Chapitre 4
- Eames
Un cœur qui bat la chamade, une main aux ongles rongés jusqu'au sang qui se crispe sur le combiné tandis que l'autre accroche le tissus du pantalon, une boule qui se forme dans la gorge, douloureuse, des paupières qu'on abaisse, qu'on comprime pour ne plus s'absorber que dans cet instant tant désiré et se fermer à tout le reste, pour empêcher les larmes qui se forment de s'écouler.
Et un mot qui parvient à s'échapper, tremblant, à peine audible, comme si celui qui l'émettait craignait que tout ceci s'effondre.
- Arthur
Le silence s'installa, chacun cherchant ses mots pour l'entame d'une conversation qui était toute sauf banale.
Le contact tant attendu était enfin arrivé. Mais personne ne semblait pouvoir l'amorcer.
Rassemblant son courage mais surtout laissant parler l'amertume et l'angoisse des derniers jours Eames commença.
- Je me lance même si je ne sais comment! Oh je pourrais commencer par « comment ça va Darling ? » « Eh ! Ça fait longtemps, qu'est-ce que tu deviens ? Tu sais un téléphone ça sert à donner des nouvelles à tes vieux potes de temps en temps!» mais toi et moi savons que ç'est parler pour ne rien dire n'est-ce pas ? Et la situation fait que nous en sommes à des années lumières.
Quelques secondes lui furent nécessaires pour choisir son mode d'approche, instant au cours duquel Arthur choisit de reste silencieux.
- Je commencerai donc par : putain t'était où ! Non pas que je m'inquiétais non, tu me connais depuis le temps. Je suis quelqu'un de fantasque moi, frivole, insouciant, irresponsable dirait certain. Mais tu sais, c'est juste ces petites questions sans grand intérêt qui te trottent parfois dans la tête, qui te parasitent et dont tu ne peux te défaire, du style : est-ce qu'il va bien ? Est-ce que ton collègue s'en tire avec ce qui le dérange? Est-ce que ton ami arrive à aller de l'avant ? EST-CE QUE L'HOMME SUR LEQUEL TU AS CRAQUE IL Y A DES ANNEES EXISTE TOUJOURS OU S'EST-IL FINALEMENT TIRER UNE BALLE DANS LA TÊTE ? Le corps gisant dans la boue d'une sombre ruelle d'une obscure ville d'Europe de l'Est ou qui sait d'Asie !
De nouveau Eames s'interrompit, le temps de calmer sa voix qui avait pris bien malgré lui une note des plus aigües, un peu hystérique sur les bords, mais surtout emplie de cette terreur qu'il avait accumulée ces derniers jours et qui maintenant pouvait librement s'évacuer auprès du principal concerné.
Seule la respiration légèrement saccadée de l'autre homme au bout du fil lui confirma qu'il était toujours là. Pas un bruit, pas un son n'avait franchi les lèvres du point man depuis qu'il avait prononcé son nom. Le bruit d'air qu'on inspire puis qu'on expire. Le bruit synonyme de vie. D'un Arthur en vie.
Et c'est d'un ton plus posé, plus en rapport avec l'image qu'avait de lui Arthur qu'il poursuivit :
- Non, Darling, vraiment tout va bien, je pète la forme, ce n'est pas comme si je n'avais pas dormi plus de quelques heures ces quinze derniers jours, passant le plus clair de mon temps à appeler nos connaissances communes, à consulter tes comptes en banque maintenant inexistants ou encore à appeler les hôpitaux et les morgues de L.A, New-York, Paris et la moitié des capitales d'Europe, ce qui est absurde je te l'accorde mais il faut bien s'occuper l'esprit hein! Ce n'est pas comme si je ne sautais pas nerveusement sur mon téléphone toutes les cinq minutes de crainte de ne pas l'avoir entendu sonner ! Non Darling tout va bien, ma vie fonctionne à merveille. Je me fais juste un sang d'encre pour cet homme tu sais ? Mais si tu le connais ! Cet américain d'une trentaine d'années, un brun au regard ténébreux et qui file une mauvaise passe mais qui refuse de demander de l'aide! Tu sais bien, celui qui ne veut pas déranger son monde alors il préfère sombrer seul doucement mais surement, jusqu'à toucher le fond et continuer à creuser. Il doit être à mi-chemin du Tibet maintenant. Mais comme je te dis tout va bien, pas de quoi en faire un drame hein ? Et toi, du nouveau?
Un petit rire sans joie lui répondit, associé à quatre mots qu'Eames n'attendait plus de la bouche du point man et qui faillit le faire pleurer de soulagement:
- Moi, j'ai besoin d'aide.
- Où ?
- Au Cross road pub dans quinze minutes ?
- Ok
Et Arthur raccrocha.
Eames enfila précipitamment gants, écharpe et manteau. Arrivant en bas de chez lui il s'interrogea quelques secondes : n'était-il pas exagéré de prendre un taxi pour ne parcourir qu'une centaine de mètre ? Il se fit la remarque que c'était ironique tout de même qu'à chaque fois qu'un virage s'opérait dans sa relation avec Arthur, pluie et bourrasques de vent s'invitaient à la partie.
Et du changement il s'avait qu'il allait y en avoir. Pour commencer ne venait-il pas d'admettre son attirance à la personne concernée ? Merde, c'était sorti spontanément dans la conversation. Plus de marche arrière possible maintenant, si cela eut-il jamais été dans ses intentions. En même temps, au vue de la situation ils n'en étaient plus à un tracas près. Non, c'était même une goutte dans un océan de problèmes.
L'appréhension le saisit soudainement. Cette rencontre avec Arthur il la souhaitait, la sollicitait depuis ces cinq interminables semaines, il l'avait jouée dans sa tête des dizaines de fois, en avait changé les scénarios tout aussi souvent. Et maintenant qu'il y arrivait, enfin, l'énormité de la tache le saisit, le non-droit à l'erreur, l'inconnu vers où se dirigeait leur avenir, celui d'Arthur en particulier, et le sien dans une moindre mesure.
Arthur était arrivé au point de non-retour s'il en était à demander de l'aide. A lui par-dessus tout ! Ariane, Yousouf, même Saito n'auraient-ils pas mieux convenu ? Non, peut-être pas Saito mais Ariane ? A défaut de réelle expérience de la vie elle savait écouter, être présente, compatir. Non pas qu'il ne le pouvait pas, non, mais ce n'était pas ça que les gens qui le connaissait retenait de lui ! Il était le clown de service, celui qui préférait l'amusement à toute forme de sérieux, qui se détachait du monde des soucis pour se baigner dans l'allégresse et les plaisirs de la vie.
Une silhouette apparut brusquement devant lui et ne fut-ce ses réflexes d'ancien soldat il aurait été s'encastrer dans le gars. Bon sang les gens ne pouvaient-ils pas regarder où ils allaient, refusant avec toute l'hypocrisie dont il était capable de s'inclure dans le lot. Levant les yeux vers l'inconnu pour l'engueuler vertement toute insulte déserta son pauvre cerveau passé à présent en mode absent. Devant lui se tenait Arthur. Non pas le Arthur qu'il connaissait, celui des taquineries et autre moqueries partagées. Pas plus celui des rêves, droit, professionnel, imperturbable. Non, lui faisait face un homme au visage creusé et émacié, à la pâleur concurrençant celui d'un spectre de Dickens, des valises sous les yeux d'un kilomètre de long, le regard épuisé et fiévreux de celui qui ne parvient pas à trouver le repos de l'esprit. Un Arthur aux vêtements bien trop grands pour lui. Aux cheveux plaqués sur le front et les côtés, lui dissimulant une partie du visage. Aux extrémités secouées par de fins tremblements et rougis par le froid.
L'Arthur qui lui faisait face n'était qu'ombre. Pas étonnant qu'il ait besoin d'aide, n'importe qui en le voyant pouvait s'en rendre compte.
- Arthur, man, c'est bon de te revoir.
Un pauvre sourire lui répondit. Un qui était inconnu du forger, un qui ne rentrait pas dans la liste des différents sourires made in Arthur qu'il savait son cerveau avoir enregistrée et rangée quelque part. Une esquisse de sourire tellement triste, désabusé, perdu au possible.
Et Eames ferma les yeux, espérant maintenant que tout ceci ne fut qu'un rêve, qu'il était toujours assis dans son appartement de St James's Street, attendant désespérément un coup de fil qui ne venait pas. Tout plutôt que cet Arthur au regard vide, si désespérément vide, ce regard si similaire à celui de Mal, celui qu'elle avait vraisemblablement arboré avant de se jeter dans le vide. Celui qu'elle lui avait trop souvent porté vers la fin. Et malgré toute l'aide qu'ils avaient tenté de lui apporter, rien n'y avait fait, et cela s'était fini par le drame que l'on connait.
Et un doute insupportable s'empara de lui, celui de se retrouver tout aussi dépassé, tout autant désarmé. Toute une énergie, tout un acharnement pour au final obtenir une fin loin, très loin d'un conte de fées.
Un frisson le traversa, puis un autre. Il n'était pas assez idiot pour s'imaginer que le froid glacial de ce mois de décembre en était l'unique responsable. Merde, il était transi, une main glacial enserrait son cœur et bloquait ses poumons, l'empêchant de respirer.
Il ignora combien de temps il resta là, immobile, tentant d'échapper à cette réalité qui le tétanisait. Une seconde ? Ou était-ce une minute ? Plus ? Il savait que le moment où il s'ouvrirait de nouveau au monde marquerait la fin du sien. Plus jamais sa vie ne serait comme avant. Il aurait à faire un choix, dans un sens ou dans l'autre. Aider Arthur et se perdre dans le doute, la terreur, la noirceur, renier ce qu'il était depuis quelques années, un irresponsable et arrogant forger, ou fuir cet homme qui avait su franchir ses barrières et s'imposer dans sa vie, fuir …et le perdre. Quoiqu'il choisisse il perdait. Les dés étaient pipés et c'était à lui de jouer. Il était foutu d'avance. Un amer ricanement s'échappa de ses lèvres, incontrôlable, comme l'était devenu sa vie.
Et comme ça il ouvrit les yeux.
Sur la rue animée.
Sur le sol détrempé.
Sur l'emplacement où s'était tenu Arthur
Et qui était vide à présent.
Et comme ça sa décision fut prise. Bien qu'il sembla qu'Arthur l'eut prise pour lui et avant lui!
Je sais que mon personnage d'Eames est rempli de contrariétés quant à sa volonté de porter secours à Arthur, mais c'est dans la nature humaine. On se dit que pour un ami ou un proche à qui on tient on pourrait braver un dragon, on est même prêt à le faire venir plus vite, mais une fois en face de la bête on a toujours un instant de doute, est-ce qu'on a bien fait ? Est-ce qu'on va y laisser des plumes? Est-ce qu'on se montrera à la hauteur? Certains feront marche arrière, d'autre fonceront tête baissée et aux diables les conséquences, et d'autres enfin réfléchiront à la meilleure tactique à employer, si on leur en laisse le temps et l'occasion.
Eames a-t'il eu ce temps ? Le dragon s'est-il laissé amadouer, a-t'il préféré la fuite ou bien s'est-il mis de côté pour à son tour observer ? Les paris sont ouverts pour quelques jours. Sur quel scénario misez-vous ? Peut-être y en a-t'il un quatrième!
En tout cas la suite au prochain numéro.
Petit bémol, c'est drôle mais le fait de parler de dragon et quelque part de preux chevalier m'a rappeler quand étant gamine je lisais la collection de « ces livres dont vous êtes le héros », quelqu'un s'en souvient ?
