Lorsque je m'arrête dans ma course effrénée, épuisé et à bout de souffle, je me rends compte que j'ai pratiquement traversé la ville. Je me calle contre un mur et laisse ma tête tomber en arrière, pendant que j'essaye de reprendre mon souffle je repense à tout ce qu'il vient de se passer. Je réalise à quel point j'ai été con ! Il m'aurait suffi d'expliquer que mes blessures avaient été infligées par mes agresseurs d'hier. Une fois calmé, j'inspire et expire profondément avant de partir en direction du Market, étant parti après la sonnerie, je n'ai rien à me reprocher puisque je ne sèche pas.

J'entre dans le Market Era, prends un panier et commence à arpenter les allées. Au bout d'une bonne demi-heure je pense avoir tout ce qu'il me faut, je me dirige donc vers les caisses mais à la sortie de l'allée je percute une touffe rose. Il me fixe étonné – surement autant que moi – de me croiser ici, il se reprend rapidement et me fait un grand sourire chaleureux avant d'ajouter :

-Hey salut ! Toi aussi tu fais tes courses ici ?

–Non je fais un tennis. Répondis-je agacé par la stupidité de sa question.

–Très drôle, t'es un comique toi. Je suis nouveau en ville, je loue un appart pas loin et comme c'est le magasin le plus près je viens faire les courses ici. Si ça te dit, passe chez moi un de ces jours ! Je vis seul enfin pas vraiment puisque j'ai mon chat Happy qui bizarrement est…

–Nan mais calme-toi, j'en ai rien à battre de ta vie ! Le coupais-je.

–Et bin… je comprends mieux pourquoi tu n'as pas d'amis, si tu veux te faire des potes faut être moins grincheux mon gars. M'annonce-t-il en me tapant amicalement dans le dos.

–Si je n'ai pas d'amis c'est que je n'en veux pas ! Et t'es gentil mais je te demanderais de pas me toucher, tu me fais mal !

–Comment ça je te fais mal ? T'es en sucre ? réplique-t-il avant de se mettre à rire.

–Arrête t'es conneries, je sais que tu as tout vu comme les autres !

–Vu quoi ?

–Ce qu'il s'est passé dans le gymnase ! M'énervais-je

–Il s'est passé quoi ? Moi j'étais à la visite médicale.

A ce moment je réalise qu'il dit vrai puisque je ne me souviens pas l'avoir vu dans la pièce à ce moment-là, je baisse la tête me sentant con d'avoir passé mes nerfs sur lui. Je prends d'un coup conscience d'une chose : je deviens comme lui, je deviens comme mon père ! Je commence à vraiment déprimer pour le coup…

Je le regarde à nouveau droit dans les yeux, lui me fait toujours son grand sourire. Je ne pensais pas qu'il était possible de sourire autant ! Finalement je lui demande, d'une petite voix, pardon avant de partir vers les caisses. Je l'entends me répondre que ce n'est pas grave puis il retourne à ses achats, pendant ce temps je règle les courses suite à quoi je reprends le chemin jusqu'à chez moi. Enfin arrivé à destination je soupir puis rentre pour ranger les courses. Je commence par remplir le frigo après je complète les placards, pour atteindre les plus hauts je tire une chaise et monte dessus. Alors que je suis en plein tri dans les placards, mon père rentre dans la pièce et me regarde de façon mauvaise avant de demander :

–Elle est où ma gnaule ?

–Dans le sac sur la table, je t'ai pris de quoi tenir jusqu'aux prochaines courses, lui expliquais-je.

Je viens de reprendre mon tri quand tout à coup je sens la chaise qui me soutient se dérober sous moi, je dégringole et m'étale au sol. Mon père – responsable de ma chute – ne me laisse pas le temps de me remettre du choc, il me lance un violant coup de pied dans les côtes. J'en ai le souffle coupé pendant quelques secondes, je me retrouve face contre terre en me tenant les côtes et mon père en profite pour expliquer son geste :

–Que t'es con ! Tu crois vraiment que quatre bouteilles ça va me suffire ?! Putain mais ce n'est pas possible d'être aussi con en une seule vie ! Bordel, tu sers vraiment à rien !

–Excuse-moi ! Excuse-moi ! L'implorais-je, je vais tout de suite t'en racheter !

–Y a intérêt ! Petit con !

Malgré les ignominies de mon paternel, nous entendons toquer à la porte. Il me lance un regard haineux avant de quitter la cuisine pour rejoindre l'entrée et ouvrir. Je l'entends discuter quelques minutes avant qu'il ne m'appelle :

–Fiston ! Viens voir mon grand, il y a des personnes qui voudraient te parler, m'annonce-t-il d'une voix douce et calme.

A cette simple phrase je comprends ce qu'il en retourne et sais d'avance ce qu'il attend de moi. J'inspire une grande bouffée d'air avant de donner un gros coup de pied dans la chaise qui se trouve devant moi, j'agrémente le tout d'un cri de surprise. Suite à mon petit cirque j'entends des pas pressés arriver dans ma direction, très vite mon père arrive dans la pièce suivit de deux personnes, un homme et une femme. Ces deux inconnus sont tirés à quatre épingles, costard-cravate pour l'homme d'une cinquantaine d'années, tailleur-talons aiguilles pour la jeune femme d'une petite trentaine. Mon père se précipite vers moi en jouant tout autant le cinéma :

–Ça va ? Rien de casser mon grand ? me demande-t-il d'un air inquiet voir paniqué.

–Je…j'étais sur la chaise, je rangeais les courses quand j'ai perdu l'équilibre et je suis tombé. Mentis-je.

–Vous ne vous êtes pas fait mal ? me demande la jeune femme en s'accroupissant face à moi.

–Ça va, je me suis juste pris le bord du plan de travail dans les côtes, je risque d'avoir un gros bleu mais rien de plus. Expliquais-je en me relevant. Mais au fait, qui êtes-vous ?

–C'est vrai que je ne me suis pas présentée, je m'appelle Mary et mon collègue s'appelle Byro, nous sommes des assistants sociaux spécialisés dans les enfants battus.

–Hein ? Et qu'est-ce que vous faites ici ? Demandais-je faussement surpris.

–Et bien nous avons reçu un appel de l'infirmière de ton établissement, elle craint que tu sois battu. M'expliqua Byro en regardant mon père d'un mauvais œil.

–C'est faux ! Hurlais-je, je ne suis absolument pas battu ! Si vous parlez des coups que j'ai reçu, c'est qu'hier je me suis fait racketter.

–Très bien, me répondit Mary, dans ce cas explique-moi pourquoi nous n'avons enregistré aucune entrée aux urgences à ton nom hier ?

–C'est simple, je n'y suis pas allé. Mon père, je me tourne vers ce dernier pour lui adresser un grand sourire, il a essayé de m'y trainer mais j'ai refusé.

–Pourquoi ? me demande Byro

–Parce que j'avais honte de m'être fait casser la gueule aussi facilement…

Finalement les deux fonctionnaires se lance un regard avant de quitter la pièce pour discuter, à leur retour, ils nous annoncent qu'ils sont désolés du dérangement puisque a priori je ne suis nullement en danger – mon cul oui – et que de ce fait leur présence ici n'était plus nécessaire. C'est sur ces mots qu'ils nous quittent, avant de partir Mary a quand même tenu à me donner sa carte en cas de besoin. Je la remercie en glissant ladite carte dans ma poche, les voyant partir je comprends qu'il n'y a plus personne pour me protéger de lui. J'entends mon père qui s'approche dans mon dos et à ma plus grande surprise, il me tapote la tête. Même si c'est un peu brutal, je prends ça comme une récompense et encore plus quand il m'annonce que je ne suis peut-être pas si con que ça. Mon père vient de me faire un compliment ! IL VIENT DE ME FAIRE UN COMPLIMENT ! Je jubile intérieurement face à cette petite victoire personnelle car j'ai réussi à remonter dans l'estime de mon paternel, peut-être même que ça ne va aller qu'en s'améliorant ! Je me vois déjà passer des moments de complicité avec lui.

Je suis soudainement interrompu dans mes réflexions par mon père qui me décoche un violant coup de poing dans l'estomac, me retrouvant une fois de plus au sol, je le regarde pour comprendre son geste.

–Tu y as cru, hein ? Pauvre con ! Baltringue ! Comment pourrais-je te féliciter de quoique ce soit puisque tu t'es fait griller par la salope d'infirmière ! T'as fait que rattraper tes conneries, je n'ai pas à te féliciter pour ça ! Maintenant va chercher ma gnaule avant que je ne te casse la gueule.

–Oui, papa. Excuse-moi, je suis con.

–C'est rien de le dire ! Aller tire-toi !

Je pars en quatrième vitesse, ma joie aura été de courte durée. Mais à quoi je m'attendais aussi ? Je m'étais pourtant juré, après la mort de maman, de ne plus espérer… Voilà ce qu'on récolte à espérer, je n'ai que ce que je mérite. Cette leçon me confirme qu'espérer ne mène à rien, sauf à la déception, sentiment que j'éprouve de plus en plus à mon propre égard. Plus j'y pense plus je me dis qu'il est dans le vrai, que je ne suis qu'un pauvre con incapable de faire quelque chose de ses dix doigts. J'ai l'impression qu'aujourd'hui je suis un grand huit émotionnel, je suis surement passé par tous les sentiments possibles.

C'est en arrivant devant le Market que je réalise que j'ai couru sur tout le chemin, j'en aurais fait du sport aujourd'hui ! Finalement j'entre à nouveau dans le magasin pour acheter ce qu'il me manque, enfin ce qu'il manque à mon père. Je passe à une caisse différente de tout à l'heure, histoire de ne pas attirer trop l'attention. Quand je reprends le chemin du retour, à mon plus grand malheur, je retombe sur Natsu qui me gratifie d'un énorme sourire avant de commencer :

–Tiens te revoilà toi ! On avait oublié des emplettes ?

–Ouai…

–Encore de l'alcool ? Excuse-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas mais je trouve que tu as acheté beaucoup d'alcool aujourd'hui.

–C'est normal, c'est pour mon père. Je regrettai aussitôt ma spontanéité.

–Pour ton père ? Il est alcoolique ? me demande-t-il devenu soudainement incroyablement sérieux.

–Non, non… c'est pour…son anniversaire…on organise une grosse fête.

–Ha ok ! Me répond-t-il apparemment convaincu par mon mensonge, moi aussi je devrais en organisé une pour me faire des potes ! Mais mon anniv' n'est pas avant plusieurs mois, je peux toujours fêter mon nouvel appart ! On appelle ça une crémation non ?

–Non une crémaillère, la crémation c'est quand tu brûles un mort.

–Ha merde ! Je n'ai pas l'intention de cramer qui que ce soit ! annonce-t-il tout sourire en se frottant l'arrière de la tête.

–J'imagine, sinon ça pourrait toujours être une façon de se faire connaitre ! Commençais-je à plaisanter.

–Ha ouai mais merci la pub, j'imagine déjà les gros titres « un tagada confond crémaillère et crémation, bilan : un punk raté carbonisé » rigole-t-il

Je comprends qu'il fait allusion à Gajeel et commence à partir dans un fou rire, fou rire qui ne s'arrange pas quand le rose m'explique que quitte à foutre le feu à un mec autant faire d'une pierre deux coups. Mes côtes me font souffrir mais ce n'est rien comparé à la rigolade que je me tape avec Natsu. Ce qui m'achève c'est qu'il ose me demander si à cause de la chaleur, les piercings du gothique ne risquent pas de sauter comme du pop-corn. Là je ne peux que littéralement m'écrouler de rire, je me retrouve le cul par terre et la tête en arrière à rire à gorge déployée. Au bout de quelques minutes j'arrive enfin à me calmer, j'en profite pour essuyer les petites larmes de rires qui perlent aux coins de mes yeux. Lui me regarde avec un sourire attendri avant de me tendre la main pour m'aider à me relever, j'accepte avec plaisir ce geste. Une fois debout, je m'époussette un peu avant de plonger mon regard dans le sien. Tiens, il a les yeux verts ? Je n'avais jamais remarqué, c'est une très belle couleur qui me subjugue. Je me perds dans ce regard si pénétrant, je me noie dans cet océan onyx. Je suis brutalement ramené sur terre par le pink qui me demande si j'accepterais de l'aider à organiser sa crémaillère, je lui avoue que ça ne me dérangerais pas mais je ne sais pas si j'aurais le temps. Il m'explique alors que je n'ai pas de soucis à me faire si je ne peux tenir cet engagement, mais qu'il est déjà heureux que j'accepte.

C'est sur ces belles paroles que nous nous séparons. Sur le chemin du retour je repense à toute cette journée, c'est incroyable à quel point elle a été remplie de rebondissement et de situation plus ou moins dangereuses ou amusantes. De fil en aiguille j'arrive à m'interroger sur ma situation avec Natsu, au début de la journée je ne pouvais pas l'encadrer et quelques heures plus tard j'ai l'impression que nous sommes amis maintenant. Au fond je n'arrive pas à cerner ce mec, il est tellement…tellement imprévisible ! Et puis je ne comprends pas ce qu'il s'est passé tout à l'heure, je ne comprends pas pourquoi son regard m'a totalement subjugué et aussi pourquoi son sourire me fascine autant.