William avait attendu dans ce couloir pendant des heures. Il avait passé son temps debout devant les vitres du compartiment, à regarder le paysage défiler. Il repensait à ce que son épouse faisait dans la pièce voisine. Elle s'évertuait à sauver deux vies, elle faisait son devoir, sa passion. Il ne pouvait que se montrer fier d'elle, se demandant pourtant en quoi il était responsable de cela et donc pourquoi éprouver de la fierté ? Son épouse était bien capable de faire tout cela toute seule, il n'avait rien à voir là-dedans. Et pourtant, au fond de son cœur, William en éprouvait ; de la fierté de savoir que cette femme exceptionnelle était son épouse, qu'elle l'avait choisi lui, lui qui n'était qu'un Officier de police, qu'un homme ayant grandi dans une petite maison de Nova Scotia. Parfois il se demandait ce qu'il avait fait pour la mériter. Et parfois il se demandait s'il la méritait vraiment.
William vit plusieurs personnes entrer et sortir de la chambre de la jeune femme. Lorsque la porte s'ouvrait, il pouvait entrevoir Julia penchée vers le corps de la pauvre malheureuse. En une fraction de seconde il essayait de comprendre ce qu'il se passait. Le Docteur Ogden semblait calme, sûre d'elle et appliquée. Mais lui seul savait, lui seul pouvait lire sur son visage et dans son regard. Il aurait voulu être auprès d'elle, il aurait voulu pouvoir se pencher sur son oreille et lui murmurer que tout irait bien, qu'elle faisait du bon travail, qu'elle sauverait ces vies. Mais William ne croisa pas une seule fois son regard, il se contentait de regarder son visage, de voir une boucle blonde danser sur son front, de voir ses mains couverte de sang, juste avant que la porte ne se referme et qu'il ne se trouve seul face aux vitres du compartiment à regarder le paysage défiler sous ses yeux. J'aurai voulu qu'on le regarde ensemble, pensa-t-il, j'aurai voulu qu'elle voit ces grandes plaines, ces arbres, ces cours d'eaux, assise à côté de moi. Que nous regardions ensemble dans la même direction, au même instant. Peut être au retour. Nous le ferons lors de notre voyage retour, ce qu'elle fait à cet instant est bien plus important William.
Nisha poussa un autre cri de douleur qui déchira le cœur de Julia. Elle leva les yeux vers elle.
-Il me faut plus d'héroïne, elle souffre beaucoup trop.
A peine avait-elle terminé sa phrase qu'une jeune femme se rendit à la porte pour l'ouvrir et interpeller l'homme qui montait la garde à l'extérieur. Le Docteur Ogden l'avait suivit du regard et en une fraction de seconde elle avait cru voir la silhouette de son époux de dos dans le couloir. William était là. Elle soupira alors profondément; il était là, elle n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Même à distance, elle pouvait sentir son soutien, sa force, son amour. Julia savait qu'elle avait accompli de nombreuses choses dans sa vie grâce à lui, parce qu'il avait sans doute été le seul qui n'avait jamais douté d'elle, qui l'avait toujours soutenu, même lorsqu'elle s'était sentie incapable d'y parvenir. Elle ne l'avait jamais dit, peut être William l'avait-il compris, mais sans lui, il y avait un bon nombres de choses qu'elle n'aurait pas accompli. Elle qui s'était toujours montrée si indépendante et combative ne pouvait avouer qu'elle avait besoin du soutien d'un homme, son soutien, car à dire vrai le monde entier pouvait la critiquer, la haïr même, elle ne se souciait guère de ce que l'on disait sur elle ou sur les choix qu'elle faisait, mais William, William s'était différent. Il était différent. Et tout était différent avec lui.
Une fois encore, Julia s'essuya le front, y laissant une trace de sang mais ne s'en souciant pas outre mesure. Elle prit tendrement la main de la jeune femme allongée et elle lui parla doucement.
-Nisha, c'est presque terminé. Je vais encore vous faire une injection et vous vous endormirez, lorsque se sera le cas, je vais sortir le bébé et lorsque vous vous réveillerez tout sera terminé.
-Mais je...je ne peux pas...si je dors je...
-Vous n'aurez pas à pousser, je vais ouvrir votre ventre, tout en bas, ici, dit-elle en posant sa main en-dessous de son nombril, et lorsque l'enfant sera dehors, je vais le recoudre.
-Non, non je...il ne voudra plus de moi.
-Nisha, si je ne le fais pas vous allez mourir tout les deux.
-Si c'est une fille, ce sera pareil, il faut que se soit un garçon cela doit être un garçon si...
La jeune femme poussa un autre cri et Julia lui caressa tendrement le front.
-Calmez-vous, murmura-t-elle, calmez-vous.
Lorsqu'elle fut endormie, Julia procéda à l'opération, le cœur battant la chamade, la boule au ventre et la gorge sèche. Elle n'avait lu qu'un article sur le sujet, un article détaillé certes, mais rien qu'un article. Le doute s'empara d'elle, la peur. Eh puis, elle prit une profonde inspiration, tenant le scalpel à quelques millimètres de la peau de Nisha. Si elle voulait qu'ils vivent, c'était là sa seule chance. Sa main trembla un instant, juste une seconde avant qu'elle ne ferme avec force ses doigts sur son instrument et que d'un geste sûr et précis, elle n'entaille la peau de la jeune reine.
L'opération dura de longues minutes, le mouvement du train ne facilita pas la tâche du Docteur Ogden. Elle prit enfin le nourrisson entre ses mains avant de le placer dans une petite corbeille en osier que lui tendait une femme au service de Nisha. Il était ouvert de sang et de liquide amniotique, et elle caressa tendrement sa poitrine.
-Respire, murmura Julia doucement, allez petit ange, respire.
De longues secondes s'écoulèrent avant qu'elle ne voit la poitrine du bébé se gonfler et qu'il n'ouvre la bouche pour pousser un long cri strident. Un sourire se dessina sur les lèvres du Docteur.
-C'est bien, dit-elle dans un souffle, c'est bien.
Elle demanda à la jeune femme qui se trouvait à côté d'elle de nettoyer le bébé avec un linge humide, de le faire doucement pour ne pas le brusquer car il était minuscule. Mais Julia le jugea fort. Puis, après un dernier regard accordé à l'enfant, elle se concentra sur sa mère à nouveau. Julia s'occupa encore d'elle pendant de longues minutes. Elle finit par la recoudre et lorsqu'elle eut recouvert son corps d'un drap, elle se lava les mains dans une bassine en argent tout à côté.
-Prévenez le Maharaja qu'il peut venir, dit-elle à l'une des servantes.
Elle s'inclina et en un bond elle quitta la pièce en courant. Le Docteur Ogden regarda alors ses mains encore dans l'eau, ce sang qui coulait. Ce jour là, elle avait accompli quelque chose, elle avait donné vie à un enfant et elle avait sauvé sa mère. Du moins, au fond de son cœur elle espérait qu'elle avait sauvé la vie de cette jeune femme car Nisha était encore profondément endormie. Elle transpirait à grosses gouttes, mais sa respiration était longue et régulière. Elle repensa à ce qu'elle lui avait dit avant de s'évanouir, son mari ne voudrait peut être plus d'elle si elle portait une cicatrice, et si elle lui donnait une fille cela revenait à la laisser pour morte. Cette pensée la révulsait au plus au point. Elle vit la porte s'ouvrir et elle croisa le regard de William. Lui il aurait été le plus heureux des hommes si elle lui avait donné une fille, s'il avait pu être père. Lui il n'aurait que faire d'une cicatrice. Elle avait douté pendant des mois après avoir été tiré dessus par Eva Pierce, lorsqu'elle s'était remise de sa blessure à l'abdomen, lorsque William lui avait donné du temps pour s'en remettre. Elle avait eu peur qu'il ne veuille plus lui faire l'amour, et pourtant, il l'aimait toujours autant, il caressait souvent la cicatrice qu'elle en gardait, il lui arrivait de l'embrasser tendrement à cet endroit précis. William l'aimait et la désirait toujours autant et elle savait qu'il le ferait toujours en dépit de toutes les marques qu'elle pouvait avoir sur son corps.
La porte claqua, la faisant sursauter et le Maharaja se précipita vers le petit panier posé à côté du lit. Il regarda le nourrisson enveloppé dans un drap blanc et endormit. Il leva les yeux vers Julia qui essuyait ses mains.
-Le bébé? Dit-il doucement.
-Un garçon, répondit la jeune femme, il va bien mais il faut le surveiller car il est bien petit et fragile. Votre épouse se remet, elle doit se reposer mais je crois qu'elle est tirée d'affaire.
-Vous êtes merveilleuse pour une femme de l'Occident Docteur Ogden, je vais vous faire préparer un repas, vous le prendrez dans ma suite, c'est mon cadeau.
-Merci mais je...
-On ne refuse pas un cadeau, je vais vous faire servir du vin et des fruits, votre époux vous accompagne.
Julia n'eut pas le temps de répondre que le Maharaja quitta déjà la pièce. Elle le vit échanger deux mots avec William et elle s'intéressa à Nisha une dernière fois. Elle s'assura que le bébé aille bien et elle quitta la chambre, demandant à l'une des jeune femmes de rester avec eux et de la prévenir s'il se passait quoique se soit.
Une fois dans le couloir, elle ferma la porte derrière elle et elle plongea son regard dans celui de son époux. Celui-ci ne bougea pas, attendant simplement qu'elle ne fasse le premier pas et une seconde plus tard, elle se lova dans ses bras. Elle se serra avec force contre lui, resserrant ses bras autour de son cou, pressant sa poitrine contre son torse, échouant son visage dans sa nuque.
-Le Maharaja m'a dit que le bébé et sa mère vont bien, murmura William dans le creux de son oreille en la serrant contre lui, alors qu'est-ce que tu as ?
-J'ai besoin de tes bras, répondit Julia presque en pleurant, j'ai besoin que tu me sers tout contre toi.
-Ce fut éprouvant pour toi.
Elle acquiesça simplement, caressant sa peau avec son nez. Si seulement tu savais à quel point j'aimerai pouvoir te donner un enfant William. Si seulement nous trouvions le temps et le courage d'en parler. Si seulement tu savais.
-Mais nous en reparlerons, soupira Julia à contre cœur, il veut que nous mangions avec lui et tout doit être prêt à présent. Nous ne pouvons faire attendre un Maharaja.
-En effet, répondit William en sentant Julia quitter son étreinte.
Il croisa son regard dans lequel il cru voir une larme naître qu'elle ne laissa pourtant pas couler sur sa joue. Il la caressa et il déposa un doux baiser sur le bout de son nez.
-Vous êtes incroyable Docteur Ogden, dit-il doucement avant de glisser sa main dans la sienne.
Elle ne répondit pas mais elle lui sourit simplement, puis, ils se dirigèrent vers une autre cabine dans laquelle une table avait été dressée et sur laquelle se trouvait des dizaines de fruits, de plats différents, tous dans de la vaisselle en or et argent. Le couple échangea un regard et ils prirent place à table. Il était déjà le milieu de l'après-midi lorsqu'il commencèrent à manger et Julia remarqua enfin à quel point elle était en réalité affamée.
Le couple regagna leur cabine un peu avant la nuit tombée. Le soleil disparaissait derrière quelques collines à l'horizon dans des tons orangés, rouges et violets. William ferma la porte à clé derrière lui et il regarda son épouse se tenir devant lui. Elle avait les bras tendus derrière elle et elle tenait un collier en or et pierres précieuses autour de son cou.
-Il trouve que le bleu me va bien, dit-elle doucement, qu'en penses-tu?
-Que le bleu te va bien, répondit William en souriant, mais que tu n'as pas besoin de cela pour être superbe.
Julia lui sourit et elle baissa les yeux vers le bijou qu'elle tenait dans les mains. Aussitôt William passa ses bras autour de sa taille.
-Je le vendrai lorsque nous serons rentrés à Toronto, murmura-t-elle sans regarder son époux, l'argent que je pourrai avoir sera pour l'Armée du Salut, ils en ont bien plus besoin que moi.
-Mais tu aimes ce collier, n'est-ce pas?
-Il est somptueux, acquiesça Julia, je vais le porter, rien qu'une fois, rien que pour toi.
William leva un sourcil au plafond et elle rit doucement avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Il s'intensifia dangereusement et lorsque le souffle vint à leur manquer, ils se séparèrent simplement.
-Je vais faire un brin de toilette, souffla William, je reviens dans une minute.
Julia acquiesça en caressant sa joue où quelques poils éparses faisait leur apparitions. William n'avait guère eu le temps de se raser ce matin là et elle savait qu'il comptait le faire avant d'aller se coucher. Il la quitta alors pour se rendre dans la pièce voisine et se préparer. Elle en profita pour en faire autant. Elle retira ses vêtements un à un et elle les posa sur sa valise dans un coin de la pièce. Lorsqu'elle voulut passer sa chemise de nuit, elle se figea sur place voyant le collier qu'elle avait posé sur le lit. Un large sourire naquit sur ses lèvres.
-Que penserais-tu de visiter les Indes un jour? Lança William dans la pièce voisine. Le Maharaja m'a donné envie de voir ce pays.
-Pour cela il faudrait que tu puisses t'extraire de Toronto quelques semaines, nous avons déjà eu beaucoup de mal à partir pour ce voyage, et nous n'avons plus quittés la ville depuis notre Lune de Miel.
-Mmhh, grommela le jeune homme en passant le rasoir sur son menton, je t'avais promis de t'emmener à Paris aussi.
-Je ne pourrai y aller sans toi, ria Julia dans la pièce voisine, mon français est déplorable.
-Et pourtant tu me demandes de te parler en français parfois, répondit William en secouant la tête doucement.
-Je trouve cela incroyablement séduisant, répondit-elle simplement, surtout lorsque c'est toi qui le fait, même si c'est moins exotique que les Indes.
William ne répondit pas, continuant simplement sa tâche. Ils avaient parlé plus d'une fois de tous les voyages qu'ils auraient voulu faire, de tout ces lieux qu'ils avaient voulu découvrir, ensembles. Paris était toujours revenu au premier plan, mais cela impliquait un long voyage en paquebot, des semaines sans être à Toronto et fort était de constater que William n'avait jamais de permission assez longue pour partir si loin. Pourtant il s'était fait une promesse; il emmènerait Julia à Paris un jour, un jour.
Lorsqu'il avait fini de s'essuyer le visage, William quitta la salle de bain, éteignant la lumière au passage. Sur le pas de la porte, il se figea sur place. Son souffle se coupa. Julia se trouvait là, allongée sur le lit, les cheveux défaits, totalement nue, portant simplement le collier précieux que lui avait offert le Maharaja, autour du cou. Il ne s'était pas imaginé une seule seconde qu'elle puisse l'attendre dans cette position. Son corps réagit aussitôt au désir qu'il éprouvait pour elle. S'il l'écoutait, il la rejoindrait immédiatement sur le lit et il lui ferait l'amour de la façon la plus passionnée qu'il soit. Mais William resta là à la regarder quelques instants, à se délecter de la vue qu'il avait. Puis, il approcha du lit en souriant. Il se déshabilla et il s'allongea à ses côté. Ce qui l'avait empêché de lui faire l'amour ce soir c'était que Julia dormait paisiblement, ayant sans doute perdu la bataille contre la fatigue alors qu'elle l'avait attendu. Il la regarda avec amour quelques minutes, puis il ramena le drap sur leurs corps nus. Elle bougea un peu, mais elle ne se réveilla pas. Il éteignit la lumière et il la prit dans ses bras pour déposer un baiser dans ses cheveux.
-Je t'aime, murmura-t-il doucement.
William ne put s'empêcher de sourire en fermant les yeux. Il était tout simplement heureux.
à suivre...
