La nuit avait été longue, la mer était déchaînée et avait causé rien moins que deux naufrages en deux endroits différents. Le Hollandais Volant avait eu de la besogne et bien du mal à l'accomplir, avec des creux qui frôlaient les huit ou dix mètres de haut.
Très las, le capitaine William Turner se dirigea vers sa cabine et y entra sans bruit. Sur le lit, une forme humaine à demi nue, roulée en boule, sommeillait le dos tourné à la porte. Will s'approcha silencieusement. Des mèches inégales, de deux tons de blond qui lui donnaient une apparence négligée, formaient une chevelure embroussaillée qui caressait doucement les épaules et cachaient en partie le visage. L'adolescente dormait paisiblement, un bras replié sur sa poitrine menue, l'autre sous sa tête. Elle avait rejeté les draps jusqu'à sa taille, malgré le mauvais temps, et comme elle n'était vêtue que d'un pantalon de marin trop grand pour elle, serré à la taille par un morceau de corde, Will pouvait détailler les vilaines marbrures qui constellaient le corps de la jeune fille.
Il la prit par l'épaule et la secoua :
- Réveille-toi !
Elle ouvrit des yeux encore lourds de sommeil mais se redressa docilement, sans paraître se soucier de sa quasi nudité.
- Lève-toi, dit Will. Je tombe de fatigue. Va à la cambuse et trouve-moi quelque chose à manger.
Elle se laissa glisser du lit sans dire un mot, ramassa sur le sol une chemise d'homme manifestement trois fois trop grande pour elle et l'enfila. Puis elle se glissa prestement hors de la cabine. Will s'assit lourdement sur le lit ainsi libéré, encore chaud du corps qui s'y était tenu, et poussa un soupir de lassitude en retirant ses bottes. Quelle nuit ! Il résista à l'envie de s'allonger tout de suite pour se laisser aller à un sommeil réparateur ; son estomac criait famine, cela faisait près de vingt heures qu'il n'avait rien avalé. Son équipage était aussi épuisé et affamé que lui, et la mer demeurait mauvaise. Mais le plus dur était passé.
A la grande surprise de Will, James Norrington avait proposé son aide durant cette nuit éprouvante et, tout naturellement, il avait pris la direction de la manœuvre tandis que le capitaine s'efforçait de stabiliser son bâtiment. Tout naturellement encore, maintenant que tout était terminé, Norrington avait organisé un quart pour la moitié de l'effectif tandis que l'autre moitié pourrait enfin prendre un peu de repos. La rigueur militaire de Norrington faisait merveille dans ces cas là, il était précis, efficace, et pensait à tout.
- Vous devriez prendre un peu de repos, avait-il dit à Will. Je vous relaie.
Le jeune homme avait accepté avec reconnaissance. Il ôta ses vêtements trempés et finissait d'en enfiler des secs quand l'adolescente aux vêtements flottants revint en portant un plateau, qu'elle lui présenta les yeux baissés.
- Merci, dit Will.
Les joues pâles de la petite rosirent, mais le jeune capitaine était trop fatigué pour s'en rendre compte. Cette gamine lui posait quelques problèmes. Elle était vivante, bien vivante même, sur le navire des morts ! Et pour tout arranger, le Hollandais avait maintenant à son bord une grande quantité d'âmes à convoyer vers l'au-delà. Malheureusement, ce voyage devrait attendre et les défunts également. Pourvu seulement qu'il n'y en ai pas d'autres dans l'immédiat, où on allait vraiment s'écraser les pieds à bord !
Il fallait mettre le cap sur la terre des vivants et y déposer la jeune passagère. Cette décision avait semé une sorte de consternation parmi l'équipage : ayant à peine retrouvé leur apparence humaine, les matelots craignaient de se métamorphoser à nouveau si leur nouveau capitaine, à l'instar du précédent, renonçait à sa mission.
- Il n'est pas question d'y renoncer, voyons, protesta Will quand son père lui exposa la chose. C'est toi-même qui m'a dit que les vivants ne pouvaient pas nous suivre là où nous devons aller. Il faut bien que je la dépose quelque part. Ensuite, nous reprendrons notre voyage interrompu.
- Puisse Calypso ne pas en prendre ombrage ! avait soupiré Bill.
Cela faisait une semaine maintenant qu'ils avaient recueilli Eléna. Le navire sur lequel elle se trouvait avait été attaqué, par des pirates sans doute. La gamine était la seule survivante du drame.
Il avait fallu quelques jours pour qu'elle comprenne qu'elle n'avait rien à craindre. Ne sachant où la loger, le capitaine avait décidé de partager sa cabine avec elle, la laissant dormir quand il était occupé sur le pont et prenant la place ensuite. Au début, sa décision avait créé un déplaisant malentendu.
- Tu pourras dormir ici, lui avait-il dit.
Elle lui avait jeté un regard à la fois dur comme la pierre et tragiquement vulnérable.
- Très bien, capitaine, avait-elle murmuré en baissant soudain la tête.
Et sans ajouter un mot, elle avait envoyé voler au loin la chemise trop grande qu'on lui avait prêté. Elle s'apprêtait à retirer également son pantalon quand Will, stupéfait, l'avait arrêté :
- Qu'est-ce que tu fais ?!
- Ce n'est pas ce que vous voulez ?
Un regard de défi, cette fois, rapidement coulé entre les mèches blondes et désordonnées. Will avait senti le rouge lui monter au visage quand il avait enfin compris ce qu'elle voulait dire. Il ne comprenait pas ce qu'il avait pu dire ou faire pour qu'elle s'imagine... Il avait fallu qu'elle lui raconte, une fois rassurée : orpheline, elle s'était à la mort de sa mère, partie d'une mauvaise fièvre, retrouvée acculée à la misère. Pour y échapper, elle s'était habillée en garçon, avait coupé ses cheveux et avait trouvé à s'embarquer comme mousse sur un navire en partance.
Au début, tout allait bien. Le travail était dur et les journées longues, mais la vie en mer lui convenait et, avec la naïveté de ses 15 ans, elle se disait « j'ai un métier et je ne serais plus jamais dans le besoin ». Sauf qu'un navire, un endroit clos où tout le monde vit l'un sur l'autre, est le dernier endroit au monde où l'on peut garder un secret comme l'était le sien. L'équipage avait vite compris qu'il avait affaire à une fille et ses ennuis avaient commencé, virant rapidement au calvaire. Puis, un jour, le commandant l'avait convoquée dans sa cabine et avait tenté d'abuser d'elle. Eléna s'était débattue de toutes ses forces, elle avait mordu, rué, griffé, cogné de toutes ses forces.
Fou de rage, l'officier l'avait alors rouée de coups, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus ni la force ni d'ailleurs le courage de lui résister.
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- Capitaine Turner ?
Surpris, Will aperçut Norrington dans l'entrée de la cabine.
- Entrez, dit-il aimablement. Je peux faire quelque chose pour vous, com… amiral ?
Norrington parut se raidir et carrer ses épaules, mais il se lança :
- Il se trouve que j'ai eu l'occasion de discuter avec vos hommes, commença t-il. Et j'ai cru comprendre que… enfin…
Il fit une courte pause et acheva :
- Eh bien, je comprendrais très bien que vous refusiez, mais si cela était possible, je… j'aimerais intégrer votre équipage.
Rien n'aurait pu surprendre Will davantage !
- Vous voudriez rester sur le Hollandais ? répéta-t-il, incrédule. Mais… pourquoi ?
L'amiral haussa les épaules :
- Disons que j'aimerais avoir l'impression d'être utile à quelque chose. Il me semble que je n'ai jamais rien fait de vraiment utile, même si je le croyais.
- Vous savez, dit Will avec douceur, pour un homme comme vous, de l'autre côté c'est l'oubli et la paix.
- En êtes-vous si sûr ? soupira Norrington. Moi j'ai des doutes. J'ai commis tant d'erreurs ! Je… j'aimerais essayer de me rattraper… avant d'affronter le jugement final. Mais comme je l'ai dit, je comprendrais très bien que vous refusiez.
- J'ai une dette envers vous, rappela Will. Depuis ce fameux jour, à Port-Royal. Si c'est vraiment ce que vous souhaitez, je serai très honoré de vous accepter parmi mon équipage. J'espère seulement que vous n'aurez pas de regrets.
- Je vous remercie, répondit James avec dignité.
C'était une idée folle, il en était conscient. Mais cette idée avait fait son chemin dans son esprit, jusqu'à lui paraître la seule chose à faire. Aider à transporter les âmes des morts, cela soulagerait peut-être enfin sa conscience troublée.
Il y avait aussi une autre raison, mais il peinait à se l'avouer à lui-même : en restant auprès de Will Turner, il aurait l'impression de garder un lien avec Elisabeth... encore une idée folle, certainement, mais si présente !
Quand Will parla à son père de la conversation qu'il avait eue avec l'ancien amiral, Bill hocha la tête comme quelqu'un qui approuve une excellente idée :
- S'il veut vraiment rester, dit-il, peut-être que tu devrais en faire ton second. Je pense que personne à bord n'est plus qualifié que lui pour cela.
- Mais voyons… commença Will.
- Je t'assure ! insista doucement le Bottier. Propose-le lui, qu'est-ce que tu risques ?
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- Quels sont vos ordres, Monsieur ? demanda James en se tenant aussi droit que la lame de son épée.
Will trouvait passablement gênant d'entendre Norrington s'adresser à lui de cette façon. Pour lui, il était toujours «le commodore Norrington » de Port-Royal, quelqu'un d'important, quelqu'un qui imposait de lui-même le respect.
- Vous n'êtes pas obligé de… commença-t-il.
Il s'interrompit en soupirant et haussa imperceptiblement les épaules. Que cela lui plaise ou non, il était désormais, et pour les temps à venir, le capitaine du Hollandais Volant. Il allait bien falloir qu'il s'y fasse. Et il savait que Norrington était trop fier pour accepter le moindre traitement de faveur.
- J'ai quelque chose pour vous, dit-il.
Norrington avait accepté sa proposition. Il était désormais, officiellement, le second du Hollandais Volant. Certains avaient fait la grimace en entendant cette nouvelle : Beckett et Mercer se sentaient personnellement offensés ! Quant aux matelots, au départ ils auraient sans doute assez mal pris la chose, mais Norrington s'était si bien mêlé à eux depuis quelques jours que la nouvelle leur avait paru quasiment naturelle.
Will se leva et ramassa sur sa table, envahie de cartes marines rongées par l'eau de mer, un objet oblong qu'il tendit à James avec un petit sourire triste.
- Votre épée, dit-il. Elle était entre les mains de Davy Jones.
Il l'avait reconnue immédiatement, bien entendu. Qui ne reconnaîtrait pas son propre travail ? Cette épée, il l'avait lui-même forgée, quelques années auparavant. C'était un cadeau du gouverneur Swann à Norrington à l'occasion de sa promotion de commodore.
Will préférait oublier que c'était cette même lame, dans laquelle il avait mis tout son savoir de forgeron, qu'il avait reçue en pleine poitrine quand Davy Jones l'avait poignardé à mort et ainsi condamné, par ricochet, à son sort actuel.
Lorsqu'il avait retrouvé l'arme, oubliée, dans un coin de sa cabine, il l'avait tenue un long moment entre ses mains, comme un reflet de son passé. Mais rien à faire… le passé était bel et bien mort. Lui aussi.
Norrington changea également de visage en voyant l'épée que lui tendait le jeune homme. Cette arme était pour lui un symbole. Il l'avait reçue lors d'une promotion dont il était légitimement fier, l'avait abandonnée lorsqu'il avait estimé avoir perdu tout honneur, l'avait retrouvée… non, Beckett la lui avait remise, comme Will aujourd'hui, après l'avoir nommé amiral… et cette fois-là, songea James, la gorge emplie d'une bile amère, il l'avait acceptée des mains de son nouvel employeur sans vouloir admettre qu'elle devenait ainsi le prix de la trahison… Aujourd'hui… aujourd'hui, retrouverait-elle enfin sa raison d'être ? Redeviendrait-elle le symbole d'une nouvelle rédemption ? Norrington se sentit terriblement troublé en saisissant le fourreau qu'on lui tendait et en tirant à demi la lame. Elle était toujours aussi brillante et lisse, sans une entaille, sans une rayure. Du beau travail… James leva les yeux de l'épée pour croiser le regard de Will, essayant encore une fois de retrouver, dans les yeux foncés sous le foulard vert, le jeune forgeron d'autrefois. Et cette fois, il y parvint presque.
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- Alors, Mercer ?
- Rien à faire, Monsieur. Nous ne pouvons pas compter sur l'équipage pour se mutiner.
Mercer leva un regard exaspéré en entendant un bruit d'ailes au-dessus de sa tête : le cormoran était toujours là, voletant sans but d'une vergue à l'autre. Pour des raisons qu'il était incapable de définir, l'espion était excédé par la présence quasi continuelle de ce volatile chaque fois que son maître et lui-même sortaient sur le pont.
- Tant pis, répondit lentement Beckett. Nous devrons agir par nous-mêmes.
Il garda un instant le silence, observant sans vraiment la voir la jeune Eléna qui suivait Will Turner partout, à la manière d'un petit chien, à moins qu'il ne lui confie une tâche quelconque, qu'elle paraissait toujours mettre beaucoup de zèle à accomplir. Il fallait s'appeler William Turner pour ne pas comprendre ! songea Beckett avec un rictus ironique. Il savait que tout l'équipage avait remarqué le manège, si spontanément ingénu, de la gamine, ses yeux baissés chaque fois que Will se tournait vers elle, le rose qui colorait ses joues lorsqu'il lui adressait la parole… Seul Will paraissait ne s'apercevoir de rien.
Une pensée perverse s'insinua dans l'esprit de Beckett. Lorsque Mercer et lui en auraient terminé avec le jeune capitaine, ce pourrait être assez plaisant de voir la réaction de la gamine lorsqu'elle l'apprendrait.
- Agissons dès ce soir, décida Beckett en continuant à suivre Eléna du regard, les yeux à demi fermés.
