CHAPITRE 4 : Réunion et décisions

Le bureau de Dumbledore s'était vu pris d'assaut par un nombre incalculable de membres de l'Ordre du Phénix. Une bonne partie avait fait le déplacement, et parmi eux Maugrey Fol Œil, Remus et la troublante Rava, sorcière du Ministère spécialisée dans l'espionnage. Même Wolf se trouvait là, debout dans un recoin sombre du bureau, à l'écart des autres. Les mains profondément enfoncées dans ses poches, il avait remonté son col sur son visage, comme une protection contre ceux qui lui jetaient des regards méfiants voir méprisants. Il ne le supportait pas. Rogue, oui, il avait l'habitude, il le croisait plus souvent, mais ça, non, il ne pouvait pas. Il se sentait en position de bête de foire, d'animal traqué, et cela lui était insupportable, lui hérissait les cheveux et le rendait passablement nerveux. Le prochain qui lui jetait ce type de regard, il lui sautait à la gorge.

« Mes amis » commença Dumbledore après s'être éclaircit la gorge « nous avons de graves problèmes. Voldemort – ou tout du moins son ombre – erre en liberté au-dehors, et il est pratiquement certain qu'il ne tardera pas à atteindre Poudlard. S'il est seul, peut-être serons-nous de taille à le repousser, mais ce n'est pas sûr. De plus, nous ignorons si certains de ses anciens partisans ne vont pas le rejoindre et lui prêter main-forte dans sa tentative de s'emparer du garçon et du reste. »

« Connait-il l'existence des Armes ? » s'enquit Kingsley Shackelbot.

« Je ne crois pas, non » répondit le vieil homme en prenant soin de ne pas regarder en direction de Severus, debout près de l'étagère du Choixpeau. « Et nous devons nous en réjouir, car si jamais c'était le cas, j'ignore par quel prodige nous pourrions nous en sortir. Pour l'heure, tout ce que nous savons, c'est que le manoir des Jedusor s'est de nouveau vu assiégé par un nombre incalculable de sorts plus complexes les uns que les autres, et ce sans que le moindre ordre n'ait été donné depuis l'école ou même le Ministère. Il ne reste plus qu'une explication : quelqu'un, et j'ignore qui, est en train de préparer le manoir à assurer un rôle qu'il ne s'était plus vu attribuer depuis de nombreuses années, et rien ne nous permet de l'en empêcher. »

Il se tut quelques secondes pour laisser à son auditoire le temps de s'imprégner de ses paroles, puis reprit :

« Pour l'heure, nous ne pouvons que nous préparer au pire et mettre tout en œuvre pour toujours avoir un temps d'avance sur Voldemort. Aussi, avec votre accord, je vais vous demander, Alastor, de bien vouloir réquisitionner les services de certains de vos Aurors afin qu'ils puissent surveiller les agissements des anciens Mangemorts entrés au Ministère. Peut-être l'un d'eux aura-t-il été contacté par Voldemort. »

« Je n'ai pas grand-monde en ce moment, mais je vais faire appel à certains de mes stagiaires. La petite Tonks est une métamorphomage, elle pourrait se révéler utile. Et j'assurerais le reste de la surveillance moi-même. »

« Parfait » approuva Dumbledore avec un petit sourire. « Kingsley, je ne pense pas que, quand bien même nous lui en parlerions, Cornelius prendrait la menace au sérieux. Assurez-vous qu'il est entouré de gens de confiance et veillez à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux. Non qu'il soit une cible privilégiée, mais il vaut mieux nous préparer à toute éventualité. »

« Entendu » fit l'homme en hochant brièvement la tête. « Mais qu'en est-il de la surveillance au-dehors du Ministère ? Des déplacements de Vous-Savez-Qui ? »

« J'y viens. Pour cela, je vais envoyer Karl McWolfen ici présent. »

Tous les regards se tournèrent vers l'homme qui, plus mal à l'aise que jamais, dû faire un effort surhumain pour ne pas mettre ses menaces mentales à exécution et sauter à la gorge de tous ces sorciers aux regards méfiants.

« Karl » reprit Dumbledore « est innocent, parfaitement innocent, du crime dont on lui fait pourtant porter la responsabilité, et il a toute ma confiance. Je sais qu'il mènera cette mission à bien. »

En dépit des paroles rassurantes de leur chef, nombre des sorciers présents continuaient à se montrer suspicieux. Bien sûr, rares étaient ceux qui, au sein de l'Ordre, ignorait la présence de Wolf à Poudlard, mais plus rares encore étaient ceux qui lui faisaient confiance.

« Je tacherais de ne pas vous décevoir » dit lentement Wolf en focalisant son regard sur le vieux directeur.

Dumbledore lui sourit d'un air encourageant et reporta son attention sur Maugrey qui réclamait la parole.

« J'ai conscience que ce n'est pas pour l'instant d'actualité, mais faut-il envisager de questionner les enfants des Mangemorts ? »

Instinctivement, Severus tendit tous ses muscles, près à agir. Il n'appréciait pas Fol Œil mais était encore assez honnête pour reconnaître qu'il était diablement efficace mais jamais – jamais – il ne le laisserait interroger l'un de ses élèves. Il ne savait que trop quelles méthodes emploieraient l'Auror, et l'idée de faire subir cela aux enfants et adolescents dont il avait la responsabilité était hors de question.

« S'il fallait en arriver là, nous n'emploierions pas les mêmes méthodes que celles que vous affectionnez, Alastor, j'en suis désolé » répondit doucement Dumbledore. « Mais il s'agit comme vous le dites vous-même, d'enfants, et non de Mangemorts confirmés. De plus, nous avons pour l'heure suffisamment de pistes à suivre pour ne pas nous préoccuper de cela pour l'instant. »

« Albus ? » fit une femme d'une quarantaine d'années, visiblement préoccupée.

« Oui, Miranda ? »

« J'ai cru comprendre que vous saviez où se trouvait Vous-Savez-Qui, de même que l'un de nous » – et le regard qu'elle ne put retenir dans la direction de Severus se heurta à un masque impassible – « alors pourquoi ne tentons-nous pas de lui régler son compte ? »

Severus sentit son cœur loupé un battement mais n'en laissa rien paraître. Par Merlin, qui avait pu vendre la mèche ? Qui avait délibérément raconté aux autres membres de l'Ordre ce que seul Dumbledore était sensé savoir ? Un nom s'imposa tout naturellement à son esprit : Lupin. Il n'y avait que lui… à moins que ce ne fût ce dégénéré de Mondingus Fletcher, que Dumbledore n'avait pas eu d'autres choix d'emmener lors de son arrivée à l'appartement des Lupin.

« Nous ne le ferons pas » répondit lentement Dumbledore « parce que pour le moment nous ignorons quelles forces sont en marche. Il se peut fort bien que Voldemort se soit montré plus prévoyant que les rapports ne nous permettent de le croire, et j'ai bien peur que de toute manière, une attaque ne serve pas à grand-chose. »

« Pourquoi ? » s'étonnèrent la plupart des sorciers.

« Pour la bonne et simple raison que Voldemort n'est pas vivant. Il n'est d'ailleurs pas mort non plus, il est quelque part entre les deux, intouchable. Nous ne pourrions le détruire. »

« Alors techniquement et présentement, que faisons-nous ? » demanda abruptement Maugrey.

Albus retint un petit sourire amusé qui aurait pu sembler déplacé s'il n'avait pas été Dumbledore. Le pragmatisme d'Alastor l'étonnerait toujours aussi positivement.

« Ce que nous avons prévu au début de cette séance. En cas de nouvel élément, je ferais une autre réunion. Merci de m'avoir écouté, et bon courage à tous. »

Sur ces mots tous les sorciers affluèrent vers la porte du bureau et disparurent les uns après les autres. Les couloirs, déserts en raison de l'heure ô combien tardive, étaient propices à de tels déplacements. Remus s'arrêta au bas des marches et attendit patiemment. L'autre ne fut pas long.

« Karl ? Voudrais-tu m'accompagner jusqu'au portail ? »

Wolf hésita une fraction de seconde, puis avisa l'heure à sa montre. Deux heures trente du matin. Il pouvait bien se permettre de le raccompagner, ce n'était pas comme s'il avait dû se cacher des élèves ou se lever tôt pour aller au bureau. Cette pensée saugrenue lui arracha un demi-sourire alors qu'il acquiesçait d'un vague signe de tête. Le silence fut bref, Remus demandant d'une voix un peu incertaine :

« Ça va, toi ? »

Wolf émit un rire jaune.

« A merveilles ! Je me cache toute l'année sans pouvoir sortir, je suis méprisé ouvertement et classé « ennemi potentiel » par les trois-quarts de l'Ordre… tout va bien ! Et toi ? La vie est belle ? Tu es marié, tu as des enfants ? Tu vas bientôt pouvoir défendre la noble cause des loups-garous devant tout le Magenmagot ? »

« Karl… » murmura Remus d'une voix apaisante. « Stop, calme-toi. Je ne suis pas les autres, moi, je ne te regarde pas de travers. Respire. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer, respire… »

L'autre lui obéissait docilement, ne demandant qu'à se calmer, et il dû reconnaître au bout de quelques instants l'effet apaisant de cette méthode.

« Désolé » dit-il, penaud, lorsqu'il fut tout à fait calmer. « Je suis à cran ces temps-ci. Cette réunion, cette semaine en plus… je suis désolé, ce n'était pas sympa de ma part. »

« Aucune importance » décréta Remus en balayant ses excuses d'un ample geste du bras. « Je comprends, c'est demain, c'est cela ? »

« Oui… le dixième anniversaire que je lui fêterais sans qu'il soit présent… Même avant, on ne se parlait presque plus, et depuis bien sûr… désolé » grogna-t-il en entendant sa voix se briser. « Je t'ennuie avec mes histoires, et puis je me comporte comme un gamin… j'imagine que j'aurais dû faire mon deuil depuis le temps… »

« Aucune importance » répéta Remus d'un ton apaisant. Il y eut un silence, puis… « Tu sais, Luna-Jill n'arrête pas de me demander ce que tu es devenu. J'ai entrepris de lui raconter l'histoire ô combien pathétique de ceux que je côtoyais du temps de mes études, et elle ne cesse de me poser des questions sur toi. Elle s'intéresse beaucoup à ta réinsertion dans la société sorcière… »

« Parce qu'il y en a qui y croit encore ? » ricana Wolf.

Ils arrivaient dans le parc et le ciel nocturne les illuminait d'étoiles.

« Luna et moi y croirons jusqu'à ce que ce soit réalité » affirma Remus avec détermination.

Il y eut un silence gêné, puis Wolf, se raclant la gorge pour tenter d'y chasser la boule qui s'y était formée, demanda :

« Comment va-t-elle ? »

« Pas trop mal. Elle veut apprendre des sorts de Première et Deuxième Années, mais je me demande si je ne vais pas un peu vite en besogne avec elle. Elle n'a que dix ans… je ne sais pas si c'est une bonne chose de lui enseigner tant de choses si tôt, cela me semble un peu prématuré… mais tu l'as verrais ! Impossible de lui dire non. Heureusement qu'elle n'est pas trop capricieuse, car je suis sûr que dans ce cas je me retrouverais avec une petite peste sous mon toit ! Que dis-je : une vraie terreur, oui ! »

Wolf rit de bon cœur et l'atmosphère se détendit imperceptiblement.

« Et toi ? » reprit Remus. « J'ai cru comprendre qu'un autre avait été accepté à Poudlard. Je craignais qu'ils ne retentent plus jamais l'expérience. »

« Crois-moi, ils s'en mordent les doigts » sourit Wolf. « Il n'y a pas un jour où Loan n'en fait pas baver à tout le monde. Ce gosse est une véritable horreur : il n'écoute que ce qu'il veut bien, va et vient dans le château comme s'il en était propriétaire et ne s'est jamais embarrassé de politesses avec quiconque. Il y a même des jours où il envoie promener Minerva et Dumbledore ! A ma connaissance, il n'y a que deux adultes à qui il témoigne un semblant de respect : moi et Filius. Et crois-moi, c'est très relatif. »

« Bah, il est jeune… »

« Non, il est comme moi » rétorqua Wolf en observant le ciel nocturne. « Et jamais nous n'aurions dû en accepter un autre comme ça. Après Ulrich et moi, ils auraient quand même dû comprendre que nous ne sommes pas fait pour cette vie-là, mais non, ils se sont obstinés… »

« Tu as ta place parmi les sorciers » asséna Remus d'un ton sans appel. « Je t'interdis formellement d'en douter. Et Loan aussi. Tout ce dont nous aurions besoin, c'est d'un peu plus de patience et de bonne volonté de la part des sorciers. »

« Beaucoup, tu veux dire. »

« Non » affirma Lupin en passant le portail de l'école. « Non, juste un peu. »

Il adressa un sourire réconfortant à Wolf, lui fit un petit geste de la main et transplana en silence, s'esquivant avec le dernier mot, comme il savait si bien le faire. Le brun soupira. Il connaissait Lupin, depuis le temps, mais il ne parvenait toujours pas à comprendre sa crédulité lorsqu'il s'agissait de son avenir. Même lui avait finis par s'y faire : il n'aurait plus jamais de vie sorcière, il ne serait jamais innocenté. Qui au Ministère prendrait sa défense, alors que tant d'autres que lui, par leur absence de différences, méritaient bien mieux d'être épargnés par le système ? Il n'était pas une priorité pour les défenseurs des sorciers injustement traités par le Ministère, il aurait même été étonné que certains sachent son nom et son innocence. Quand bien même, personne ne se risquerait à le défendre. Pour un peu, réhabiliter Severus Rogue après la guerre dix ans plus tôt avait été un jeu d'enfant à côté de ce qui attendait le fou qui peut-être un jour tenterait pour lui la même chose.

Il respira profondément l'air nocturne et, songeant que ce n'était probablement pas la bonne nuit pour se laisser envahir par l'amertume, il entreprit de remonter silencieusement dans ses appartements.

Lorsqu'il murmura le mot de passe de ses appartements et que le tableau s'effaça pour le laisser entrer, Wolf ne fut qu'à demi surpris de trouver Loan allongé négligemment sur son lit. Le jeune Indien était habillé en Moldu, comme si la perspective d'aller se coucher ne l'avait même pas effleuré, et il fixait le plafond, les bras derrière la nuque.

« Alors ? Instructif, cette réunion ? »

« Tu es au courant que tu devrais être au lit ? » demanda le loup-garou alors que le pan de mur se refermait derrière lui.

« Mm ? Vaguement, oui. Bon alors, raconte ! »

« Loan » dit patiemment Wolf en rangeant sa veste dans sa penderie « si tu n'as pas été convoqué c'est peut-être parce que nous n'avons pas jugé qu'un enfant de treize devait être mis au courant en priorité, tu ne crois pas ? Ôte-moi d'un doute, tu n'as pas cours demain ? »

« Seulement si je décide d'y aller » rétorqua le garçon en s'asseyant. « Sérieusement Wolf, il faut que tu me répondes. »

« Il faut ? » répéta l'adulte en prenant sa baguette.

Il fit un ample geste en marmonnant une incantation et une bouteille de whisky Pur-Feu apparut sur la table.

« Ecoute » tenta à nouveau le plus jeune. « Je sens bien qu'il se passe un truc pas très clair en ce moment. Sérieusement, tout ça commence à me foutre les jetons. »

« Tu n'as aucune raison de t'inquiéter » fit Wolf en lui adressant un sourire rassurant. « Quoi qu'il se passe, c'est en-dehors de ces murs. »

« A ta place, je n'en serais pas aussi sûr » murmura Loan à voix si basse que sans son ouïe surdéveloppée, jamais l'adulte n'aurait pu l'entendre.

Il le regarda soudain d'un air anxieux et étonné.

« De quoi tu parles ? »

Loan se leva, soudain très excité, comme cela lui arrivait parfois lorsqu'il était mal à l'aise.

« L'autre soir… jeudi » précisa-t-il, « je suis sortis du dortoir. Je n'arrivais pas à dormir et je voulais voir quelque chose… Albus s'est absenté deux fois lundi ! » s'écria-t-il brusquement en voyant passé l'agacement dans les yeux de Wolf. « Une fois à cause de cet abruti de Fudge, l'autre fois pour aller je en sais où. Je voulais savoir ce qui se tramait, c'est tout ! Tu crois peut-être que je suis complètement idiot ? »

« Je n'ai jamais dis ça… »

« Et puis il y a autre chose : comment tu expliques que je me sente mal à chaque fois que je me trouve à moins de trente mètres de Quirrell ? »

Wolf se raidit légèrement mais n'en laissa rien paraître et haussa les épaules, ne sachant trop quoi dire.

« Peut-être l'odeur d'ail. J'ai entendu dire qu'il se trimballait toujours avec de l'ail… »

« A trente mètres ? Je ne suis pas comme toi, je te rappelle. »

Wolf émit un bref soupir. Il était d'ordinaire du genre exubérant, enfantin, en constante recherche de pitreries qui pourraient amuser son cadet, mais aujourd'hui n'était pas le bon moment pour tenir son rôle de frère de cœur. Il avait d'autres choses à penser, tant d'autres… Et les révélations de Severus au début de la réunion n'avaient fait que l'inquiéter d'avantage. Et encore plus la décision de Dumbledore de laisser pour le moment les choses se faire d'elles-mêmes. «Vous ne pouvez pas laisser le garçon servir d'appât !» avait presque crié quelqu'un dans l'assemblée, il n'aurait su dire qui. « Ce n'est qu'un enfant ! » Mais le vieux mage s'était montré intraitable : en dépit des ordres de Voldemort qu'avait reçu Severus sur Harry et Quirrell, et la menace que représentait assurément l'enseignant, il avait affirmé : « Pour l'heure, rien ne presse, nous pouvons nous permettre d'observer les agissements de Quirrell. Il n'est pour l'instant plus sous le contrôle de Voldemort, peut-être pourra-t-il nous livrer des informations utiles. Il nous faudra juste nous assurer que sa route ne croise pas plus que nécessaire celle d'Harry. » Il n'en avait rien laisser paraître, mais Wolf aussi avait été choqué des propos tenus par Dumbledore. Il se serait attendu à un peu plus d'humanité de sa part, sans doute, lui qui l'avait aidé et continuait à avoir en lui une absolue confiance. Enfin ! Il devait bien savoir ce qu'il faisait. Du moins il l'espérait…

Il observa encore quelques secondes son jeune protégé. Plus l'idée de partir rapidement s'insinuait en lui, plus il y voyait un risque pour Loan. Le garçon n'était pas stupide, il finirait bien par découvrir quelque chose, et auquel cas, il y avait fort à parier qu'il se retrouve au centre d'une bataille rangée dangereuse. Il ne pouvait quitter Poudlard en sachant ce qui risquait de se produire.

Il se tourna vers son jeune ami et l'attrapa brusquement par les épaules, le faisant sursauter.

« Ecoute-moi bien Loan, c'est très important. Jure-moi que tu n'essaieras pas de savoir ce qui s'est dit et ce qui se dira sans doute prochainement lors des réunions. Et que tu ne te mêleras pas des affaires des adultes. Jure-le moi. »

« Mais y se passe quoi, à la fin ? »

« Jure-le-moi ! » s'emporta Wolf, des accents désespérés dans la voix.

Loan l'observa longuement, détaillant son visage, ses yeux dans lesquels il discernait une inquiétude réelle. Il n'avait jamais vu son aîné perdre son calme de la sorte. Des deux, il était celui qui, d'ordinaire, savait le plus gérer ses émotions.

« Pourquoi me fais-tu jurer ? » questionna le garçon en refusant toujours de répondre.

« Parce que » répliqua Wolf en se jetant à l'eau, « je vais être absent longtemps, je ne sais pas encore combien de temps, et que je ne veux pas que tu tentes quelque chose d'insensé qui pourrait te coûter cher ! Nous nous trouvons dans une situation particulière, tu l'as deviné, mais je refuse que tu cherches plus loin ! Jure-moi que tu te tiendras tranquille, par Merlin, jure-le moi ! »

D'aussi loin qu'il se souvienne, jamais Loan n'avait vu Wolf paraître aussi inquiet. Par Merlin, que se passait-il dans cette école ?

« Je te jure de faire attention » lâcha-t-il finalement à contrecœur. « Mais j'aimerais bien que tu m'expliques un peu ! Qu'est-ce qui se passe pour que tu sois dans cet état ? »

« Loan… » grinça Wolf.

« Quoi ? » s'énerva soudain le plus jeune en se dégageant. « Tu me demandes de faire gaffe, mais je ne sais même pas à quoi ! Tu crois peut-être que c'est une bonne technique pour que je m'en sorte ? »

L'adulte devait bien connaître que non, mais ç'aurait été trahir Dumbledore que de révéler la vérité à Loan. En même temps, si le jeune garçon ne suivait pas ses instructions et qu'il lui arrivait quelque chose, jamais il ne se le pardonnerait. Que faire alors ? Aller avertir le directeur de la situation et lui demander conseil ? Ou bien gérer Loan comme il l'avait toujours fait ?

Il ne lui fallut pas plus de quelques brèves secondes pour se décider : il gérerait.

Prenant une grande inspiration, il se lança :

« Ecoute-moi bien, et ne m'interromps pas, s'il te plaît. Nous savons de sources sûres que Quirrell n'est pas recommandable et qu'il pourrait bien s'avérer dangereux pour nous tous, mais Dumbledore refuse de le renvoyer pour le moment, car il est persuadé que si nous le laissons agir tranquillement, il finira par se trahir et nous apprendre des choses intéressantes. Mais il n'en est pas moins sous surveillance, et j'aimerais autant que tu ne t'en approches pas plus que nécessaire, c'est clair ? Et » ajouta-t-il en se remémorant un détail que Loan avait évoqué le mercredi en passant le voir, « si tu pouvais t'assurer qu'Harry Potter reste à bonne distance, je crois qu'il ne s'en portera pas plus mal. »

Loan le regardait à présent d'un air profondément inquiet, comme si de toute sa vie il n'avait pas reçu d'avertissement aussi clair, ce qui était quelque part la réalité. Lorsqu'il courrait ou faisait courir à quiconque un quelconque danger, il le savait, c'était toujours le même ou presque, et il savait comment y remédier, comment tenter de limiter les dégâts. Cette forme de danger avait quelque chose de rassurant, car il y était habitué depuis tout petit, il avait grandit avec, devrait vivre avec toute sa vie il était en terrain connu, une similitude que n'avait pas l'avertissement de Wolf. Et sans qu'il sache comment ou pourquoi, il sentait que l'adulte avait raison : Quirrell était dangereux. Il ignorait encore dans quelle mesure, mais oui, il était dangereux. Pire : le danger émanait du professeur. C'était abstrait, mais perceptible, presque palpable. Et terrifiant. Loan le savait, il savait. Il connaissait cette forme sournoise de danger, cette terreur qui grandissait en lui, ce sixième sens qui s'affolait pour le prévenir d'il ne savait quoi, mais d'un 'il ne savait quoi' particulièrement horrifiant, imposant, dangereux.

« D'accord » murmura-t-il en encrant son regard dans celui de son ami. « C'est promis, je ferais gaffe. »

Wolf le libéra de son regard et se recula, comme pour mieux le jauger.

« Tu me diras ? » demanda le garçon avec espoir.

« Sans doute » éluda l'autre en reposant son Whisky qu'il n'avait même pas entamé. Il n'avait plus la tête à ça.

« Tu vas être parti combien de temps ? » questionna encore Loan.

« Je sais pas, je te dis. Quelques jours, peut-être plus. J'en sais rien ! » s'emporta-t-il soudain face au visage que lui retournait le garçon, le regard rivé sur le paysage nocturne que dévoilait la fenêtre. « Si je ne suis pas là dans une semaine, non, deux, tu verras avec Minerva, elle sait. Elle te dira. Dis-lui… non, tiens, prends ça » dit-il en lui écrivant à la va-vite un mot sur un morceau de parchemin. « Comme ça elle saura que je t'en ai parlé et que c'est moi qui veut que l'on t'informe. Voilà. »

« Tu pars maintenant ? »

« Dans dix minutes. »

L'adulte courait un peu partout, sans savoir quoi faire du gamin de treize ans qui ne souhaitait pas le lâcher, s'avala une rasade de Whisky Pur-Feu, enfila une veste plus chaude, fourra quelques affaires dans un sac de toile, vida son placard de toute la nourriture qui s'y trouvait et dû tasser son sac pour qu'il accepte de se fermer. Il se tourna vers Loan, resté immobile au milieu de la pièce.

« Ne m'accompagne pas dehors » le devança Wolf. « Ça grouille de membres de l'Ordre, j'ai pas envie que tu te fasses prendre. »

« Comme si y avait le moindre risque ! »

« Loan, tu restes ici, c'est un ordre. »

Le jeune Indien le défia du regard, tout en sachant qu'il ne serait pas le vainqueur de cet affrontement silencieux. Il n'en avait pas la force, il perdrait, comme perdait toujours Wolf habituellement. Mais aujourd'hui n'était pas un jour habituel, et Loan sentait presque le changement de manière palpable, ce qui lui semblait proprement terrifiant. Sans Wolf au château, Merlin seul sait les erreurs qu'il pourrait commettre. La peur monta en lui, sourde, tenace. Si Wolf n'était plus là pour le calmer et que quelque chose le rendait furieux durant ce laps de temps, que ferait-il ? Comment parviendrait-il à contenir ses émotions contradictoires et dangereuses ? Il regardait l'adulte se préparer, les entrailles nouées, la gorge serrée, asséchée par l'appréhension. Il était incapable de se contrôler ! Si Wolf n'était pas là… si jamais…

L'adulte, se sachant gagnant de ce duel de regards, s'était détourné, et Loan, les poings serrés à s'en faire mal, dû faire un effort surhumain pour que sa voix ne tremble pas lorsqu'il lâcha :

« W… Wolf ? »

« Quoi ? »

L'inquiétude était audible dans la voix de Loan, en dépit de tous ses efforts, et Wolf se retourna, surpris et anxieux. L'Indien avait des trémolos dans la voix et son regard n'était pas aussi imperturbable qu'il l'aurait souhaité, loin de là.

« Si… si jamais… tu sais… comment je ferais, si t'es pas… si t'es pas dans le coin ? » Cette simple phrase lui demandait beaucoup, témoignant de sa faiblesse d'enfant qu'il s'efforçait pourtant de toujours dissimuler. Wolf le savait, Loan ne se montrait jamais faible, ou du moins s'y efforçait, faisant preuve devant tout le monde d'un mépris et d'une assurance dont il ne possédait en vérité pas la moitié. 'Se protéger, toujours' et 'Frapper le premier' étaient les deux règles que s'imposait Loan, héritage des générations de leurs semblables qui les avaient précédées. Avec ce qu'il avait vécu, le garçon n'avait pas encore suffisamment de recul pour réaliser que suivre à la lettre ces règles de conduite proches de l'asociabilité la plus totale n'était pas une bonne idée. Pas une bonne idée, mais un palliatif, cela Wolf devait en convenir. Quand les émotions pouvaient causer de terribles dégâts comme chez Loan, il pouvait comprendre que s'en protéger revenait à protéger les autres – lui-même avait agis de la sorte – mais ce n'était pas une bonne idée, pas une bonne idée du tout. Le cœur serré de se voir confié la détresse du jeune Indien, tentant en même temps d'étouffer le sentiment de fierté qui l'envahissait progressivement – il n'y avait qu'à lui que Loan se confiait de la sorte, qu'à lui ! – il s'approcha du garçon et posa une main réconfortante sur son épaule.

« Tout ira bien, Lo. Tu verras, tu vas y arriver, y a pas de raison. Je te fais confiance mon grand. »

C'était dit avec tant de conviction que Loan déglutit avec difficulté, son regard planté dans celui de l'adulte. Il papillonna des yeux pour chasser les larmes qu'il sentait monter dangereusement, se maudit intérieurement et parvint à afficher un petit sourire à demi convaincu.

« Ça va aller ? » s'enquit Wolf avec un sourire encourageant.

« Oui. »

Loan se trouva pour la première fois de sa vie bien piètre menteur.

« Très bien » dit néanmoins Wolf en lui ébouriffant gentiment les cheveux. « J'y vais, alors. A plus. »

« A plus. »

L'adulte traversa le mur qui s'ouvrit pour le laisser passer et, se retournant pour adresser un signe au jeune Serdaigle, disparut dans le couloir. Resté seul dans les appartements qui se refermèrent d'eux-mêmes, Loan prit sur lui de respirer calmement, lentement et surtout profondément, pour chasser les émotions qui l'envahissaient. Il ne devait pas se laisser aller maintenant, il préférait ne même pas envisager les conséquences. Après une ou deux minutes de ce régime, il se tourna vers la fenêtre et scruta le parc plongé dans l'obscurité. Bien qu'il sache cela inutile, il tenta de trouver Wolf dans ce décor d'un noir d'encre. Et ce n'est qu'au bout de longues minutes qu'il se décida enfin à quitter les appartements de son ami pour errer dans les couloirs telle une âme en peine, comme disait Filius. Il avait en effet l'assurance qu'il ne parviendrait pas à fermer l'œil de la nuit. Au point où il en était, ce n'était pas bien grave s'il manquait les cours le lendemain, et puis, il était sûr que Filius saurait la raison de son absence et ne s'en formaliserait pas plus que cela. Il avait envie de penser que de toute façon ce n'était pas comme si son avis avait de l'importance, mais il savait que ce serait se mentir à lui-même, et il se morigéna mentalement. Il fallait qu'il se calme, qu'il retourne dans son dortoir pour y dormir aux côtés de gamins qu'il n'aimait pas. Il n'avait pas le choix…

… mais il le prendrait.

Il fit demi-tour à mi-parcours et grimpa rapidement et silencieusement les escaliers jusqu'à la Tour d'Astronomie. Là, il chercha le vieux t-shirt qu'il y avait abandonné juste avant la rentrée, dissimulée sous une pierre du château un peu bancale qu'il pouvait aisément soulever. Lorsqu'il l'eut récupéré, il le roula en boule, s'en fit un oreiller de fortune et s'allongea sur le balcon de la Tour d'où il pouvait voir le ciel étoilée sans être gêné par les fioritures du toit.

Il ne s'endormit pas, bien sûr, mais la vision de la Voie Lactée avait sur lui un effet apaisant non négligeable et cela le fit se sentir calme pour la première fois depuis la rentrée, comme lorsqu'il se rendait chez Wolf juste pour discuter de tout et de rien, sans arrière pensée vis-à-vis d'informations sur l'Ordre.

Alors qu'il s'apaisait au lointain contact des étoiles, Wolf traversait la Forêt Interdite en courant, avalé par la nuit.