha l'heure de fermeture des magasins. Un homme sortit d'une librairie et le tintement de la cloche suspendue à l'entrée de celle-ci attira mon attention sur sa vitrine. Ancienne, en désordre mais très coquette. J'y pénétrai sans tout à fait saisir le fond de ma pensée. Une vendeuse m'apostropha :

« Excusez-moi, mais le magasin va bientôt fermer. »

Sans la regarder, je choisis un livre à la couverture brune, une signature fine, indéchiffrable et dorée ayant lieu de titre ou de décoration. Sur la tranche était écrit en lettres de la même couleur ''Richard Mason, Le Bal Des Imposteurs''.

« Je prends celui-ci. » Déclarai-je en le présentant à l'employée.

Déconcertée, elle s'empara de l'ouvrage et le passa en caisse. Je payai mon dû et repartis avec le livre sous le bras, ne sachant quoi en faire, l'éventualité de le lire me semblant grotesque.

Le titre tournait et retournait dans mon esprit. Oh, je me sentais proche de lui sans éprouver la nécessité de connaître une seule ligne de son récit. C'est ainsi que je décidai de l'offrir à John. Le jour décroissait dans un entremêlement d'orange, de jaune, de bleu et de violet lorsque je me présentai à l'improviste à la chambre 80 b. J'entendis nettement la vie s'interrompre derrière la porte en bois, un silence pesant me répondant. Interloqué, je toquai à nouveau, m'inquiétant :

« John, que se passe-t-il ? Ouvre donc !»

« Sherlock Holmes ? » Questionna une voix si chancelante qu'elle ne me parut pas être celle de l'insouciant apprenti écrivain.

« J'arrive ! Peux-tu patienter un instant ? Je suis un peu pris ! » Poursuivit-il avec urgence alors qu'un brouhaha feutré se faisait entendre, le son étouffé de ses petits pas se déplaçant dans la pièce avec vivacité, ponctuant l'agitation alentour.

Je n'ajoutai rien, et il se mit à formuler une suite d'interrogations de toutes sortes pour palier au silence affligeant que provoquait la situation. Le tout sans me laisser le temps d'y répondre :

« Avions-nous rendez-vous ? »

« Oh, je suis navré ! J'ai dû oublier ! »

« Mon Dieu, tu dois me trouver affreusement négligeant ! » Fustigeait-il, et comme je tentais de le sortir de son embarras, il ne m'accordait pas le temps de formuler d'opposition :

« C'est juste que je suis tellement surmené... ! Je ne me souviens pas avoir noté quoique ce soit pour aujourd'hui.., Peut-être... »

« Ah, je ne sais plus... »

« Je suis si confus ! »

Il était terriblement agité. Sa voix avait quelque chose de faux, et je ne sus réellement quoi car déjà il s'écriait plus fermement :

« Me voilà ! Me voilà ! »

La porte s'ouvrit et je le découvris en boxer et chemise blanche, ses cheveux décoiffés allant en tous sens, son expression, bien que légèrement embarrassée, montrant qu'il était heureux de me voir.

« Excuse ma tenue, c'est que ta visite me surprends quelque peu... » Sourit-il, son embarras allant grandissant alors qu'il tentait maladroitement d'arranger le col ouvert de sa chemise

« Je... Ce n'est rien. » Le rassurai-je, gêné. « Nous n'avions rien prévu, en fait. C'est juste que... » Je m'interrompis, la raison de ma venue m'apparaissant maintenant ridicule. Ayant rendez-vous avec lui le lendemain après-midi, je ne comprenais pas ce qui m'avais poussé à vouloir lui offrir ce livre le soir même de son achat. Je pataugeais dans les potentielles explications que je pouvais lui fournir, quand il me sauva :

« Oh, voilà que je te fais rester dans le couloir ! Entre, je t'en prie ! »

J'obéis, me laissant envelopper comme à l'accoutumée par son aura de joie et sa douce familiarité.

« Au moins mon lit est fait ! » Rit-il. « Dis moi, que souhaiterais-tu boire ? »

« Ce que tu prends. » Répondis-je alors que je prenais place sur le lit en question, déposant le livre sur mes genoux.

Il eut ce sourire d'une douceur charmante, et mon pouls s'accéléra.

« Tu as de la chance que je ne sois pas d'humeur à me saouler, Sherlock Holmes. » Lança-t-il avec espièglerie, affairé à remplir deux coupes de vin mousseux.

Sa chemise remontait sur ses cuisses quand il levait le bras. Il vint me servir mon verre et elle glissa vers l'avant, dévoilant deux frêles clavicules dont l'allure osseuse lui conférait une fragilité déstabilisante. Je ne remarquai pas tout de suite l'hématome rongeant l'une d'entre elles. Le blond suivit mon regard et s'excusa aussitôt :

« Fais comme si tu n'avais rien vu. Je suis d'une maladresse mortifiante, un jour je m'ôterai la vie dans un banal accident domestique. »

Je ne trouvai rien à répondre et acceptai silencieusement le verre tendu. John prit place à mes côtés et après quelques gorgées de champagne, saisit le livre sur mes genoux, lisant à voix haute :

« Richard Mason, Le Bal Des Imposteurs. »

Il but d'autres petites gorgées et se tourna vers moi :

« De quoi s'agit-il ? »

« Hmm, je l'ignore. » Répondis-je, buvant la moitié de ma coupe d'une traite.

C'était le vin mousseux de la fête, celui aux litchis.

« J'ai pensé que tu aimerais. » Ajoutai-je, veillant à ne regarder que le fond de mon verre.

« Tu veux dire que tu m'en fais cadeau ? » S'étonna-t-il.

J'approuvai d'un hochement de tête:

« Oui. »

Le silence s'installa pendant que John retournait le livre en tout sens et le feuilletait patiemment. Après quoi, il le déposa sur le matelas et vint déposer un baiser sur ma joue :

« Merci d'avoir pensé à moi. »

« Je.., de rien. »

« Je peux poser ma tête sur tes genoux ? »

La question me surprit, mais déjà je donnais un consentement muet à sa requête. Mon compagnon vida sa coupe qu'il abandonna ensuite au sol avant de s'allonger, la tête calée sur mes genoux. Il enfouit son visage dans mon ventre et demeura ainsi sans bouger, des minutes durant. Son souffle était calme et son corps détendu. Sa chaleur irradiait ma chair et le contempler ainsi blotti contre moi, me touchait d'une façon inexprimable. Je l'observai longuement, ses mèches déversées sur mon pantalon noir, son teint que le manque de soleil avait déjà rendu pâle, sa bouche de chérubin... Je le détaillai jusqu'à rencontrer ces iris bleus.

« Sherlock Holmes. Qu'aimes-tu donc chez moi ? »

« Tout. » Lui confiai-je.

« Peut-on tout aimer d'une personne si on ne la connaît que partiellement ? »

« Je te vois. Je te connais. » Affirmai-je. « Je te connais. »

Il eut un rire léger, sa main venant couvrir ma joue, comme il déclarait chaleureusement :

« Oui, tu me connais. »

Sa main s'attarda tandis que de son pouce, il caressait doucement ma pommette, pensif. Quand son bras revint le long de son corps, il continua :

« On ne m'a pas souvent compris, tu sais. Je fais de mon mieux pour effacer ce que je suis, mais c'est difficile. Ma mère, Ella, disait toujours : « Oh Johnny, ne veux-tu pas être un peu plus compréhensif ? Pourquoi veux-tu tant me rendre la vie difficile ? »

Il me regarda dans les yeux avec une acuité redoutable et poursuivit :

« Mais je ne voulais pas rendre la vie difficile à qui que ce soit. Ella m'aime mais si elle ne m'a jamais compris, je ne peux pas prétendre l'avoir jamais comprise non plus. »

Il marqua une pause où il examina le plafond avant de s'enquérir :

« Pourrais-tu attraper mes cigarettes sur la table de nuit, s'il te plaît ? Je meurs d'envie de fumer. »

Je m'emparai du paquet et du briquet juste à côté, déposant le tout sur son torse. Il me remercia d'un sourire et glissa négligemment une cigarette entre ses lèvres. Lorsqu'elle fut rougeoyante, il poursuivit sa confession :

« Tout a commencé quand j'avais quatorze ans. Nous étions en vacances en Suisse. A l'époque, nous n'avions pas encore vendu notre chalet à Interlaken. Mon père parlait allemand, mais Ella, ma sœur et moi n'y connaissions rien. Ella ne voulait pas être confrontée à ce charabia incompréhensible, si bien qu'elle ne quittait la maison que pour se rendre à la plage. Elle ne faisait pas les courses, n'allait pas à la banque et ne se rendait qu'occasionnellement à la poste. En fait, elle n'avait aucun contact avec les habitants. Jamais. Ce fut lors d'une après-midi où nous l'accompagnions à la plage ma sœur et moi qu'Ella arriva à la conclusion que je ne voulais pas son bonheur. Avant, je ne me baignais que nu. J'avais pris l'habitude depuis l'enfance et, je l'appris plus tard, avais entraîné ma jeune sœur dans mon "délire". Aussi Ella veillait-elle à ce que nos baignades se fassent uniquement dans un endroit à l'écart. »

Il tira rêveusement sur sa cigarette.

« Je me souviens de l'eau. Vert bouteille autour de moi et bleue à l'horizon. Le lac des Quatre-Cantons était sublime et son cadre était tout bonnement magique. Je nageais à la recherche de trésors enfouis, je cherchais la clé qui allait me permettre de devenir l'élu du destin fantastique que me réservait cet endroit. En bref, j'avais quatorze-ans et tout était source d'émerveillement. Ma sœur, Harriet, nageait toujours près d'Ella qui bronzait sur la rive. Pour moi, aventurier et futur élu du destin, il était inconcevable que la clé de l'aventure se trouve parmi les cailloux sur la berge où bronzait ma mère. Je m'éloignais, nageant au milieu des jets de soleil ambrés, tamisés par le feuillage des arbres. Quand mes muscles se fatiguaient, je remettais ma quête au lendemain et faisait la planche. C'est ainsi quand je rencontrai Eric. »

« Qui est Eric ? » Demandai-je.

« Je ne sais pas. » Avoua-t-il. « Peux-tu me passer le cendrier, s'il te plaît ? »

Je lui donnai l'objet et il reprit :

« Eric était Eric. Le monsieur que je rencontrai à la plage ce jour là. Il me dit que je nageais bien, mais que je ne devais pas rester loin du rivage si j'étais fatigué. Je lui fis remarquer qu'il avait encore pied, et qu'il pourrait me sauver si je me noyais. Ça le fit beaucoup rire. Il était gentil. Il me dit que je devais avoir un don, parce qu'il était maître nageur de profession. Ce fut moi qui rit cette fois, car j'étais heureux de me voir accorder un don de divination. Nous parlâmes de choses et d'autres, je ne me souviens plus très bien. Mais je passais un moment agréable. Il me proposa de me donner un cours de natation et j'acceptai. Je lui révélai ne pas être très doué en dos crawlé et nous décidâmes de commencer par là. » Il s'interrompit à nouveau et, les yeux perdus dans les siens, je demandai :

« Pourquoi t'arrêtes-tu ? »

« Tu es certain que je ne t'ennuie pas ? »

« Bien sûr que non. Raconte » L'encourageai-je.

« D'accord, mais préviens-moi si tu en as assez. » Se soumit-t-il. « Je me couchai donc sur le dos et il me soutint d'une main au bas des reins et d'une autre sur les cuisses. Je me mis à battre lentement des mains et des pieds sur ses conseils, et il me promena ainsi sur l'eau avec de petits commentaires comme : « Une plus grande boucle avec ton bras, John » ou « Ta tête ne doit pas être trop en arrière » Nous n'avions commencé la leçon que depuis ce qui paraissait être une poignée de minutes lorsque retentit le cri d'épouvante de ma mère. Elle hurla si fort que Eric me souleva instinctivement pour me plaquer contre lui. Ella était hors d'elle et avançait vers nous avec une vivacité que l'eau ne savait ralentir alors qu'elle ne cessait de hurler : « Qu'est-ce que vous faites à mon bébé ! Relâchez-le ! Rendez-moi mon bébé, horrible pervers ! » Et c'est vrai que porté de la sorte, j'avais davantage l'air d'un bébé que d'un adolescent de quatorze-ans. Eric me remit à l'eau, et cette fois ce fut Ella qui me porta. Il faut que tu saches que de toute ma vie, je n'ai jamais eu la taille qui sied à mon âge. Même à deux ans, j'étais plus petit que la normale, et c'est peut-être la raison pour laquelle on a toujours tendance à me porter. Même maintenant, je n'y échappe pas. »

Je n'osais pas sourire et il n'essaya plus de détendre l'atmosphère.

« Elle le traita de tous les noms et jura qu'elle allait appeler la police. Eric s'en alla sans demander son reste, et je restai seul avec Ella sur la plage. « Il t'a touché ? Johnny, tu dois me le dire ! Est-ce qu'il t'a touché ? » Je savais bien ce qu'elle voulait dire par là et je m'empressais de démentir tout contact. Alors elle s'emporta et cria de plus belle : « Mais je vous ai vus ! IL AVAIT LES MAINS SUR TOI ! » Je ne comprenais pas et balbutiai qu'il m'apprenait à nager. « Tu sais déjà nager, John ! Ne me prend pas pour une idiote ! Dis-moi la vérité ! » Alors je dis qu'il m'avait touché, mais qu'il voulait juste m'apprendre à nager. Ella ne prit en compte que la première partie de ma réponse et vit rouge. « Pourquoi mens-tu à ta mère ? Comment peux-tu me faire ça ? Tu sais ce que veulent ce genre d'hommes ? Tu lui a donné ce qu'il voulait ? » Je me mis à pleurer et nous rentrâmes à la maison. Ma mère rapporta toute l'histoire à mon père, et lui qui ne me parlait déjà que si peu, arrêta tout à fait de le faire. Le lendemain matin, au petit déjeuner, Ella ne cessait de répéter à mon père : « Et il parlait anglais en plus ! Tu imagines ? » Mais je ne savais pas ce qu'il fallait imaginer, et lorsque son regard furieux se posait sur moi, honteux, je fondais en larmes. Des larmes qui, selon Ella, n'auraient pas coulées si je n'avais rien à me reprocher. Depuis ce jour, je n'eus plus le droit de me baigner sans maillot, et en grandissant, je gardais l'habitude de ne le faire qu'à des endroits déserts. »

Sa main vint couvrir sa figure aux traits tirés durant de longues minutes, avant qu'elle ne se glisse dans ses cheveux et qu'il ne conclue :

« Depuis, l'incident d'Interlaken n'a de cesse de se répéter. Toujours. Eric est différent, les contextes sont différents, mais le résultat reste le même et je pleure toujours en ressentant une honte sans fondement. »

Il s'alluma une deuxième cigarette, déclarant :

« Ce n'est pas un problème de comportement sexuel même si, lorsque Ella apprit mon homosexualité, elle ne put s'empêcher de glisser qu'Eric avait bien fait son travail. C'est quelque chose dans ma personnalité, dans l'essence même de ce qui fait de moi ce que je suis. »

« Qu'est-ce que c'est ? » M'enquis-je.

« Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que tu me comprends, j'en suis certain. Alors je peux tout te dire. Parce que tu seras là pour moi, n'est-ce pas ? »

« Oui. » Lui assurai-je. « Je serai là. »

« Hmm... veux-tu dormir avec moi, ce soir ? Je n'ai pas envie de rester seul. » Implora-t-il, sa moue fatiguée et légèrement égarée achevant de me convaincre. J'ôtai mes chaussures et mes vêtements, ne gardant que mon boxer et nous nous glissâmes sous les couvertures en silence.

« Bonne nuit, Sherlock Holmes. » Me souhaita le jeune Watson avec affection, alors qu'il se tournait et me pressentait son dos.

« Bonne nuit. » Répondis-je.

Je fixais son dos depuis une dizaine de minutes, lorsqu'il se retourna pour venir se blottir dans mes bras. Je souris, et il gémit :

« Ne te moque pas de moi. »

« Jamais je n'oserais. »

« Je t'ai entendu sourire ! »

Je ris de plus belle.


Voilà ! Un petit mot ?

A bientôt !

A.