Oiseaux de paradis
Première partie : Onisme
Chapitre 4 : Sous un déguisement fantasque
Auteur : Rain
Disclaimer: SK ne m'appartient pas, je ne fais que faire danser les persos pour voir qui se prend la gamelle la plus mémorable.
Note:
Allez allez on se bouge ! Ne laissez pas les araignées s'installer dans notre beau fandom ! Dit celle qui n'a rien posté depuis mai-juin... aha xdd
Le titre vient de Verlaine. « Fêtes galantes » commence ainsi : « Votre âme est un paysage choisi/Que vont charmant masques et bergamasques/Jouant du luth et dansant et quasi/Tristes sous leurs déguisements fantasques. »
Kino n'avait pas perdu de temps.
Dès son arrivée dans la maison d'Izumo, elle en avait repris les rênes. Ses propres esprits suppléaient à ceux de son époux pour s'occuper des menus travaux de la maison, déchargeant d'autant Tamao, qui avait pour ordre de prêter encore davantage d'attention à ses rêves, et à scrupuleusement consigner toute nouvelle information dans son carnet. Pas que la matriarche puisse le lire, et ni Yohmei ni personne n'avait essayé ; ils lui faisaient confiance pour transmettre tout ce qui lui paraissait important, ainsi que tout le reste. On l'encourageait à dormir et rêver toujours plus, dès qu'elle en ressentait le besoin, et même quand elle ne le ressentait pas.
Depuis qu'elle avait commencé à raconter ses visions, Tamao avait retrouvé le repos. Ses nuits étaient sans rêve et sans lumière. C'était comme si tout s'était déjà arrêté. Peut-être qu'elle s'était trompée et qu'il ne s'agissait que de cauchemars sans logique. Elle n'en avait pas fait part à Kino, pas encore, mais si elle n'avait pas fait face à sa déception, elle la pressentait certainement…
Pendant ce temps-là, Yohmei s'était mis à fouiller les archives de la maison. La lecture des voies de l'avenir était un talent cultivé par la maison Asakura depuis longtemps, et la tradition d'intégrer des itakos dans la famille ne faisait que renforcer cette capacité. Ceux de la famille qui étaient portés vers l'écriture avaient consigné leurs nombreux exploits avec moult détails et, plusieurs fois, il eut l'impression d'avoir trouvé quelque chose de similaire : des membres du clan – souvent jeunes – dévorés par leurs visions au point d'en perdre le sommeil. Certains parvenaient à empêcher leurs cauchemars de se réaliser, comme ce jeune neveu de Yohken qui l'avait averti de la véritable identité du Pache fou, et des sacrifices qu'il faudrait consentir pour l'empêcher de s'emparer du trône. Mais personne ne semblait avoir de réponse à la plus grande question : d'où venaient les rêves ? Pourquoi maintenant et pas avant ? Pourquoi elle et pas Anna, ou Kino, ou même l'inconnue, tiens ?
Pour trouver une réponse, Kino avait décrété qu'il fallait tester plus avant les capacités de Tamao. D'où l'idée d'un entraînement, qui révélerait à quel point elle avait repoussé ses limites de Shamane, et peut-être lui permettrait de dominer ses visions. Tamao elle-même était loin d'en être convaincue, mais l'idée d'un entraînement composé pour elle... cela lui plaisait autant que cela l'effrayait. Le combat avait peu d'attraits, la violence encore moins, mais elle avait expérimenté directement l'impuissance absolue et elle ne voulait jamais, jamais se retrouver dans une situation similaire. Si elle pouvait aider ne serait-ce qu'un peu Yoh, et l'inconnue, et tous les autres... elle le ferait. Voilà pourquoi elle se retrouvait à l'aube dans la cour intérieure. Au lieu de préparer le repas du matin ou de commencer la part du ménage qui lui revenait, elle était sur le point d'engager le fer sous les yeux aveugles de Kino.
Yohmei était chargé de la tester un peu et, quand il avait vu sa nervosité, il avait tenté de la mettre à l'aise. Cela ne marchait pas très bien, mais c'était gentil. Elle était bien contente de voir son grand sourire, sa voix si peu bourrue, ses explications longues mais utiles... il lui avait presque arraché un sourire, ce qui relevait de l'exploit au vu des circonstances. Elle s'en souviendrait.
« Bien, on va commencer. Ça va aller doucement au début. Ne te laisse pas impressionner par ce que tu verras; concentre-toi sur l'Over-Soul et tout ira bien. »
Tamao acquiesça bravement et invoqua ses esprits. Pour l'instant, rien ne lui paraissait différent de l'ordinaire, mais qui pouvait vraiment en être sûr ? Elle connaissait tellement d'histoires de Shamans se révélant au moment critique, lorsqu'ils en étaient aux dernières gouttes de furyoku, au dernier ruban d'énergie. Et elle ne voulait pas décevoir Kino et Yohmei... Et Yoh, peut-être, parce qu'après tout si elle pouvait être une alliée utile pour lui, vraiment utile, il serait heureux, non ? Il lui parlerait sans doute plus. Elle pourrait avoir un peu de sa lumière rien que pour elle.
Rien que pour cela, elle aurait tout fait. Levant ses yeux vers Yohmei, elle fit un signe de tête pour signifier qu'elle était prête, enfouissant au fond d'elle l'envie de partir en courant. Elle qui détestait se battre, qui détestait être observée, allait supporter les deux, aussi longtemps qu'il faudrait, pour ne jamais avoir besoin de savoir ce qui adviendrait de Yoh et de l'inconnue si ses prédictions se réalisaient vraiment. Si rien qu'une de ses capacités permettait de les empêcher, comment supporterait-elle de ne pas la développer ?
« Allons-y, » fit Yohmei, comme de très loin. Immédiatement, les feuilles mortes sur le sol s'enflammèrent, révélant des petits esprits aux multiples têtes et aux sourires trompeurs.
Tamao leva son arbalète et visa le premier assaillant. Elle avait déjà affronté ce genre d'ennemis et le faisait même souvent. Elle était totalement capable de s'en débarrasser; Yohmei tenait sa promesse et commençait doucement. Raison de plus pour bien faire.
Tout en abattant les petits esprits, la jeune fille se mit à bouger sur le terrain, traversant la cour pour ne pas être encerclée ou acculée. Bien sûr, il ne fallait pas tourner le dos à Yohmei - ne pas oublier qu'elle affrontait un Shaman en plus de ses esprits - mais ça aussi, elle savait le faire.
Progressivement, les esprits qui se relevaient devenaient plus grands, plus lourds, plus monstrueux aussi. Malgré la rapidité de son arbalète, Tamao avait l'impression de ne parvenir qu'à endiguer le flot, sans véritablement l'amoindrir. Plus elle en touchait, plus il en apparaissait… elle ne progressait pas.
Et puisqu'elle ne progressait pas, elle finit par commettre une erreur.
Un saut mal placé la fit atterrir sur le côté de son pied, et elle perdit l'équilibre. Son poignet encore sensible la fit presque crier, mais elle maintint son Over-Soul.
Aussitôt, les plus gros esprits se précipitèrent vers elle, toutes griffes dehors. Tamao leva le bouclier, sachant qu'elle n'avait pas assez de temps pour se relever ou contre-attaquer avant l'impact –
La patte de l'esprit le plus proche s'abattit sur le bouclier. Le coup repoussa Tamao en arrière, fit vibrer tout son bras et bourdonner ses oreilles, mais elle parvint à le maintenir. Le second esprit, cependant, brisa le bouclier en deux bien proprement, d'une griffe épaisse comme un mollet humain, juste au niveau de son visage. L'Over-Soul explosa.
Immédiatement, Yohmei rappela ses esprits. Tamao, désormais seule dans la cour au sol martelé, resta sonnée un bon moment. Sa respiration prit du temps à s'apaiser, et elle ne se releva pas tout de suite, attendant le verdict des deux adultes. Pas qu'elle ne puisse pas deviner seule à quel point elle avait peu progressé…
« Tout va bien ? Rien de cassé ? »
Gentil Yohmei. Elle secoua la tête alors que le vieil homme l'aidait à se relever et l'amenait près de Kino.
« "Tu progresses normalement," déclara cette dernière d'une voix tranquille. Tamao, abasourdie, ne réagit pas. « Il n'y a pas d'amélioration brutale – pas pour tes talents de combattante, en tout cas. Mais je vois que tu as suivi l'entraînement de Mikihisa avec rigueur et que tu ne délaisses pas les exercices. C'est bien. »
Bien malgré elle, Tamao sentit ses joues rosir alors qu'elle s'asseyait sur le patio. « M-merci, » dit-elle à voix basse, avant de sursauter au son de la canne de Kino, qu'elle venait de cogner contre le sol.
« Ne me remercie pas ! Je n'y suis pour rien ! C'est toi qui a décidé de suivre les entraînements correctement, toi qui a travaillé. Ne me remercie pas d'avoir dit la vérité, » tempêta la matriarche en bougonnant.
Tamao, encore plus rouge, baissa la tête. « P-pardon…
- Assez ! Nous allons faire un dernier test pour ce matin. Sors ta tablette ouija. »
Tamao obéit, et déposa l'objet entre elle et Kino. Sa gorge était trop nouée pour qu'elle parle, mais il était clair à son visage qu'elle ne savait pas vraiment ce qu'on attendait d'elle, et Yohmei le vit.
« On sait maintenant qu'il ne s'agit pas d'une augmentation généralisée de tes pouvoirs. Mais peut-être qu'ils peuvent t'aider à canaliser tes visions. »
Tamao ne dit rien. Elle n'était pas trop sûre de comprendre. Après tout, ses rêves n'avaient rien à voir avec…
« D'accord, tu n'as eu de visions qu'à travers tes rêves et pas avec la tablette. » L'adolescente acquiesça, décidant d'ignorer avec quelle précision le vieil homme – et sans doute sa compagne – pouvait deviner ses pensées. « Mais peut-être qu'ils sont plus l'expression d'un don que le don lui-même, tu ne crois pas ? Dans ce cas-là, peut-être qu'en sollicitant nos esprits tutélaires au travers de la tablette, tu les attireras à la surface et…
- Assez perdu de temps comme ça. Tamao, interroge la tablette, » coupa Kino sèchement. Tamao, nerveuse, regarda ses deux esprits. Jusque-là ils s'étaient tenus à carreau… mais elle ne savait pas combien de temps cela pouvait bien durer. Du regard, elle les implora de rester sérieux alors qu'elle s'emparait de la lamelle de bois.
Puis elle s'immobilisa. Comment était-elle censée… attirer les visions ?
« Demande-leur qui est la fille, » suggéra Yohmei, un sourire rassurant aux lèvres. « Commencer par une question un peu moins importante peut peut-être t'aider. »
Tamao le regarda d'en-dessous ses mèches roses. L'identité de l'inconnue ? Pas important ? Il ne savait pas à quel point il se méprenait.
Prenant son silence pour de l'incompréhension, il poursuivit : « Si, tu sais, celle que Hao tue… »
La phrase fit sur Tamao l'effet d'un vent glacé. Dans sa tête, il était impérieux de préciser à Yohmei que non, l'inconnue ne mourait pas dans le rêve, qu'elle tombait seulement endormie dans les bras de Hao, mais elle se retint. Elle ne parviendrait jamais à expliquer pourquoi la distinction lui semblait importante. Ce n'était qu'une inconnue, après tout, non ? Une inconnue, mais la clef du mystère…
La gorge nouée, elle acquiesça, et après avoir pris une grande inspiration elle interrogea ses esprits.
Lentement, la lamelle de bois se mit en mouvement, et Tamao ne put s'empêcher de retenir son souffle. Allait-elle enfin apprendre son nom ? À voix basse, elle énonça ce qu'ils écrivaient :
« Ki-Kino-quand-elle-était-jeune-et-bell – ah ! »
Tamao pâlit en comprenant la blague et frappa la tablette, en faisant sortir ses esprits. Ricanant de leur blague, ces derniers s'échappèrent sous le sol du patio. Leur maîtresse, interdite, resta immobile, incapable de relever la tête pour faire face aux deux adultes en face d'elle.
« Eh bien…
- Je crois que nous en avons terminé pour aujourd'hui, » soupira Kino en se redressant, sans attendre la fin de la phrase de son époux. Yohmei soupira et se leva à son tour, pressant sa main sur l'épaule de Tamao comme pour la réconforter. Encore une fois, ce n'était pas terriblement efficace; mais cette légère pression sur son épaule l'empêcha peut-être bien de fondre en sanglots.
A la place, Tamao se redressa et s'inclina profondément. « Je vais f-faire de mon mieux pour m'améliorer, » s'obligea-t-elle à dire malgré son émotion. « Je sais que le temps nous est compté, et je ne faillirai pas. »
Kino acquiesça gravement. « J'en suis convaincue. »
S'il était possible d'étendre du linge de façon agressive, Tamao y parvenait parfaitement. Ses deux esprits commençaient sérieusement à regretter d'avoir fait les malins, parce qu'elle refusait de leur adresser la parole et qu'ils la savaient en train d'échafauder une punition à leur mesure.
« Oh, allez, Tam, tu sais qu'on n'était pas sérieux !
- Et Yohmei a complètement compris la blague, je l'ai vu, ses yeux riaient ! »
Tamao étira un drap sur le fil, faisant claquer le tissu.
« Et puis Kino nous connaît, elle ne t'en veut pas, elle sait à quoi s'attendre. Si on te racontait toutes les blagues qu'on lui a fait quand elle est arrivée…
- Mais oui ! Et puis ça fait des siècles qu'on est dans la famille, ils ne s'attendent pas à ce que tu fasses des miracles… »
Tamao laissa échapper une pince à linge. Rageusement, elle partit la récupérer, traversant Ponchi sans broncher devant ses protestations. Puis elle revint, et s'affaira à attacher le deuxième drap sur le fil.
« Tamao…
- Oh, ça va, vous deux. Vous… c'était vraiment p-pas gentil. Je vous en veux. Beaucoup, » insista-t-elle en les fixant dans les yeux. « Mais… mais y a plus important. Je vais me concentrer sur les visions, et… sur mon entraînement. C'est ça qui est important. »
Les deux esprits s'entre-regardèrent, un peu penauds.
« Écoute, Tam…
- N-non, ce n'est pas important, vos excuses. Si… si vous voulez vous faire pardonner, aidez-moi plutôt lors des entraînements, au lieu de me faire honte. »
Ils acquiescèrent en cœur. Tamao les laissa faire les marioles entre les draps pendant qu'elle finissait d'étendre le linge. Quand ils ne le faisaient pas en public, en fait, c'était plutôt mignon. Et drôle, parfois…
Bien vite, cependant, ses pensées revinrent aux visions. Elle n'en avait plus eu depuis qu'elle en avait parlé à Kino – sauf à compter celle de la rivière, mais en était-ce vraiment une ? Si peu de détails, si peu de réponses… La seule constante, en fait, c'était la présence de l'inconnue dans toutes ces scènes. Une inconnue qui l'appelait au travers du temps, qui lui semblait si proche qu'elle la voyait partout…
Même… même maintenant, découvrit-elle. Au travers du drap qu'elle étendait, elle voyait une silhouette qui aurait pu être la sienne. Elle se découpait parfaitement sur le tissu blanc. Ses cheveux flottaient dans la brise, bouffants, légers, cotonneux. Elle devait se tenir juste de l'autre côté du drap…
Un instant, Tamao imagina son inconnue surgir d'entre les voiles immaculés. Mais l'ombre découpée sur le drap était grande, si grande… trop grande.
« Qui êtes… »
La fin de sa phrase mourut sur ses lèvres. Derrière le linge arraché, ce n'était pas l'inconnue qui se cachait, mais Keiko. Keiko et son regard à la fois perçant et vitreux, Keiko et son profil d'oiseau de proie, Keiko qui l'avait laissée dans l'eau froide de la rivière sans avertir personne.
Instinctivement, Tamao recula d'un pas. Elle ouvrit la bouche, voulut s'excuser, mais rien ne sortit. Et elle avait laissé sa tablette sur le patio, trop loin pour aller la prendre, et elle avait déjà tant parlé aujourd'hui, une autre conversation serait de trop…
« Tu as vu mon fils, » murmura enfin la brune. « Tu as vu mon fils ? »
Tamao avala sa salive. Yoh ? Pensait-elle que Yoh était rentré de Tokyo ? Mais il n'était pas attendu avant au moins un mois. Est-ce que ses visions avaient… précipité son retour ? Yohmei et Kino n'en avaient rien dit ! Elle n'était absolument pas prête à raconter tout cela à Yoh ! Pourquoi n'avait-elle été prévenue par personne ?
Keiko écarta le drap qui les séparait et s'approcha de Tamao, un sourire absent aux lèvres. « Mon fils…
- J-Je ne l'ai pas vu, » Tamao balbutia, regardant ses pieds. « Il… il faudrait demander…
- Regarde-moi. » Le ton de l'héritière Asakura s'était fait froid soudain, et sa voix avait claqué comme un ordre. Instinctivement, Tamao obéit, et s'en voulut aussitôt. Le regard de Keiko était tout simplement impossible à soutenir.
« Comment va-t-il ? »
Tamao ouvrit la bouche, la referma, baissa les yeux. Mauvaise idée, se rendit-elle vite compte. Keiko lâcha un soupir d'ennui, et posa ses mains – glacées, comme celles d'un cadavre – sur les joues de la jeune fille, enveloppant son menton comme un étau. Ses ongles effleurèrent ses paupières avant de suivre la courbe de ses pommettes. Tamao avait peur de ce qui se passerait si elle devait éternuer, ou même avaler sa salive. Elle resta donc immobile alors que Keiko lui relevait le menton, avec juste assez de fermeté pour lui permettre de l'imaginer lui arracher la tête.
Puis, aussi vite qu'elles s'étaient refermées sur son visage, les mains de la brune la relâchèrent, descendant sur son cou et ses épaules. Keiko semblait tester la solidité de ses os, soupeser ses muscles comme on considérerait un morceau de poisson au marché. Tamao était trop terrifiée pour protester, ou même lui demander ce qu'elle voulait. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, et elle se demanda un instant si Keiko pouvait le voir, si c'était ce qu'elle cherchait – si elle comptait lui ouvrir la peau avec ses doigts pour le lui arracher.
« Mon fils, » répéta encore Keiko. « Tu l'as vu. Dans tes rêves, tu l'as vu. »
Une sueur froide commença à couler dans le dos de Tamao. Keiko… parlait de Hao ? Elle tenta encore de reculer, en vain.
Avec un sourire étrange, Keiko prit Tamao dans ses bras. « Cela fait si longtemps que je ne l'ai pas vu… Mais tu vas le ramener, maintenant. »
L'étreinte était froide et rigide. Le kimono blanc de l'adulte faisait comme un grand linceul qui s'enroulait tout autour de Tamao, et elle la serrait si fort que la jeune fille peinait à respirer. Mais plus que l'étreinte de Keiko, c'était ses mots qui l'étouffaient, et ce qu'elle devinait au travers. Le fils dont elle parlait... ce n'était pas Yoh. Bien sûr, voilà où était la clef, ce n'était pas Yoh qu'elle cherchait avec tant de désespoir, mais l'autre, celui qu'on lui avait volé. Celui qui tuait en souriant et qui faisait chanter le feu... Kino pensait – espérait – exigeait que Tamao parvienne à toucher le coeur d'un Shaman millénaire, qu'elle ramène le loup, transformé en mouton, dans la bergerie. C'était absurde, impossible, et Tamao avait l'intime conviction que Keiko était complètement sérieuse. C'était un fardeau si lourd, bien plus que celui de la survie de Yoh et de l'inconnue...
Prise d'une nausée traîtresse, Tamao repoussa l'adulte sans ménagement.
« J-je suis désolée ! »
Et après avoir jeté ces mots, plus comme une insulte que comme une véritable excuse, elle s'enfuit en courant. Elle quitta la petite cour, laissa derrière elle les murs de l'enceinte principale et continua de courir jusqu'à atteindre la petite clairière où se déroulait normalement la cérémonie du misogi. Éreintée, Tamao s'assit sur le banc de pierre qui s'y trouvait, puis s'allongea. Sa respiration ne se calmait toujours pas, et elle voyait le monde tanguer autour d'elle. Le bruit de l'eau lui parvenait comme déphasé et assourdissant à la fois, et avec un gémissement Tamao plaqua les mains sur ses oreilles.
Elle ne se rendit pas compte qu'elle s'endormait.
