UN SECRET DE FAMILLE
Chapitre 4
Les petites filles modèles
Merci à vous tous qui lisez et aimez cette fic tout à fait inhabituelle, je sais que le changement de style vous surprend, mais j'avais envie d'un peu de nouveauté, pour ne pas écrire toujours la même chose, puisque depuis trois ans j'utilise les mêmes persos. Mais c'est clair que je n'ai pas choisi la facilité, donc merci à ceux qui me suivent toujours ^^ Vous trouverez sans doute certaines réactions naïves, mais il faut se replacer il y a 40 ans, les moeurs n'étaient pas ce qu'elles sont actuellement.
« Les petites filles modèles » est une chanson de William Sheller, que je vous invite à découvrir.
Les premières pages ne l'emballèrent pas. L'enfance du narrateur, ses descriptions un peu austères et ses jeux d'enfants racontés sans pudeur le laissèrent de marbre. Ginny tricotait à côté de lui, chantonnant gaiement, il interrompait sans cesse sa lecture pour fixer la montagne, au loin, et imaginer ses compagnons. L'attitude ambiguë de Draco lui avait déplu, même s'il la comprenait, au fond. Mais Harry ne se sentait ni la force ni le courage d'affronter le jugement de sa belle famille pour une amitié très provisoire. Franck était plus franc et amical, mais il ce n'était qu'un garçon de la campagne, et toute amitié avec lui serait encore plus éphémère.
En tournant les pages Harry s'interrogeait sur la raison de ce prêt, pourquoi ce livre et pourquoi à ce moment là, puis il haussa les épaules en se disant qu'il cherchait trop loin. C'était le premier livre qui lui était tombé sous la main, c'était tout. Un coup de vent fit claquer le volet, il visualisa le feu qui s'embrasait d'un coup, les brindilles enflammées. Parlaient-ils de lui, parfois ? Pour dire quoi ? Qu'il avait de la chance, qu'il avait fait un beau mariage ? Ou le plaignaient-ils, coincé entre une belle-mère acariâtre et une cousine futile ? Le manque d'enthousiasme de Draco, s'il le concevait, le bouffait un peu, comme un remords. Pourtant il n'avait rien à lui prouver, il avait un métier, une femme et bientôt un enfant, voilà qui composait une belle réussite.
Il regarda sa vieille Remington, dans un coin de la chambre, et soupira. L'écriture lui manquait, il sentait confusément qu'il avait quelque chose à raconter, des émotions et réflexions à coucher sur le papier, et, pour la première fois, pas uniquement à but journalistique. En fait le ton autobiographique de Gide lui donnait envie de raconter son enfance et sa vie, à lui aussi. Ses luttes et ses choix, pour en arriver là. L'absence de complaisance était tentante, et il se demanda s'il serait capable d'être aussi franc, honnête sur lui-même.
- Tu ne lis pas bien vite, aujourd'hui, ça ne te plaît pas ? interrogea doucement son épouse.
- Si, mais c'est vrai que… je rêve, je crois.
- Ca parle de quoi ?
- Oh, de… la vie de l'auteur, son enfance, tout ça.
- Ah oui ? Et qu'est ce qu'elle a de spécial, son enfance ?
Harry haussa les épaules, incapable de répondre. Comment résumer tout cela en quelques mots ? Il n'y avait pas vraiment de trait saillant, d'aventure extraordinaire, juste un petit garçon solitaire et des jeux qui ne l'étaient pas moins. Il n'en avait pas lu assez pour comprendre le fin mot de l'histoire, son intérêt, et Ginny ne comprendrait pas.
- C'est un livre de la bibliothèque ? Je ne l'ai jamais vu.
- Non, on me l'a prêté.
- Ah oui ? Qui ?
Harry toussota, gêné. Le prénom de Draco ne pouvait pas franchir ses lèvres, il ne voulait pas en parler même si tout cela était bien banal, au final. Ca aurait été s'attirer les foudres familiales et un sermon de la part de son épouse, alors il mentit :
- Un client, en bas. Un allemand.
- Qui lit un livre en français ?
- Oui, il faut croire. Pourquoi ?
A son tour elle haussa les épaules, et reprit son tricot. Harry décida qu'à la fin du livre, qui n'était pas bien épais, il reprendrait les randonnées. Des nuages gris entouraient la montagne, l'automne était aux portes, il n'avait plus de temps à perdre.
Le soir après le repas, de retour dans la chambre il tendit la main vers le livre, l'ouvrit puis le reposa. Quelque chose le retenait, la sourde inquiétude d'une découverte fâcheuse, mêlée d'excitation, et le besoin d'en analyser le contenu. Il passa son doigt sur la couverture, murmura le titre et le laissa résonner en lui. Ginny lui sourit :
- Tu viens te coucher ?
- Non, pas tout de suite. Je… j'ai envie de marcher, un peu.
- En pleine nuit ?
- Il n'est pas si tard, à peine 9 heures. Je descends un peu à la télé, et je remonte. Tu ne m'en veux pas ?
- Non, non. Profites-en… bonne nuit mon chéri.
Le cœur battant il descendit jusqu'à la salle télé, à moitié vide, et reconnut « Belphegor », un feuilleton qu'il n'avait pas suivi mais qui alimentait souvent les discussions au dîner. Sophie murmurait avec sa tante, Mme Langlois ronflotait doucement, il fit demi-tour et se dirigea vers le bar sans regret.
Comme il l'espérait ou le redoutait Draco était là, sirotant un whisky. Il esquissa un demi sourire en voyant Harry s'asseoir à côté de lui, un demi sourire de satisfaction qui l'intrigua. Etait-ce si prévisible qu'il allait venir ? Une légère douleur se fit sentir quand il s'assit sur le tabouret haut, c'était un des sièges les moins confortables qui soient, et pourtant il ne broncha pas.
Il commanda une vodka au hasard et le barman lui posa un verre transparent comme de l'eau, avec une petite ombrelle ridicule. Il aurait été facile de demander à son voisin comment s'était passée la randonnée mais Harry ne le fit pas, pour une raison obscure.
Ils restèrent quelques minutes côte à côte, muets.
- Ce n'est pas trop douloureux ? finit par lâcher Draco, sans le regarder.
- Si, un peu.
- Pourquoi endurer ça, alors ?
- J'en ai marre de rester couché, marre de la chambre, marre de tout. Et puis l'alcool est un anesthésiant, pas vrai ?
- Il paraît, oui… conclut Draco en allumant un cigare. Vous en voulez un ?
- Ca anesthésie, aussi ?
- Je pense, oui. Tenez, prenez-en un, fit-il en lui tendant la boîte.
En un éclair Harry repensa à une phrase de Gide « le plus grand plaisir du débauché est d'entraîner les autres à la débauche », il sourit et tendit la main. La fumée était âcre et peu agréable, mais il trouva le geste plaisant, cette espèce de nonchalance à souffler des volutes, et le fait que ça déplairait à sa belle-famille.
- La randonnée était bien ?
- Oui, à deux c'est un peu ennuyeux mais ça occupe le temps, pas vrai ?
- Franck est vraiment très sympathique, je trouve. Toujours joyeux.
- Oui, c'est un gentil garçon, fit Draco en l'observant dans le miroir, au-dessus du bar.
Harry baissa la tête, indécis. « Un gentil garçon » n'était sans doute pas un compliment dans la bouche de Draco, dont les plis amers créaient des ombres sur son visage. Il but une longue gorgée de vodka qui lui brûla le gosier, et reprit, provoquant :
- Vous préférez les méchants garçons ?
Un mince sourire étira les lèvres fines, Harry sut qu'il avait marqué un point.
- Ou les méchantes filles, indifféremment. Disons que c'est plus mon domaine, d'après les dires de mon entourage. Je ne fais rien pour les détromper, j'essaie de me montrer digne de ma réputation. Mais je ne vous encourage pas à suivre cette voie.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Voyons, vous avez une gentille famille, une charmante épouse, un métier passionnant, pourquoi iriez-vous plonger du mauvais côté ?
- C'est quoi le mauvais côté ? reprit Harry, encouragé par l'alcool.
Il osait enfin affronter le regard gris dans la glace, et commanda d'un geste un autre verre. La soirée allait être longue, l'alcool le ferait plonger dans les limbes, avec un peu de chance. Le pianiste s'installa derrière eux, Harry avait presque oublié la douleur.
- Le mauvais côté ? La solitude, l'alcool, les amours provisoires et la famille qui vous ignore. Vous voyez de quoi je parle ? demanda-t-il en penchant la tête d'un air entendu.
- Oui, je vois très bien, fit Harry en piquant du nez dans son verre.
Ses joues commençaient à chauffer, honte ou vodka, il ne le savait pas mais il se trouva misérable et détourna les yeux vers le pianiste, qui attaquait Chopin. Il mourait d'envie de se lever et partir, mais ne voulait pas passer pour plus pleutre qu'il n'était, alors il resta.
La présence de Draco le troublait pour une raison inconnue, il se dit qu'il lui accordait plus d'importance qu'il n'en avait réellement, sans doute à défaut d'amis. La nostalgie du morceau de Chopin lui serrait le cœur, il soupira et posa son visage sur sa paume, accoudé au bar.
- Cœur qui soupire n'a pas ce qu'il désire, murmura Draco si doucement qu'il l'entendit à peine.
Harry fronça puis haussa les sourcils, c'était sans doute vrai, pourtant il avait objectivement tout ce qu'il pouvait désirer. Le terrain devenait dangereux, voire glissant, il se dit qu'il ne fallait pas trop tenter le diable, sous peine d'avouer que sa vie n'était pas si parfaite que ça. Il brûlait de parler du livre de Gide mais ne savait pas comment l'aborder, craignant d'en avoir fait une mauvaise lecture. En fait, il aurait voulu que ce fût Draco qui en parle, incidemment.
- Combien de jours encore ? reprit Draco, et Harry respira.
- 12.
- C'est bien, ça approche. C'est après que les ennuis commenceront, mais c'est bien. Je suis sûr que Ginny sera une bonne mère.
- Vous la connaissez bien ?
- Bien, non. Nos branches ne se fréquentent pas, comme vous le savez. Vous l'avez rencontrée comment ?
- Par hasard, elle était étudiante à la Sorbonne en même temps que moi.
- C'est vrai qu'elle s'était inscrite à la faculté, à l'époque. Pour se trouver un mari, d'après les mauvaises langues. Un coup de foudre ?
- On peut dire ça, oui, répondit Harry en rougissant. Quelques sorties et des invitations chez elle. Je n'aurais jamais pensé qu'elle puisse s'intéresser à un garçon comme moi, à vrai dire.
- Pourquoi ? Vous ne vous trouvez pas intéressant ?
- Oh, c'est pas ça. Nous ne sommes pas du même milieu, je crois que ses parents auraient préféré qu'elle fasse un meilleur mariage…
- J'imagine, oui, les connaissant. Vous avez beaucoup de courage, je trouve, ajouta Draco d'un ton compatissant.
- Moi ?
- Oui, vous. Ne les laissez pas étouffer ce que vous êtes, jamais… ajouta-t-il, songeur.
Le ton grave de Draco fit frissonner Harry, qui ne put s'empêcher de répondre :
- Je ne suis rien, vous savez.
Draco sourit et but le reste de son verre, les yeux fixés au loin, dans le miroir. Une sourde langueur s'était emparée d'eux, ils bavardaient à voix basse, un peu penchés l'un vers l'autre, partageant la même ivresse. Des bruits de pas et des exclamations vinrent jusqu'à eux, le feuilleton était terminé, les clients s'apprêtaient à monter dans leurs chambres. Harry vit passer sa belle mère dans le couloir, grâce au reflet, puis constata que Sophie se dirigeait vers eux, avec déplaisir.
Avec un petit sourire narquois elle leur dit :
- Une réunion familiale ? Comme c'est touchant…
Harry avala sa salive et ne répondit rien, mal à l'aise. Il n'avait pas plus envie de jouer le jeu que de feindre l'indifférence à l'égard de Draco, qui ne répondait pas non plus.
- Tu m'offres un verre, chéri ? souffla-t-elle à l'oreille du blond, suffisamment fort pour qu'Harry en profite.
- A cette heure-ci les petites filles sont au lit… répondit Draco d'un ton moqueur.
- Je ne suis plus une petite fille, honey, si tu me fais confiance je te le prouverai, minauda-t-elle en s'installant entre eux, l'air satisfait.
- Les petites filles modèles ne m'intéressent pas, désolé, répliqua-t-il sèchement.
- Ah oui ? Tu ne sais pas ce que tu perds, Draco. En plus, je peux être très très méchante, aussi, ajouta-t-elle d'un ton ambigu.
- Je n'en doute pas… ta tante sait que tu es ici ?
Elle releva la tête fièrement et dit à Harry, en le regardant droit dans les yeux :
- Non. Et pour toi, elle sait ?
Il se sentit pâlir, mais se redressa, pour garder bonne contenance. Partir immédiatement aurait été reconnaître qu'il n'avait pas à être là, et il avait plus de fierté que ça.
- Savoir quoi ? On boit un verre, c'est tout. Ce n'est pas interdit par le règlement, même familial, à ma connaissance ? répondit-il d'un ton sec.
Elle leva un sourcil surpris mais se détourna de lui pour bavarder avec Draco qui ne l'écoutait plus, répondant d'un air distrait. Sa manière de croiser haut ses jambes en se penchant vers lui était pure provocation, et Harry en eut presque honte pour elle. Il se demanda pourquoi une jeune fille de bonne famille se comportait de cette manière, surtout avec un cousin. Il en conclut que l'ennui devait être la cause de cette attitude, ou un goût étrange pour la transgression. Quelque chose dans leur relation lui échappait, une clé qu'il n'avait pas.
Lassée du manque d'intérêt du blond qui ne lui répondait que par monosyllabe elle se leva et partit, amère.
- Charmante, n'est ce pas ? Au moins moi je n'ai pas à la supporter à tous les repas, ricana Draco.
- C'est vrai qu'elle m'énerve sérieusement, par moments, avoua Harry.
- C'est drôle, j'ai un peu du mal à vous imaginer dans cette famille, dit-il en le fixant attentivement.
Harry leva les sourcils, le plus innocemment qu'il pût :
- Pourquoi ?
- Oh, à cause de plein de vieilles histoires, rien d'intéressant en fait. Des vieilles rancoeurs, des jalousies. Et vous paraissez si différent d'eux. Je crois que j'aurais dû faire comme ma sœur, me marier et rentrer dans le rang.
- Vous avez une soeur ?
- Oui, Katherine. Elle a épousé un gentil garçon, en Allemagne, et ils ont trois enfants. Elle a complètement tiré un trait sur le passé, sur le fait qu'on a été dépossédés de notre fortune, elle ne pense qu'à l'avenir, ses enfants, elle a sans doute raison. Moi je n'y arrive pas.
Il s'interrompit quelques instants, et Harry devina une profonde tristesse. Draco gardait la tête baissée, les yeux sur son verre. Il reprit au bout de quelques instants :
- Ce n'est pas que l'argent qu'on nous a volé, vous savez, c'est bien plus. C'est notre histoire, notre honneur. Et c'est surtout la manière dont ça a été fait, c'est intolérable.
- Volé par qui ? souffla Harry, mal à l'aise.
- Par la famille de votre épouse, je ne citerai personne. Oh, pas un vol au sens courant, non, plutôt des transferts d'argent et des « dons » faits avec l'appui d'un notaire indélicat, au profit de la partie noble de la famille. Nous n'étions que des semi bâtards d'allemands, nous ne méritions pas d'exister, pour eux. Mais j'existe, moi, et c'est pour ça que j'aime hanter ce type d'endroit. Pour leur monter que j'existe encore, pour qu'ils ne vivent pas heureux avec leur satanée bonne conscience…
La virulence et l'amertume du discours ébranlèrent Harry, stupéfait. Il se dit que bientôt il aurait les deux versions de l'histoire, les deux faces d'une même pièce, inconciliables et contradictoires, et ne pouvait qu'espérer ne pas avoir à choisir. Même si le choix était tout fait, évidemment.
Draco secoua la tête, comme s'il chassait une pensée indésirable et ajouta :
- Désolé de vous embêter avec le passé. Je me rends compte que vous êtes la personne la plus mal placée pour entendre ça, mais je suis si seul, parfois…
- J'ignorais tout de cette histoire, je vous assure.
- Je vous crois. On ne parle pas de ce genre de chose, chez ces gens là. Je sais bien comment ça marche. Ils font comme si ça n'existait pas, comme si ça n'avait jamais existé. Quand je pense que ma mère est morte comme un chien, dans un désespoir total… dit-il en fermant les paupières douloureusement.
Un léger malaise s'était emparé d'Harry, qui faisait tourner son verre entre ses doigts. Ces aveux le fascinaient et le dégoûtaient à la fois, il découvrait un monde qu'il aurait préféré ignorer. Il se trouvait en effet très mal placé pour juger sa belle-famille, qui l'avait accueilli très simplement et pourvoyait à tous ses besoins. Il faillit dire « On ne choisit pas sa famille », mais pensa qu'un tel cliché était dérisoire, dans cette situation. Mieux valait se taire et oublier, de crainte d'être sali par ce déballage.
Il ne s'aperçut pas tout de suite que Draco s'était levé et s'apprêtait à remonter :
- Je vous souhaite une bonne nuit, Harry, murmura-t-il.
- Merci. Vous aussi... et encore merci pour le livre ! lança-t-il, le cœur battant.
Une lueur s'éclaira dans le regard gris, Draco se retourna vers lui :
- Il vous plaît ?
- Oui, même si… c'est un peu étrange, comme récit. Assez inhabituel. Ca me laisse un peu pensif, par moments.
Comment parler de toutes les pensées qui le traversaient, comment demander la raison de ce prêt, le but de ce choix ? Les mots lui échappaient, il était fatigué et il était si tard, déjà. Draco sourit d'un air songeur et répondit :
- J'espérais que vous comprendriez… mais ça n'a pas d'importance. Bonne nuit, dit-il en s'éloignant et en laissant Harry perplexe, au bar.
oOo oOo oOo
La conversation du soir le poursuivit une partie de la nuit, il se sentait presque honteux d'avoir écouté ça sans broncher, mais que faire ? Tout était trop embrouillé, trop ancien aussi. Il hésita à en parler à Ginny, mais il connaissait d'avance sa réaction, alors il se tut, même si ça lui pesait d'avoir un secret.
Après le petit déjeuner, il reprit le livre, songeur. « J'espérais que vous comprendriez » avait dit Draco la veille. Comprendre quoi ? Il haussa les épaules et se replongea dans sa lecture, intrigué, alors que Virginie s'était rendormie, la main sur le ventre.
Peu à peu, page après page, le vrai sens du livre lui apparut, et une phrase concernant la première rencontre du narrateur avec un jeune arabe le fit bondir hors de son lit, le rouge au front et le cœur battant :
« Le motif secret de nos actes, et j'entends : des plus décisifs, nous échappe ; et non seulement dans le souvenir que nous en gardons, mais bien au moment même. Sur le seuil de ce que l'on appelle : péché, hésitais-je encore ? Non ; j'eusse été trop déçu si l'aventure eût dû se terminer par le triomphe de ma vertu que j'avais déjà prise en dédain, en horreur. Non ; c'est bien la curiosité qui me faisait attendre... »
Il se mit à tourner en rond dans la chambre, perdu. Est-ce cela qu'il y avait à comprendre ? S'était-il mépris ? Son rythme cardiaque ne faiblissait pas alors qu'il faisait les cent pas, dérouté. Et quand bien même, quel était le message ? Harry était marié et bientôt père, comment Draco avait-il pu imaginer … ?
L'esprit en feu il s'habilla rapidement sans prendre garde à la douleur et descendit les escaliers, mû par une force étrange. Arrivé en bas il ressentit un besoin violent de marcher, dépenser cette énergie nouvelle qui coulait en lui, stress intense et diffus. Il se dirigea vers le chemin qu'ils avaient emprunté lors de leur première randonnée, étonné de constater qu'il ne souffrait plus, debout.
Il avait à la fois envie de fuir et de retrouver Draco, le regarder dans les yeux pour savoir ce qu'il cherchait vraiment. Passées au crible de cette dernière révélation leurs conversations prenaient un tour étrange, ambigu. Dérangeant.
Plus il montait plus la colère enflait en lui : Quel tour voulait lui jouer Draco ? Etait-ce une plaisanterie, une vengeance contre sa famille ? Il se voyait déjà lui dire : « Vous vous trompez à mon sujet, je ne suis pas celui que vous croyez. Vous ne me pervertirez pas, moi. Cessons là, si vous voulez bien ». Il lui jetterait le livre à la figure, ce satané livre et Harry retournerait auprès de sa femme, sa douce Ginny.
Ses pas le menaient au hasard sur le chemin emprunté précédemment, avec parfois une impression de déjà vu. Arrivé à la croisée de deux chemins il hésita et prit à droite, vers le rocher du Diable. Il transpirait et ses muscles devenaient douloureux, mais sa rage le portait littéralement. Des traces de pas fraîches témoignaient du passage récent de promeneurs, il se dit qu'avec un peu de chance il tomberait sur eux, qu'il pourrait se moquer de lui ou même lui casser la figure, en présence de Franck.
Mais si ce dernier venait à tout raconter à Jérémie…
Il s'assit quelques instants sur un gros rocher, essoufflé. Son courroux s'estompait peu à peu, laissant place à un sentiment diffus, comme de la peur. Il se demanda s'il ne s'était pas fourvoyé, après tout ce n'était qu'un livre, pas une déclaration d'amour. Peut être Draco souhaitait-il juste lui faire connaître ses penchants intimes, sans oser l'avouer directement ? Il n'y avait pas là de quoi fouetter un chat, même si ce genre de perversion dégoûtait Harry, pour ce qu'il en connaissait. Personne dans ses connaissances n'avouait ce genre de maladie, pour lui c'était un vice hérité des grecs, une monstruosité n'ayant pas droit de cité dans son milieu. Ca ne l'intéressait pas, point, se dit-il pour se rassurer.
Il repartit troublé, l'esprit plus embrouillé qu'il ne l'aurait voulu. Il attribua les battements sourds de son cœur à sa marche mais ne pouvait détacher ses pensées de Draco, cherchant un sens à tout ceci. Il faisait plus frais dans la forêt et il commençait à avoir froid et à trembler. Ses doigts étaient gelés, il soufflait parfois dessus pour les réchauffer, en vain. Le plus intelligent eût été de rentrer à l'hôtel, il ne pouvait s'y résoudre.
Il tressaillit soudain quand il aperçut une silhouette à quelques pas, près du rocher du Diable. Elle était à moitié cachée par un arbre, dissimulée par les branchages. Il s'approcha, intrigué, et reçut un coup au cœur quand il reconnut Draco adossé à un tronc, les yeux fermés. Surpris, il allait l'appeler quand il baissa le regard et distingua une autre silhouette, à genoux devant lui. Tout d'abord son cerveau refusa de croire ce qu'il voyait, c'était si choquant qu'il se dit qu'il avait mal vu, seules les prostituées s'adonnaient à ce genre de bassesse, et jamais en public.
Une branche craqua sous ses pas, Draco tourna la tête et posa sur lui un regard flou, hagard. Il rejeta la tête en arrière et ouvrit la bouche, manquant d'air, sous le coup de la surprise ou de la jouissance, Harry n'aurait su le dire. Pourtant en un éclair il comprit qu'il avait entrevu le Mal lui même et qu'il n'oublierait jamais cette image.
Il bondit en arrière et se mit à courir comme s'il craignait d'être rattrapé, honteux d'avoir assisté à ça, autant que s'il avait été complice. Une brusque nausée s'empara de lui, c'était donc ça la vérité, ce qu'il y avait à comprendre. Rien plus que ça, un acte écoeurant et pervers. Immonde.
Il courut presque jusqu'à l'hôtel, bouleversé, avec l'impression absurde de s'être fait avoir. Chaque enjambée lui envoyait une onde de souffrance dans le coccyx, et pourtant il ne ralentissait pas, dérapant parfois sur des feuilles humides. « C'est pas possible, c'est pas possible » répétait-il sans cesse et sans raison, secouant la tête. Une transpiration salée coulait sur son visage et son dos, ses poumons brûlaient, il se dit qu'il expiait, et que c'était bien fait pour lui. Comment avait-il pu être aussi naïf ?
Il passa sans s'arrêter à côté de l'oncle de son épouse qui se tenait sur le seuil et lui dit : « Hé bien ! Vous avez croisé le diable, ou quoi ? », et monta s'enfermer dans la chambre, où Ginny tricotait paisiblement.
- Ca ne va pas, mon chéri ? tu es tout pâle…
- Non, balbutia-t-il avant de s'enfermer aux toilettes pour vomir, secoué de spasmes irrépressibles.
- Harry ? Tu as avalé quelque chose que tu ne supportes pas ? interrogea-t-elle au travers de la porte.
- Non, rien… c'est rien… couina-t-il à genoux devant la lunette, écoeuré.
Il en ressortit quelques minutes plus tard, blême, et se coucha lourdement sur le ventre, priant pour dormir.
oOo oOo oOo
Il ne descendit ni ce soir là ni le suivant, prétextant une indigestion passagère. Ginny essaya de l'interroger, en vain, puis lui ouvrit les bras dans lesquels il se blottit, comme un enfant. Son giron était doux et confortable, maternel. Il ressentit une immense bouffée d'amour et de reconnaissance pour elle, se jurant de ne plus jamais s'en éloigner.
Le livre maudit n'avait pas bougé de sa table de nuit, ouvert en son milieu, comme s'il le narguait. Il n'avait même pas le courage de le jeter, le toucher aurait souillé ses doigts, comme un poison. Il avait beau se dire que tout cela n'avait aucune importance il était blessé, sans comprendre pourquoi. Il tenta de reprendre son article mais le sujet ne l'intéressait plus vraiment, tout cela était loin, dérisoire.
L'incident l'avait changé, lui faisant voir la vie sous des couleurs différentes. Comment imaginer qu'un gentil garçon comme Franck avait pu se prêter à ce jeu abject, lui qui paraissait si pur et simple ? Tous les hommes étaient ils donc pervertis, peu ou prou ? Que se serait-il passé s'il les avait accompagnés, ce jour là ? Son esprit bloquait sur ce point, moulinant ses doutes à l'infini.
Le temps semblait s'être mis au diapason, il pleuvait en continu et il commençait à faire froid dans les chambres. L'oncle Jérémie rechignait à chauffer, prétextant la chaudière à réviser et la mauvaise humeur régnait chez les rares clients encore présents. Chaque matin Harry comptait les jours jusqu'à la fameuse 37ème semaine, l'attendant comme une libération. Enfin ils rentreraient à Paris, et il oublierait.
Le soir où Harry consentit à rejoindre sa famille à table il ne leva pas les yeux de son assiette, confus. Il n'avait pas osé demander si Draco était parti, mais souhaitait ardemment que ce fût le cas. Quand retentit le « bonsoir » habituel il se crispa autour de sa fourchette, la mâchoire bloquée et dut se forcer pour avaler.
- On ne te voit plus beaucoup au bar, Harry, lança Sophie d'un ton moqueur.
- Je n'étais pas un habitué, réussit-il à répondre d'une voix presque ferme.
- Ah ? Je croyais… en tout cas le bar est désert, sans toi. J'en connais qui ont l'air de beaucoup s'ennuyer, désormais…
- Qui ça ? demanda la mère de Ginny, intriguée.
- Le barman, répondit Sophie rapidement. Il s'était littéralement entiché de notre futur papa…
Elle gloussa et lui fit un petit clin d'œil, fière de sa plaisanterie, alors que le reste de la tablée le fixait avec réprobation. Il se sentit rougir et replongea le nez dans son assiette, penaud.
L'estomac noué il refusa de prendre un dessert et se précipita vers les escaliers, pressé de rentrer.
Des pas bruits de pas derrière lui le firent accélérer et il posait la main sur la poignée quand il sentit une pression sur son bras :
- Harry, il faut qu'on parle, lui dit Draco en jetant des petits coups d'œil autour d'eux.
Il paraissait pâle et fatigué, mais cela n'émut pas Harry, qui serrait les dents de rage.
- Il n'y a rien à dire, le coupa sèchement ce dernier. Je vais vous rendre votre livre, et je ne souhaite pas vous revoir.
- Je ne souhaitais pas ça, je suis désolé. C'est un affreux malentendu… Franck n'est rien pour moi, rien du tout, souffla Draco d'un ton pressant, en se rapprochant.
- Je ne veux pas le savoir, se raidit Harry. Lâchez-moi.
Draco hésita puis obtempéra, libérant son bras à regret. Il reprit plus doucement, cherchant son regard :
- J'espérais que tu comprendrais…
- Mais j'ai compris. Parfaitement compris, rassurez-vous. Tout cela me dégoûte, martela-t-il froidement en l'affrontant du regard sans ciller.
- Tu es comme eux, hein ? lâcha finalement Draco avec amertume, en reculant d'un pas.
- Oui, je suis comme eux, répondit Harry en s'engouffrant dans sa chambre, le cœur battant.
A suivre…
Merci à vous qui suivez ma fic et m'envoyez vos commentaires, sur cette fic ou MMCB, pour "mon ciel dans ton enfer"(chapitre 8 en ligne). Je suis très touchée par votre soutien, je ne pensais pas avoir autant de lecteurs fidèles... ce sera la plus belle réussite de cette aventure, quoi qu'il se passe.
Je réponds ici aux non inscrits :
Jessica : merci d'aimer ma fic, je suis contente que tu aies été touchée par la scène entre nos héros, j'aime bien les petits moments ambigus, j'avoue… a bientôt ?
Kaylee : une anonyme pas tout à fait anonyme ! Oui, il y a anguille sous roche, affaire à suive ^^ Merci d'être toujours là, ma belle…
Orion : Hé oui, mes héros sont plein de défauts, je suis contente que tu les aimes quand même…merci pour ta confiance, ça me touche beaucoup tu sais.
Sly : effectivement, tout n'est pas clair entre Draco et Franck, tu as raison…maintenant on en sait un peu plus, rien n'est gagné mais rien n'est perdu, rassure-toi…merci de te fidélité, c'est une super marque de confiance.
GROS BISOUS A TOUS
