4.
- Tiens, il y avait longtemps que ce genre de phénomènes ne nous en voulait plus ! grinça Albator. C'était effectivement trop beau pour durer !
Derrière les baies vitrées de la passerelle, il n'apercevait plus que la plus profonde des obscurités, parcourue de traits de lumière. Et s'il tenait fermement la barre, il ne pouvait en rien influer sur son cuirassé vert qui fonçait à une vitesse tout bonnement inchiffrable, droit devant lui, attiré ou poussé en avant par la toute-puissance du vortex.
- Toshiro, tu peux analyser quelque chose ?
- Comme si je pouvais relayer quoi que ce soit. Mes instruments ne sont pas assez rapides pour capter la moindre chose. Je ne pourrai répercuter quoi que ce soit avant que nous ne soyons arrivés… quelque part.
- Oui, je me disais aussi. Cet interminable tunnel de liaison entre deux univers nous fera bien déboucher ailleurs, en effet. Mais pourquoi, je n'en sais fichtre rien !
- Les phénomènes galactophysiques n'ont besoin d'aucune raison pour se produire.
- Pas comme ça. C'est bien trop soudain et puissant, ce n'est pas du tout normal !
Le Grand Ordinateur ne put s'empêcher de rire en dépit du niveau d'alerte de la situation.
- A t'entendre parler, on dirait que tu en es à ton premier vol ! Il n'y a rien de bien normal dans l'univers, quel qu'il soit !
- Mais je commence à capter, parfois, les signes des mondes d'Alguérande et de Pouchy. Et il y a dans cet environnement à l'extérieur, des intentions hostiles bien particulières, précises même ! C'est nous que l'on voulait, et maintenant !
- Il est possible que tu aies raison, accepta Toshiro. Après tout, c'est bien de toi que les deux garçons tiennent leur chromosome doré ! Tu n'en étais pas le porteur actif, mais il était en toi.
- Comme si d'être mes enfants n'était pas un héritage déjà suffisamment lourd à porter… Ils l'ont payé, tous, durant le règne des Carsinoés !
- Encore des envies de suicide ? ironisa Warius en franchissant les portes de la passerelle. Je suis toujours là pour t'en empêcher !
- Oh, je ne suis pas encore assez stupide que pour me mesurer directement à du surnaturel ! protesta le grand Pirate balafré.
- Comme si on allait te croire, firent d'une voix l'Humain et le Grand Ordinateur.
- Sympa… On peut rêver mieux comme compagnons de calvaire !
- As-tu une idée de où ce couloir va nous recracher ? reprit plus sérieusement Warius.
- Sûrement très loin de chez nous… Si ça se trouve, il nous faudra des années pour rentrer, voire jamais si l'on en croit moult légendes galactopolaines !
- Je craignais de t'entendre dire ça, firent à nouveau ses deux amis.
- Toshiro, une idée de quand nous ne serons plus ballotés comme des bouchons de pêche sur une rivière en crue ? Je ne contrôle absolument rien et la barre tourne dans le vide !
- Ce premier trajet peut déjà durer une éternité !
- « premier » ?
- Bien sûr, tu viens de le relever : revenir d'un vortex est presque le voyage d'une vie – ce qui explique que nombreux soient ceux à n'être pas revenus chez eux.
- Et c'est moi qu'on traite de pessimiste…
Tombant dans une sorte de vide aussi intensément lumineux que glacé, Pouchy en ressentit néanmoins quasi de la satisfaction !
- Je savais qu'il y avait quelque chose de ce genre derrière le sommeil inexpliqué de mon frère !
- Et tu es venu le chercher… Tu te souviens de moi ?
- J'ai perçu ta présence depuis que Torien et l'Arbre ont pris en charge mon éducation. Tu as grandi en même temps que moi… Mais, tu ne devrais même pas exister ! jeta l'adolescent à l'adresse de la masse brumeuse écarlate devant lui.
- Je suis là à cause de tous les sentiments extrêmes qui s'expriment, de façon consciente ou non. Je suis l'incarnation de ce qu'ils n'osent prononcer ou accomplir ! Et je viens d'avoir pour aide une source d'énergie infinie !
- Tu ne peux pas agir ainsi… Je ne peux pas te laisser faire…
- Comme si tu étais capable de la moindre action offensive ! ricana le brouillard rouge sang. Tu as été bien imprudent de t'aventurer ici. Tu n'es encore qu'un enfant Humain !
- Je refuse néanmoins qu'on fasse du mal à ceux que j'aime, et ils sont plusieurs à bord de l'Arcadia !
- Retourne donc à tes jeux, tu ne seras jamais de taille.
Venu du cœur de la brume, un éclair foudroya le papillon qu'était Pouchy, le réduisant en cendres.
