Shizuo, en se réveillant, agit selon son habitude: il se leva, grognant contre ce satané soleil qui prenait un malin plaisir à l'éblouir chaque matin. S'extrayant de son lit, il prit la brosse sur sa table de nuit et se frotta les dents avec avant de se rincer la bouche dans le seau juste à côté. Tout le monde trouvait ça stupide.
« Se laver les dents ? Et puis quoi encore ? Bientôt on se bichonnera les cheveux avec des crèmes spécialisées pendant qu'on y est ! » lui lançait-on sarcastiquement quand on le voyait faire. Mais bon, ce n'était pas comme si Shizuo se souciait réellement de l'avis des autres, il vivait sa petite vie dans son coin, faisait son travail dans le village et ça s'arrêtait là.
Un jour, il avait perdu un défi avec Kadota et avait dû se brosser les dents avec le même genre de brosse comme gage, mais il avait trouvé ça tellement agréable qu'il avait continué à le faire chaque matin depuis lors. Quelle étrangeté... Mais la vérité n'était pas le fait qu'il se brosse les dents mais qu'il avait l'impression que sa bouche était si fraîche une fois cela fait, de sorte que s'il ne le faisait pas, elle en devenait pâteuse et ça le dérangeait franchement.
Il suivit donc son petit rituel matinal et soupira d'aise quand il ne vit aucun groupe enfant particulièrement turbulent ne jouait bruyamment juste sous sa fenêtre comme chaque matin.
Ses sourcils se froncèrent. Comment ça, aucun enfant qui braillait dans tous les sens ? Il sortit donc en trombe de sa maisonnette, encore en simple tee-shirt blanc et caleçon mais se rendant bien vite compte qu'il ne pouvait pas sortir dans une tenue pareille — surtout pour partir à la recherche d'enfants (les gens avaient les idées bien trop mal placées dans ce village pour qu'il puisse se le permettre) — il fit demi-tour et revêtit sa tenue de gardien.
Parcourant les rues du petit village, il se rendit bien compte que tous les enfants avaient disparus et craignit d'abord d'avoir eu affaire à une sorte de kidnappeur. Petit, on lui avait raconté l'histoire du joueur de flûte d'Hamelin. Ce serait bien sa veine qu'ils aient à faire à un truc du genre, tiens ! 'Manquerait plus que le joueur de flûte d'Hamelin débarque, déjà qu'ils devaient se coltiner une malédiction à coup de monstres tout droit sortis des enfers.
Croisant la route d'Akabayashi, il le questionna au sujet d'Akane.
— Mmmh... Nan, je ne l'ai pas vue, mais il me semble qu'elle voulait se rendre tôt ce matin chez Shiki pour te faire une surprise, donc mieux vaut pas la déranger.
— J'irai tenter ma chance autre part, pas grave... Merci.
Sur ces mots, il reprit sa quête mais personne ne les avait vus. Seul Tom su lui apporter un peu d'aide. Il aurait apparemment vu Erika courir des étoiles dans les yeux vers la place du village. Bien qu'elle ne fût pas vraiment une enfant, cela restait tout de même son seul et unique indice. Il se mit ainsi en route pour la place.
Mais même aux abords de la place, un silence de mort régnait sur les lieux. Aucun cri d'enfant, rien. Seule une voix sombre et vieillie par les âges parvînt à ses oreilles.
— Oh oui, je l'ai vu, aussi clairement que vous êtes là, maintenant. Un monstre d'une cinquantaine de pieds de haut ! Je n'ai jamais vu plus effrayant ! Il faisait bien trois ou quatre fois ma taille !
Curieux, Shizuo s'approcha puis pénétra sur la place. Au centre, assise sur le rebord de la fontaine, une vieille dame encapuchonnée d'un voile translucide parlait vivement, agrémentant son récit de larges gestes devant une foule d'enfants et adolescents subjugués par ses paroles.
Il devina sans aucun doute qu'elle n'était pas originaire d'ici. Le village était si petit que par ici, tout le monde se connaissait et il était certain de ne jamais avoir vu cette vielle dame de toute son existence. Il n'y avait même pas de vieille dame dans le village de toutes façons. Cela expliquait sans doute en grande partie l'intérêt que tous lui trouvaient. C'était comme un personnage de foire. La dernière fois qu'un étranger était passé au village remontait bien à une ou deux années au moins.
Lui-même, en devinant qu'elle n'était pas originaire d'ici, s'était rendu curieux de savoir ce qui l'avait amené à venir et, en entendant de quoi son histoire traitait, ne put s'empêcher de se faire discret et, s'asseyant sur le rebord d'une fenêtre au fond de la place, d'écouter le récit de la vieille dame.
— De loin, c'est un ours enragé mais plus on s'approche, plus sa monstruosité apparaît. Il est rongé par les vers, pourri de l'intérieur. Ses yeux sont vides, ils sont néant, rien de plus, rien de moins. Sa fourrure est rongée par le démon. Lorsque qu'il nous fixe, notre cœur s'arrête. On reste sur place. Impossible de bouger.
Il n'y avait pas à dire, elle savait y faire avec les histoires, et, que ce qu'elle racontait soit vrai ou non, on aurait juré qu'elle avait réellement vu le monstre de ses yeux.
La vielle dame croisa le regard de Shizuo et ses yeux s'assombrirent. Elle se tut alors quelques instants, le fixant sans aucune autre forme de procès.
— Comment vous vous êtes enfuie, madame ? s'éleva une petite voix, dans son public.
Elle détourna difficilement le regard pour le poser sur le petit curieux qui l'avait interrogée.
— S'enfuir ? Pourquoi s'enfuir en voyant le monstre ? Tant qu'on est pas sur son territoire, il nous laisse tranquille. Enfin... sauf si... Vous connaissez la malédiction ?
Elle regarda son auditoire, interrogative et certains opinèrent du chef et un sourire mauvais naquit sur son visage.
— C'est dans un village maudit. Toutes les personnes qui y naissent doivent y rester jusqu'à leur mort, sinon, le monstre les prend en chasse et les tue avant de les dévorer. Une fois, ma grand-mère l'a vu de ses yeux. Elle avait trouvé ce fameux village et en s'en allant, un de ses habitants avait décidé de partir avec elle. Ils ont marché longtemps, longtemps. Mais une nuit, ils s'étaient couchés et un souffle à l'odeur immonde l'a réveillée. Au-dessus d'elle, il y avait le monstre qui dévorait le villageois hurlant à côté d'elle. Juste après, il avait disparu. Il n'y avait plus que des bouts de viande déchiquetée de son compagnon de voyage. Ce fut la dernière qu'elle alla dans la forêt. Quand elle est revenue, elle s'est allongée sur le canapé et à chaque fois qu'on lui parlait, elle hurlait juste « Le monstre ! Le monstre ! » et se taisait jusqu'à qu'on lui parle de nouveau.
La vieille dame soupira.
— Bref. Je vais pas passer ma journée à raconter mes aventures ! Laissez-moi tranquille et retournez à vos jeux de gamins de six ans ! Allez ! Du balai !
Les enfants, quelque peu intimidés par la doyenne s'exécutèrent sans discuter, les autres partant avec un peu de retenue, déçus qu'elle n'en raconte pas plus. Une fois la foule dispersée, l'ancienne s'étira et, se levant, s'éloigna de cet endroit exposé aux regards pour rejoindre une rue adjacente. En voyant la dame s'éloigner, il lui sembla que sa démarche était bien légère et son corps bien délicat pour une vieille dame vivant en hermite.
Bah, ce n'était pas ses affaires de toutes façons. Shizuo repartit ainsi lui aussi faire son travail de gardien et effectua sa ronde, toujours aussi silencieux, autour du village.
Après une heure de marche environ, apparu au loin la même vieille dame qu'il avait vu sur la place le matin même. Dès qu'il était apparu dans son champ de vision, elle ne l'avait pas lâché des yeux, toujours avec ce regard sombre, douloureux, hargneux. Passant à proximité, elle l'interpella.
— Toi. Je t'ai pas vu ce matin, si ?
Il se retourna vers la doyenne assise sur le muret bordant le chemin dallé, interrompant ainsi sa ronde. Il se demandait pourquoi il continuait à parcourir les kilomètres enserrant le village, parfois, vu qu'il ne voyait jamais rien de dangereux dans les environs. Mais bon, s'il pouvait se rendre utile et que ça rassurait les villageois, alors il était heureux comme ça.
Il fixa la vieille dame à quelques pieds de lui. De près, son impression de la matinée se confirma encore. Elle n'avait pas les traits d'une vieille dame. C'était une jeune fille dans une robe perdue entre un rouge carmin et un noir ombrageux, à l'image de ses iris. Qui était-elle ? Une sorcière, peut-être ?
Il n'avait jamais croisé de personne avec les yeux rouge auparavant. On aurait pu les croire faits de sang. Sa peau elle-même était d'une pâleur si extrême qu'on doutait même qu'il y ait des veines par dessous. Le plus étrange chez cette personne était qu'elle ne possédait pas réellement de formes à proprement parler et ses traits s'en retrouvaient ainsi parfaitement androgynes. Si elle décidait de se faire passer pour un membre du sexe opposé, elle y arriverait sans mal, sans aucun doute.
Un sourire naquit sur ses lèvres devant l'air interdit de Shizuo.
— Troublant, non ? Des yeux aussi rouges que le sang, une peau aussi pâle que la lune. C'est comme ça qu'on me décrit. Quand j'ai de la chance, on m'appelle l'enfant de la Lune, quand j'en ai moins, l'enfant du démon. J'ai même teint mes cheveux en noir parce que ça effrayait trop les gens que je croisais.
Définitivement. Ce n'était pas une vieille dame. Sa façon de parler, son ton léger, c'était celui d'une jeune fille dans la fleur de l'âge. Shizuo ne prononça pas un mot. Il ne comprenait pas comment le matin même, elle avait pu passer pour une vieille dame.
— J'étais dans une ville, une fois. On m'a dit que j'étais malade, malade d'albino-machin-chose. La maladie des hommes pâles.
La femme soupira.
— Tu m'as pas l'air bavard, toi. Je peux au moins savoir à qui je parle depuis tout à l'heure ?
Shizuo la fixa, se demandant de quel genre de façon il devait réagir puis, ne voyant pas de réel danger en elle, opta pour la franchise. Y voyant en plus l'occasion rêvée de satisfaire sa curiosité à son sujet, il s'empressa de répondre.
— Shizuo. Je suis le gardien du village.
— Quel rôle admirable, ironisa la jeune fille. C'est à cause du monstre dans la forêt que ce village a besoin d'un gardien ? J'en avais encore jamais vu.
— Je ne sais pas trop. Mais vous n'avez...
Shizuo s'arrêta soudainement de parler, comme pétrifié. Au moment même où il avait vouvoyé la jeune fille en face de lui, il avait senti comme un couteau acéré le déchiqueter de l'intérieur. Déconcerté, il avait fini par inspecter ses vêtements et les alentours mais non, rien. Seule demeurait cette aura sombre qu'il avait cru déceler dans l'iris de son interlocutrice mais (dont) il commençait à douter qu'elle se soit réellement logée dans ses pupilles à un quelconque instant tant son visage chaleureux contrastait avec l'impression qu'il avait eu. Il se reprit alors, toujours choqué par la noirceur qu'il avait perçue un peu plus tôt.
— Mais... Mais tu n'as pas peur de te faire attaquer en passant par la forêt ? Par des voleurs ou je ne sais quoi d'autre.
— Dans la forêt ? questionna la jeune fille, amusée, éclatant d'un rire franc. Mais y'a que des fous qui vont dans cette forêt ! Ils ne sont pas dangereux, en plus, juste un peu dérangés !
Elle lui adressa un sourire délicat et de son côté, Shizuo, sans qu'il sache réellement pourquoi, sentit son cœur fondre. Il se frotta l'arrière de du crâne, gêné et détourna le regard.
— En revanche, si c'est toi qui garde le village, il faut que tu saches un truc. Le « monstre », comme vous dites, on dit qu'il peut prendre forme humaine et qu'il en profite pour entrer dans les villages à la nuit tombée.
—
Akane, en compagnie de Shiki, avait fini sa surprise à l'intention de Shizuo. Elle se promenait, sautillant, un grand sourire aux lèvres et un panier tout aussi grand dans les mains, à travers les rues du village, à la recherche de son bien-aimé. Elle parcourut de nombreuses allées, toutes aussi semblables les unes que autres et au bout de trois heures, commença à désespérer de trouver un jour la personne qu'elle cherchait.
Ce village était décidément un véritable labyrinthe ! Comment pouvait-il être aussi difficile de trouver quelqu'un dans un lieu aussi petit ? Tout est-il qu'au détour d'une ruelle, elle se sentait presque prête à abandonner mais des éclats de voix l'attirèrent irrépressiblement : ceux d'une jeune fille dont elle était persuadée de ne jamais avoir entendu la voix auparavant.
La voix de Shizuo retentit alors et, dans un regain de joie, elle se précipita vers la source du bruit. Courant comme une dératée, elle arriva en vue des deux jeunes gens mais se figea instantanément. Shizuo la salua de loin, l'invitant à venir se joindre à eux mais la petite fille avait vu, elle avait vu le comportement étrange de son Shizuo-niisan envers la jeune fille et perdit son sourire presque instantanément.
Elle ne sut pourquoi mais, étrangement, c'était comme si on venait de la poignarder en plein cœur. Elle sentit sa gorge se nouer et, la boule au ventre, vit la jeune fille sourire innocemment, un regard de haine profonde à son égard. Alors elle lâcha le panier qui se renversa au contact du sol. Elle recula d'un pas, puis d'un autre, devant l'air incompréhensif de son bien-aimé, et tourna les talons, s'enfuyant en courant.
Elle courut loin, vite et s'enfonça dans les bois. Elle courut jusqu'à ce qu'elle ne puisse même plus voir le village, jusqu'à ce que la pénombre des bois soit partout autour d'elle. Le souffle court, elle s'effondra sur les racines noueuses d'un chêne. Recroquevillée sur elle-même, elle se blottit dans son chaperon rouge et inspira l'odeur de Shizuo que portait encore le vêtement.
Elle ne comprit pas ce qu'il lui avait pris et pourtant, de lourdes larmes ne tardèrent pas à dévaler ses joues et elle hurla à pleins poumons. Elle hurla de désespoir, de colère, de tristesse, de frustration. Si seulement elle avait pû être à la place cette sorcière, si seulement elle n'était jamais venue, si seulement elle ne les avait pas vus ensemble, si seulement elle avait été plus grande. Alors elle pleura à s'en dessécher toute entière et hurla à s'en casser la voix.
Cette fois-ci, aucun monstre étrange ne vînt la déranger. Personne ne la trouva. Personne ne vînt la voir. Personne ne partît à sa recherche. Elle se retrouvait ainsi seule avec elle-même dans la profondeur des bois.
Elle se noya dans ces larmes qui ne voulaient plus la quitter. Sanglotant à n'en plus finir, elle s'endormit au pied de cet arbre, le cœur compressé comme un oiseau en cage, se battant pour sa liberté sans pour autant jamais pouvoir l'obtenir.
Les graines de la fatalité venaient d'être semées.
THE END
