Chapitre 4 : Retrouvailles
...
L'inspecteur de police mit quelques minutes à arriver à la demeure des Ogden. Il n'avait pas pris sa bicyclette mais une voiture du poste. Il passa le trajet les pensées occupées par ses souvenirs qu'il lui restait d'un membre particulier de la famille. Bien qu'elle était partie depuis longtemps et que tout le monde essayait de ne pas évoquer son souvenir devant lui, William pensait souvent à elle. Il pensait au moins une fois par jour à Julia Ogden, même après cinq ans. Une partie de lui voulait tout oublier, mais la seconde refusait de le faire et ne pas évoquer son souvenir lui brisait le cœur. Il lui arrivait parfois de se rendre compte qu'il n'avait plus pensé à elle depuis deux jours et cela suffisait à le remplir de remords profonds. L'oublier lui était insupportable, Julia avait existé et existait toujours quelque part, du moins il l'espérait de tout cœur. Mais il avait le sentiment qu'en essayant de lui épargner la douleur de son départ, ses amis et collègues avaient fait comme si elle n'avait jamais existé. William ne voulait pas l'oublier, il s'y refusait coûte que coûte et malgré les mois et les années qui étaient passés, il lui arrivait encore de se souvenir du son de sa voix et de son parfum.
L'inspecteur fut tiré de ses rêveries brusquement, sentant la calèche faire un arrêt net sur les gravillons de l'allée qui conduisait à la sublime demeure. Il inspira profondément et ouvrit la porte avant de descendre. Ses yeux se posèrent sur la maison face à lui. Il n'était jamais venu à la maison de famille des Ogden, celle où son amie avait grandi, mais une agréable chaleur se répandit en lui dès lors qu'il posa les yeux sur la façade en pierre grise, voyant la vigne rouge grimper sur une partie, laissant ressortir les cadres blancs des hautes fenêtres. Il fit un pas vers l'imposant escalier qui le conduisait à l'entrée lorsqu'un policier l'interpella.
-Inspecteur, par ici.
William se ravisa et jeta un dernier coup d'œil à la bâtisse avant de la contourner et de se diriger vers le jeune homme qui l'avait interpellé.
-Monsieur Marx est par ici, dit-il en le conduisant vers une immense serre vitrée, le médecin légiste vous attend déjà.
-Merci Roberts, répondit William en le suivant.
Puis, le jeune homme le laissa à l'entrée de la porte de la serre alors qu'il y entra. Il arpenta une longue allée envahie de végétation avant d'arriver au pied du corps de l'homme étendu sur le sol. Il accorda un regard au médecin légiste qui se redressa aussitôt.
-Qu'avons-vous?
-Un homme de cinquante-cinq ans, blessure au thorax, une côte cassée, plusieurs hématomes, une blessure profonde à la tête, et une haleine fortement alcoolisée, débita le jeune médecin d'une traite, je penche pour une bagarre, ou un règlement de compte.
-Etes-vous arrivé longtemps avant moi? Demanda William en fronçant les sourcils.
-Cinq petites minutes. Je vous étonne?
-Avec autant de détails? Dit-il en souriant. Je dois avouer que je ne suis pas habitué. Vous faites de fulgurants progrès Docteur.
-Je vais vous avouer que j'ai été un peu aidé.
-Un peu aidé? Lança William avec étonnement.
Le jeune médecin n'eut pas le temps de répondre que le policier qui avait conduit William jusque là apparu à nouveau.
-Inspecteur? Madame Ogden se trouve à l'intérieur et vous attend pour sa déposition.
-J'arrive, répondit simplement William, rapportez le corps à la morgue et occupez-vous de cette autopsie rapidement, ajouta-t-il au jeune homme qui se trouvait toujours près du corps, je vais voir madame Ogden et je reviendrai ici ensuite.
-J'ai cru comprendre que vous étiez un ami de la famille.
-Je l'ai été il y a quelques temps, dit-il simplement avant de faire demi-tour et de quitter la serre rapidement.
Il se dirigea vers la maison à nouveau lorsque soudain des cris attirèrent son attention. Il n'eut le temps que de tourner la tête vers les enfants qu'il entendait jouer plus loin, qu'un ballon se heurta à son pied. Un jeune garçon courait derrière et s'arrêta aussitôt lorsqu'il croisa son regard aussi sombre que le sien. William se figea sur place quelques instants en voyant à quel point ce garçon ressemblait à un autre qu'il avait bien connu de nombreuses années auparavant. Il le vit se pincer les lèvres timidement et baisser les yeux aussitôt vers ses chaussures.
-Pardonnez-moi Monsieur, dit-il dans un murmure.
-Ce n'est rien mon garçon, répondit William en souriant timidement, mais il se fait tard pour jouer dehors.
Le jeune garçon ne répondit pas et ne bougea pas, alors l'inspecteur se baissa et ramassa le ballon.
-Non, ne le cassez pas s'il vous plait, rétorqua le jeune garçon subitement, je vous jure que je n'ai pas fais exprès.
-Je n'en avais pas l'intention, dit William, tiens, ajouta-t-il en lui lançant doucement.
Le garçon le rattrapa en souriant.
-Merci, dit-il simplement avant de courir rejoindre une petite fille qui semblait avoir le même âge et qui l'attendait un peu plus loin.
William regarda l'autre enfant quelques instants. Il se trouvait loin pour la voir parfaitement, pourtant sa longue natte blonde d'où s'échappaient quelques mèches rebelles, lui fit penser à son amie. Elle devait avoir ressemblé à cette petite fille étant enfant, jouant dans ce même jardin. Il secoua la tête de gauche à droite, il devait chasser toutes ces pensées de son esprit afin de se concentrer sur cette enquête et ne pas regarder chaque coin de la propriété comme un lieu autrefois fréquenté par la femme qui vivait aujourd'hui à l'autre bout du monde.
Il se dirigea alors vers la maison et monta les marches pour se tenir devant la porte d'entrée. Il sonna la cloche qui se trouvait à l'entrée et quelques secondes plus tard une jeune femme ouvrit la porte. Elle le fit entrer rapidement et le fit patienter dans l'entrée immense en face de l'escalier imposant qui montait dans les étages. Puis, elle revint en souriant.
-Si vous voulez bien me suivre inspecteur, madame va vous recevoir dans quelques instants, mais vous pouvez patienter dans le petit salon en attendant sa présence.
-Très bien, répondit William en enlevant son chapeau avant de la suivre.
Elle le conduisit dans la pièce et le laissa seul, du moins ce qu'il croyait. Un rapide coup d'œil autour de lui le laissa sans voix. Sa volonté de chasser de son esprit Julia fut vite jetée aux oubliettes, car tout ici la lui rappelait, y compris la peinture représentant tous les membres de la famille, Madame Mary Ogden, Monsieur Hector Ogden, Mademoiselle Ruby Ogden, les trois frères de celle-ci dont il ne connaissait pas les prénoms et elle, Julia. Il regarda son visage rieur et heureux, elle devait avoir quinze ans tout au plus, mais il la trouvait tout aussi belle. Il quitta subitement des yeux son visage, comme s'il avait commis le pire des péché, pour les poser sur la cheminée qui se trouvait sur le mur opposé. Son cœur ne fit qu'un bond dans sa poitrine lorsqu'il vit une silhouette élancée se dessiner dans l'encadrement de la fenêtre qui se trouvait juste à côté. Son esprit lui avait joué des tours bien plus d'une fois, il savait qu'une fois encore c'était le cas, car elle ne pouvait pas se trouver là, dans cette pièce à cet instant. Il fit un pas malheureux et évita de justesse de casser un vase au sol, le rattrapant au dernier moment.
C'est alors que la jeune femme qui n'avait pas entendu son arrivée se retourna aussitôt. Elle se figea sur place en reconnaissant l'homme qui se trouvait là, dans cette pièce. William remit le vase parfaitement sur le meuble et leva les yeux vers elle une fois encore, s'attendant à voir disparaitre celle qu'il avait prit pour une apparition de son esprit. Mais elle était bien là, debout devant lui, en silence, le regard plongé dans le sien. Ils étaient incapables de dire un seul mot, lorsque les lèvres de Julia s'entrouvrir doucement en tremblant.
-In…specteur, soupira-t-elle.
-Ju…Julia, répondit celui-ci tout aussi chamboulé.
-Inspecteur Murdoch? Fit une autre voix dans l'embrasure de la porte.
Il se retourna aussitôt vers la personne qui se trouvait dans la pièce avec eux et lui sourit timidement.
-Madame Ogden, dit-il poliment.
-J'ignorais que vous étiez l'inspecteur en charge de l'enquête sur la mort de Henry, continua la vieille femme, c'est une surprise de vous revoir. J'aurai voulu que se soit en d'autres circonstances.
-Moi aussi, avoua William.
-Julia, savais-tu que…
-Je suis navrée je suis épuisée, coupa celle-ci, je vais vous laisser pour que tu fasses ta déposition, dit-elle en s'avançant vers la sortie.
Elle croisa le regard de William et aussitôt deux boulets de canon arrivèrent en courant dans la pièce. Les mains de Rose s'agrippèrent après la robe de Julia pour se cacher derrière elle alors que son frère tentait de l'attraper. Le jeune garçon donna un coup de pied dans le guéridon auprès duquel se trouvait William et une fois encore son reflexe lui permis de rattraper le vase in-extrémiste.
-Rose, James, gronda Julia, pas à l'intérieur vous allez casser quelque chose, combien de fois faut-il vous le redire? Gronda-t-elle en les séparant.
-Mais maman…commença la petite fille.
-Non, ça suffit. Allez vous préparer pour le souper tout de suite et en silence.
Ils se calmèrent aussitôt en bougonnant et Madame Ogden reprit la parole.
-Rose, James écoutez votre mère, elle est fatiguée et a besoin de calme ce soir. Excusez-nous pour le chamboulement inspecteur, continua la femme en se tournant vers celui-ci, je crois que vous pouvez poser ce vase à présent. Il ne risque plus rien.
William déglutit péniblement en comprenant ce qu'il venait de se passer sous ses yeux. Il retomba sur terre en croisant le regard de Julia, tenant toujours fermement le vase entre ses mains.
-Oui je…bredouilla-t-il avant de s'exécuter.
-Je vais vous laisser, reprit Julia, venez vous deux, vous avez assez fait de bêtises pour aujourd'hui, dit-elle en prenant dans chaque main une de celle de ses enfants, au revoir Inspecteur, murmura-t-elle à l'intention de William.
-Au revoir, se contenta simplement de répondre celui-ci.
Elle quitta alors la pièce avec les enfants sans se retourner. L'inspecteur la regarda partir en silence et resta figé un long moment avant de se souvenir du pourquoi de sa présence ici.
-Madame Ogden, pouvons-nous parler de Monsieur Marx à présent?
-Bien entendu, soupira celle-ci, venez vous asseoir je vous en prie.
Il acquiesça et ils prirent place l'un en face de l'autre.
-A quelle heure avez-vous trouvé le corps?
-Juste avant mon appel, il y a une heure environ.
-Qu'avez-vous fait? Continua l'inspecteur en notant dans son carnet.
-Je me suis approché de lui pour voir s'il était juste inconscient ou…mort. Et lorsque j'ai vu du sang j'ai tout de suite cherché Julia. Elle est habitué à ce genre de choses. Elle est arrivée et l'a regardé un moment et elle m'a dit de téléphoner à la police et que personne ne devait entrer dans la serre.
-Qu'y faisiez-vous?
-J'arrosais les plantes rentrées pour l'hiver par Dieu, soupira Madame Ogden.
-Je vois, grommela William en écrivant, n'avez-vous pas remarqué quelqu'un près de la scène de crime quelques temps avant?
-Non, mais je suis soulagée que Rose ou James ne l'ai pas vu. Ils ont joué dans le jardin une bonne partie de l'après-midi. Rose aime beaucoup se cacher pour jouer et je n'ose imaginer ce qu'elle aurait pu ressentir en voyant Henry étendu sous ses yeux. Cela aurait été un nouveau choc pour elle.
-Un nouveau choc?
-Inspecteur Murdoch, murmura la femme en se redressant dans son fauteuil apparemment mal-à-l'aise, je sais que ma fille était une proche amie à vous avant son départ pour Londres. Et qu'elle l'a été depuis des années.
-J'aime le croire, répondit timidement William.
-Elle n'aime pas en faire état, et peut être n'est-il pas de mon devoir de vous le dire, mais son époux, Darcy Garland, le père de Rose et de James est décédé il y a encore peu de temps.
-Je l'ignorais, répondit William la gorge serrée.
-Elle a aussitôt quitté Londres avec les enfants pour revenir à Toronto, vivre dans leur maison sans lui, lui était bien trop douloureux. Elle vit ici depuis trois mois, avant de trouver une maison pour eux. Mais je m 'éfforce à les garder avec nous le plus longtemps possible.
-Je comprends, répondit l'inspecteur en murmurant avant de s'éclaircir la gorge brièvement, alors vous me dites que votre fille a examiné le corps un long moment, n'a-t-elle remarqué personne?
-Je ne saurai le dire, admit madame Ogden, il faudrait que vous le lui demandiez.
-Je le ferai, il me faudra également interroger chaque membre de la famille et du personnel présent aujourd'hui.
-Bien sûr.
-Je ne vais pas vous déranger davantage, puis-je pourtant encore rester quelques minutes dans votre serre afin de mener mon enquête?
-Faites inspecteur, je souhaite que vous retrouviez la personne qui a fait cela à notre Henry, il était presque devenu de la famille.
-Je tâcherai de faire mon possible pour comprendre ce qu'il s'est passé, dit-il en se levant.
-Je sais que vous ferez au mieux, Julia m'a beaucoup parlé de vous par le passé, dit-elle en souriant timidement et en se levant, elle m'a dit que vous étiez un enquêteur très doué et votre poste d'inspecteur chef en est la preuve.
-Merci, répondit William en rougissant.
Elle acquiesça simplement et il reprit la parole.
-Mes hommages madame Ogden, dit-il avant de quitter la pièce.
-Au revoir Inspecteur Murdoch.
Il retourna dans le couloir qu'il traversa rapidement pour se précipiter vers la porte, comme s'il ne pouvait plus respirer dans la maison. Il passa le seuil et laissa la porte se refermer derrière lui, plaçant son chapeau sur sa tête et inspirant profondément avant de se diriger vers la serre une fois encore. Il croisa l'officier Roberts à qui il donna l'ordre de rentrer, prenant sa lampe au passage. Puis, il traversa le jardin tombant dans la pénombre pour rejoindre la serre. Le corps avait été emporté durant le temps où il s'entretenait avec madame Ogden, mais il se concentra tout de même pour observer la scène de crime. Il le fit minutieusement, mais après plusieurs minutes il en convint qu'il ne lui servait à rien de rester une minute de plus car ses pensées ne se trouvaient pas vers ce pauvre homme, mais vers la jeune femme qu'il avait revu un peu plus tôt dans le petit salon. Il avait sentit son cœur battre à la chamade comme il avait battu il y a quelques années déjà. Il avait sentit l'air lui manquer en croisant son regard comme cela avait été le cas de nombreuses fois. Il avait cru sentir ses jambes fléchirent sous son propre poids en comprenant que ces enfants qu'il avait vu dans le jardin étaient ceux de Julia. De Julia et…de Darcy. Il comprenait maintenant pourquoi cette petite fille ressemblait tant à son amie, car elle n'était autre que sa propre fille. Julia avait eu des enfants, sans lui.
...
à suivre...
