Des pâles lueurs de la ville au bruit des voitures, la pluie incessante paraissait tout absorber et atténuer.
C'était une pluie froide, morne, qui semblait glacer les os et ôter toute pensée positive.
Elle semblait presque vivante et dotée d'une volonté propre tant son effet était intense.
John se leva péniblement de son coin de rue, ramassa les quelques pièces contenues dans la tasse qui était posée devant lui et les fourra dans une poche intérieure.
Il rassembla ses maigres possessions, et partit en quête d'un abri.
Cette nuit plus que toutes les précédentes, pensa John, empeste la Mort. Cette pluie qui s'abat sur nous sans cesse comme une calamité y est pour quelque chose.
Il n'est pas naturel qu'au mois de Juin Londres soit aussi froide que l'Enfer.
Il fit le signe de la croix, et murmura « Que Dieu nous protège. »
Il erra dans les ruelles de longues minutes, mais toutes les bonnes places étaient déjà occupées par d'autres sans-abris endormis.
John s'arrêta un instant devant une mère et son très jeune enfant. Il leur laissa la moitié de son maigre pécule et prononça une courte bénédiction.
Il avait beau vivre dans la rue depuis longtemps, son cœur continuait de se révolter lorsqu'il voyait un enfant dormir dehors.
Les ''vieux'' comme lui, il pouvait l'accepter, mais pas les enfants.
Ceux qui survivaient devenaient des bêtes sauvages, prêts à toutes les bassesses pour une chance de s'en sortir.
« Le Seigneur me pardonne pour ce que j'ai commis dans ma jeunesse pour échapper à la rue.
Et qu'Il garde ce bébé de suivre une telle voie. Qu'Il lui offre un avenir meilleur que le mien », pria John en poursuivant sa route.
C'est alors qu'il remarqua quelque chose d'étrange dans sa vision périphérique. Dans une ruelle qui lui avait parue vide et inintéressante, il avait cru voir du mouvement.
Il se tourna pour mieux regarder, mais alors l'impression de désintérêt et de vide se fit plus présente, paradoxalement presque pressante. John se concentra, et avança vers la ruelle.
Puis d'un coup, l'impression disparut, et il pût voir et entendre les personnes qui se trouvaient là.
A savoir deux hommes. L'un, à terre, paraissait terrifié et gémissait. Le second, debout, tournait le dos à John ; et était habillé de manière étrange.
Il portait une sorte de cape et des robes. Sa tête était recouverte par une capuche, et il brandissait son bras vers celui qui était au sol.
« Parle, moldu ! Qui a fait ça ? Qui a tué cet homme dans la ruelle ?
Fais bien attention à ta réponse, Crabbe était un ami, et si je ne peux pas retrouver celui qui a fait ça, c'est sur toi que s'abattra ma vengeance.
—Pitié... Je ne sais rien.. Pitié... »
John sentit un frisson glacé parcourir son échine quand il vit que l'homme tenait en fait une sorte de baguette de bois dans la main, et que c'était elle qu'il brandissait vers l'autre.
Des souvenirs enfouis refirent brutalement surface. Les fantômes de son enfance revenaient, en cette époque aussi sombre que celle dont ils dataient.
Il faisait froid aussi, à l'époque. Et les deux hommes en capes et robes noires accomplissaient des choses impossibles et terrifiantes en agitant leurs baguettes.
Puis ils les avaient braquées vers John et ses parents...
Sa raison luttait. Non.. Non, c'est impossible. J'avais rêvé. J'avais forcément rêvé.
Mais l'homme à la baguette prononça le mot « Endoloris », et l'homme à terre se tordit de douleur en poussant des hurlements déchirants.
Son corps prenait des postures impossibles, et le bruit sinistre d'os brisés se fit entendre plusieurs fois. Les cris qu'il poussait étaient à peine humains.
John eut l'impression de sombrer dans l'un de ses cauchemars.
Endoloris. Il avait déjà entendu ce mot par le passé. Et vu ses effets sur des êtres humains. Ses propres parents.
Et senti lui-même la douleur. Inimaginable. Insoutenable. Impossible à oublier, même pour un enfant de six ans, même après toutes ces années.
Il était une nouvelle fois là, paralysé par la terreur, à assister à la torture et la violence déchaînées par une force surnaturelle, un envoyé du démon.
Puis tout d'un coup, il reprit le dessus. La panique reflua, laissant émerger la rage pure. Une rage vieille de bien des années, canalisée et dissimulée sous de la peur.
Censurée pour échapper à la folie. Tous ses efforts pour oublier pendant ses années à l'orphelinat venaient d'être balayés en un instant.
Il n'avait pas rêvé, toutes ces années auparavant, pas plus qu'il ne rêvait maintenant. Malgré le choc, c'était une sorte de libération.
Il n'était pour rien dans la mort de ses parents. Il n'était pas fou. Ils avaient bien été tués par magie.
Une main sûre se referma sur son couteau, et avant qu'il ne se rende compte de ce qu'il était en train de faire, il se ruait vers le magicien tortionnaire.
Si l'autre l'avait entendu arriver, il n'avait pas eu le temps de réagir, car avant de pouvoir faire le moindre mouvement le sorcier reçut la lame en pleine gorge.
John dégagea la lame, et la planta entre les côtes. Encore. Et encore. Et encore. Il s'acharna jusqu'à ce que l'autre ne bouge plus, plantant la lame avec sauvagerie, s'éclaboussant du sang de sa victime.
Puis sa colère décrût, et il lâcha son arme, pris d'horreur par le crime qu'il venait de commettre.
Sa main tremblante et ensanglantée trouva la croix qu'il portait en pendentif, la souillant de rouge. Il pria désespérément pour le salut de son âme et pour celle de l'homme qu'il avait tué.
Il sursauta quand il entendit un râle. C'était le second homme, celui qui s'était fait torturer par le sorcier.
Il était dans un sale état. Probablement à l'agonie. John ressentit de la honte de ne pas s'être occupé de lui plus tôt, au lieu de s'acharner sur le cadavre ou de prier.
Il sortit sa bible, et s'apprêta à recueillir ses dernières paroles.
Le mourant murmura simplement :
« Merci... Merci... La douleur... partie... Soyez béni... merci... »
Puis il rendit son dernier soupir. John recommanda son âme au Seigneur.
La reconnaissance de cet homme le rassurait sur la justification de son geste. Son meurtre n'avait pas été inutile.
Il avait tenté de protéger un innocent.
Et puis, il lui semblait bien que... Il ouvrit sa bible à Exode chapitre 22, et lut le verset 17 : "Tu ne laisseras point vivre le magicien".
Totalement rassuré maintenant qu'il savait qu'il n'avait fait qu'accomplir la volonté de Dieu, il retourna vers sa victime, et la fouilla.
Il récupéra la baguette et une bourse pleine de pièces d'or et d'argent.
Sur le bras gauche, il remarqua un étrange tatouage. Une tête de mort avalant ou crachant un serpent. Le même symbole était repris sur les vêtements.
John prit conscience qu'il était maculé de sang.
Il prit la cape du cadavre, sur laquelle curieusement le sang et la saleté du sol ne semblaient pas avoir laissé de traces.
Se promener en ville avec des vêtements visiblement ensanglantés était rarement une bonne idée.
Sans même avoir besoin de réfléchir ou décider quoi que ce soit, il savait ce qu'il avait à faire désormais.
Ce magicien n'était pas seul. Il avait des semblables, tout aussi dangereux que lui, et leur existence était une insulte à la face du Seigneur.
Et la mission que Dieu avait confiée à John était de les retrouver, et de les renvoyer devant leur créateur.
Peut-être avait-il été choisi parce que ses parents avaient été victimes de l'un d'entre eux. Peut-être aussi était-ce une épreuve pour qu'il se rachète de ses crimes.
Quoi qu'il en fut, c'était le Signe qu'il avait attendu toutes ces années. Et il était prêt à accomplir son destin, si telle était la volonté de Dieu.
Il partit vers les quartiers les plus mal famés, ceux où la police ne passait jamais, ceux qu'il avait juré de ne plus arpenter. Ceux où vivait son passé de crimes et de péchés.
D'un pas sûr, il entra dans une petite épicerie de nuit. Elle était vide, à l'exception d'un grand homme roux et barbu derrière le comptoir, qui fumait. Le vendeur eut l'air surpris de le voir.
« John ? Qu'est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu t'étais fait moine. Si tu cherches du travail... »
John l'interrompit en posant sur le comptoir une poignée de pièces d'or.
« Dan, il me faut un flingue. »
