Daniel se réveilla le lendemain avec une barre dans le crâne sans avoir le moindre souvenir de l'email qu'il avait reçu la veille. Ce n'est qu'en posant son café fumant à côté de l'ordinateur où brillait doucement le logo d'Abstergo qu'il se rappela vaguement avoir reçu quelque chose de dérangeant… Avant que la vérité ne lui revienne en pleine figure, achevant de le réveiller.

« Vidic n'est pas un bienfaiteur. Il use et abuse de son pouvoir pour faire de votre vie un Enfer en se servant de vous comme d'un robot. Et quand vous le verrez, il enrobera ses félicitations d'un discours paternaliste. »

Daniel resta un long moment devant l'écran allumé tandis que la batterie se vidait lentement et que son café refroidissait. Il avait rendez-vous avec Vidic en fin de matinée. Vidic devait vivre ici, ou dans le coin, lui aussi. Plus probablement dans l'enceinte même des locaux d'Abstergo Industrie Italia. Les bâtiments formaient un large complexe surveillé 24 heures sur 24 qui disposait de plusieurs pôles. Il y avait le pôle technologique où vivait Daniel, un bâtiment immense de vingt sept étages dont plusieurs étaient fusionné en un seul étage au plafond presque aussi haut qu'une cathédrale, c'était la salle aux Animus. Immense hangar agrémenté de plusieurs open spaces aux murs de verre, dont chacun contenait un Animus et sa console d'exploitation, il était percé sur son mur du fond d'une immense croix dont les branches touchaient le sol, le plafond et le deux murs adjacents. La croix des templiers. Subtil rappel pour ceux qui travaillaient là et n'ignoraient rien de leur allégeance. Pour rentrer dans l'Animus, il fallait montrer patte blanche et réciter les sermons. Seuls les templiers, novices ou maîtres, avaient accès aux machines. Et au bâtiment, apparemment. Daniel n'avait pas encore eu l'occasion de se balader et il n'avait pu voir le complexe que via les plans obligatoires à chaque étage en cas d'incendie, ou simplement le panorama qui s'offrait à eux au travers des baies vitrées. Est-ce que les choses avaient changé, pendant le temps qu'il avait passé dans l'Animus à revivre les mémoires de son grand-père ?

Certainement pas. Les plateformes d'appel qui géraient les abonnements aux divers programmes d'Abstergo (télévision, téléphonie, Internet, jeux en ligne) devaient toujours se trouver près de l'unique entrée du complexe pour fournir une vitrine crédible aux rares visiteurs. Les employés eux-mêmes voyaient leurs mouvements limités au sein du complexe : il eut été malvenu qu'une simple opératrice téléphonique puisse ne serait-ce que voir la salle des Animus.

Dans son souvenir, un bâtiment à plusieurs étages jouxtait celui des plateformes téléphoniques. L'accès y était règlementé (par principe, pour justifier que l'accès soit règlementé dans le complexe il ne fallait rien laisser au hasard) mais il ne contenait que les serveurs des jeux en ligne. Maintenu à température ambiante, il faisait la joie des utilisateurs des services d'Abstergo Entertainement. L'une des rares branches où la firme utilisait son vrai nom. Les jeux en ligne gagnaient chaque jour en réalisme, mais aucun ne pourrait égaler l'Animus, avait pensé Daniel en visitant le bâtiment quelques mois auparavant.

Derrière celui-ci, un bâtiment de « remise en forme » des employés. Comme d'autres grandes firmes américaines dans le monde, Abstergo maintenait la façade des bonnes relations entre employés avec un système de détente. Gymnase, Spa, rien n'était trop beau pour les employés… Du moins dans les trois étages qui dépassaient du sol. Au sous-sol auquel on accédait via une antique porte pourtant verrouillée par la dernière technologie numérique, un centre d'entraînement paramilitaire s'étendait bien plus loin que les limites du bâtiment. Lequel débouchait sur une cour, loin des regards, plus grande qu'un terrain de football, où on pouvait s'entraîner à divers usages comme celui des armes à feu ou des techniques de survie. Dire que pendant un an, des hommes avaient sué sang et eau à se former, pendant que Daniel rêvait…

Un an dans l'Animus… Comment c'était possible ? Il avala son café froid et s'habilla avec ce qu'il trouva dans son armoire. Des vêtements paramilitaires dans lesquels il flottait un peu. Forcément, après un an sans se nourrir correctement… Incroyable miracle de la technologie. Il se sentait faible, mais relativement en forme.
Il referma son ordinateur en claquant à nouveau l'écran sur le clavier… Avant de l'ouvrir pour le relancer. Il patienta le temps que la machine se remette en route en tapant nerveusement du pied. Il se sentait fautif. Il n'avait pourtant fait que ce qu'on attendait de lui, mais cet e-mail… Il passa le pointeur au dessus du bouton « supprimer », mais laissa son geste en suspens. Un mèche retomba sur son visage qu'il chassa avec colère. Il allait aussi falloir se débarrasser de cette tignasse. Fini les années de hippie à se prendre pour un messie, fini les années de drogue et de taule. Maintenant, il allait reprendre sa vie en main. Toutefois…
Il archiva le message du mystérieux W. et éteignit l'ordinateur.

Il avait rendez-vous avec Warren Vidic.

Le bureau du professeur se trouvait juste au dessus de la salle des Animus. Une grande baie vitrée lui offrait un panorama parfait sur le travail de ses employés dans les machines qu'il avait inventé lui-même et qu'il perfectionnait chaque jour. Daniel aurait pu passer par les couloirs sud du bâtiment mais il préféra se rendre dans la salle qui avait tout son intérêt pour observer les sujets consentants, et il resta un instant songeur en voyant le soleil l'éblouir au travers de la croix des templiers. Il était l'un d'eux à présent. Non, il l'avait toujours été, rectifia son esprit. Et pourtant… Il se sentait horriblement étranger, déplacé, dans cet univers. Mais que dire de celui des Assassins… Il poussa un long soupir et passa la main dans ses longs cheveux qui ne seraient bientôt plus qu'un souvenir. Les ascenseurs étaient au bout de la salle. En les empruntant, on prenait de la hauteur et on pouvait contempler chaque open space, chaque machine, chaque templier qui se laissait aller au gré des entraînements virtuels dans le ronronnement apaisant des machines. Sa psy lui avait dit que tout le monde ne supportait pas l'Animus. A cause de l'effet de transfert, ou d'une sensation de claustrophobie. Lui aurait donné tout l'or du monde pour qu'on le laisse y rester. Mais pour l'heure, il fallait rendre des comptes au grand-maître.

il enrobera ses félicitations d'un discours paternaliste…

Ce maudit courriel le harcelait comme une bribe de chansons pop qui tourne en boucle dans votre tête et finit par vous rendre fous. Il grogna un juron en russe et sortit de l'ascenseur pour prendre le couloir qui menait jusqu'à la porte qui indiquait « Pr. Vidic – Directeur du programme de recherches génétiques de l'Animus » sous le logo à trois branches d'Abstergo. Il voulut toquer avant de se rendre compte qu'au vingt et unième siècle, devant des portes en alliage métalliques gérées par circuits électroniques, on ne toquait sans doutes plus aux portes. Réflexes d'un monde à l'ancienne depuis longtemps disparu… Et pourtant si vivace dans l'Animus ! Il se tourna vers les écrans dans son dos et découvrit la présence d'une secrétaire qui devait le prendre pour un parfait idiot.

« J'ai rendez-vous avec le professeur.

- Bien sûr, monsieur Cross. Laissez-moi une minute… Professeur ? Monsieur Cross est arrivé. Tout de suite. Allez-y . » lui dit-elle avec un grand sourire.

Encore une qui devait le prendre pour un « héros. »
Les portes s'ouvrirent dans un chuintement plus sonore que la porte de son appartement et il entra pour la deuxième fois dans le bureau de Warren Vidic.

Le bureau était immense et comme tout le reste du complexe, bâti en béton, acier et verre, lui donnant un air froid mais résolument moderne. A sa droite, la baie vitrée donnait sur la salle aux Animus. Devant lui, un bureau aux formes arrondies, du même acier que celui des poutres apparente. Et derrière le bureau recouvert de dossiers et d'écrans lumineux, l'homme qui l'avait mis de force dans l'Animus plus de vingt ans auparavant. Il ne l'avait revu que lors de son retour à la maison mère, les vêtements encore pleins du sang du mentor. Oh, bien sûr, il l'avait vu en coup de vent puis par écran interposés lors de la Grande Purge, quand il avait ordonné à sa psy de lui injecter encore et toujours plus de neuroleptiques pour faire de son cerveau la bibliothèque de données la plus précieuse d'Abstergo… Mais c'était il y a longtemps. Et pourtant le souvenir était vivace. Le visage qui s'était penché en lui ordonnant de se taire, en lui criant que sa mère était morte et ne pouvait plus rien pour lui. La voix qui avait ordonné au docteur Sung de le droguer tant et plus parce qu'il n'était qu'une « propriété d'Abstergo ». Ce visage souriait lorsqu'il se leva pour venir à sa rencontre, les bras ouverts, pour une accolade chaleureuse.

« Daniel, mon garçon, te voilà enfin, dit Vidic en le serrant dans ses bras.

- Professeur, dit simplement Daniel sans bouger.

- J'ai surveillé chaque jour tes progrès dans l'Animus. Et je pense qu'il est inutile de te dire que notre dernière opération de concert fut un succès incontestable, même si certains chefs de file des Assassins comme Bill Miles restent introuvables.

- C'est ce que m'a dit le docteur Sung, répondit-il calmement.

- Assieds-toi, veux-tu un verre ?

- Il est un peu tôt pour ça.

- Ha ha, oui, pour toi peut-être, moi je suis sur ces dossiers depuis cinq heures ce matin. Comment te sens-tu ?

- Faible. Mais relativement bien.

Il ne parvenait à desserrer les dents que pour donner des informations essentielles, hachées. Il te félicitera d'un ton paternaliste… C'était bien vu, jusqu'ici.

- Je vois. Il va falloir te remettre en forme. Je ne te cache pas que te maintenir en forme si longtemps dans l'Animus a été un défi mais au final, tu nous as aidés à créer un programme longue durée.

- Un cobaye, hein ? Voilà qui me change.

- Allons, mon garçon, pas de mots si durs, nous avons tous veillé sur toi. Tu es l'élément le plus prometteur que j'ai rencontré jusqu'à présent.

Des mots similaires à ceux que le mentor des assassins avait prononcés à son égard… Avant que Daniel, poussé par une impulsion incontrôlable, ne lui enfonce sa propre lame dans la gorge. Il se demanda un court instant si Vidic pensait qu'il avait oublié sa première séance forcée dans l'Animus, quand il était enfant. Pour lui, Daniel ne devait être qu'un robot bien programmé dont on manipulait la mémoire au gré des missions. Avait-il tenté d'éliminer ces souvenirs ? Il devrait être plus prudent lors de ses prochaines visites dans la machine à rêves…

- Je ne vous décevrai pas, dit-il simplement.

Comme il l'avait dit au mentor… La hache de guerre était enterrée, pour le moment. Daniel avait besoin du vieil homme.

- Bien. Tout d'abord, tes heures passées dans l'Animus n'ont pas été perdues, je tiens à ce que tu le saches.

- Comment ça ?

- Nous avons pu en tirer profit. Tu pourras le constater en passant au pôle recherche et développement plus tard.

- Bien.

- Autre chose tant que j'y pense, tu as remarqué - si tu t'en souviens – que l'accès à certaines parties de ce complexe est règlementé. Il est noté dans mon dossier que tu as subtilisé la carte de ta psychologue pour pouvoir t'y balader à loisir. Mais voici quelque chose qui devrait te faciliter la vie et t'éviter d'avoir recours à ces stratagèmes.

Il fit glisser un petit rectangle de plastique sur le bureau.

- C'est écrit « temporaire » ?

- Je préfère faire les choses dans les règles et à ton gré, expliqua Vidic.

Tu parles…

- Nous avons besoin d'une photo récente de toi, tu iras la faire faire au pôle administratif. Tes données biométriques seront collectées et tu auras ta carte à ton nom qui te donnera accès à l'intégralité du complexe – y compris la salle des Animus.

Daniel se redressa, plus excité qu'il n'aurait souhaité le montrer. Il attrapa la carte rapidement et observa le petit rectangle de plastique où seul le logo Abstergo et la mention « Personnel – Temporaire : accès complet » témoignaient du précieux sésame. Enfin.

- Bien évidemment nous te faisons confiance, il ne faut pas abuser des bonnes choses. Tu as passé trop de temps dans l'Animus pour y retourner tout de suite. Il va falloir te confronter à la vie réelle, te remettre en forme. Tu te rappelles du centre d'entraînement ?

- Oui.

- Bien, un instructeur t'y attendra. Quand il aura fini ta formation, tu deviendras toi-même instructeur. Tu connais les Assassins mieux que personne. Nous te laissons un jour ou deux pour émerger complètement, et après –

- Je n'ai pas besoin d'un traitement de faveur.

- Bien, c'est ce que j'aime entendre. Y a-t-il autre chose dont tu voudrais disposer ? Un plus grand appartement ? Une compagnie féminine ?

Le sourire de Vidic était déjà peu engageant pour quelqu'un comme Daniel qui avait subi son joug toute sa vie, mais alors quand il faisait mine de s'encanailler, il en devenait parfaitement répugnant.

- La seule chose qui m'intéresse c'est le dossier de mon ancêtre. Nikolai Orelov. Et sa descendance.

Le plaisir sauvage qu'il éprouva à voir le sourire du vieil homme se figer fut de courte durée, mais appréciable. Le professeur retrouva bien vite son ton onctueux.

- Je peux te fournir celui de Nikolai Orelov et celui de son fils, mais je crains que nous n'ayons perdu la trace de sa descendance après celui d'Innokenti Orelov, ton grand-père.

Ben tiens. Et comme ça pas moyen d'avoir accès aux dossiers de ses parents, pas moyen de voir la mention « assassinés par l'Ordre » sous leur date de décès.

- Ça me suffit, mentit-il.

- Oh et tu as sans doutes vu que tu as un login et un mot de passe te permettant d'accéder en partie au système interne de nos bureaux. Ils sont sur l'ordinateur que j'ai fait mettre dans ta chambre.

- Je ne l'ai pas encore allumé, mentit-il à nouveau en espérant ne pas être surveillé.

- Tu verras, alors. Je t'ai mis un post-it virtuel sur le bureau de la machine avec tes identifiants.

- Parfait. Mais pourquoi n'ai-je accès qu'à une partie du système alors que j'ai accès à la totalité du complexe ?

- Il y a des programmes délicats dont on restreint l'accès aux programmeurs, de peur qu'une erreur ne sabote tout le système. C'est très délicat, je pense que tu peux le comprendre, répondit le professeur comme s'il avait planifié la réponse bien avant leur entrevue.

- Je vois.

- Ce sera tout ?

- Oui. Merci, professeur, se força-t-il à dire d'un ton respectueux.

- Le dossier sera sur ton bureau avant que tu ne rentres ce soir. Bonne journée Daniel, bon retour parmi nous. »

Daniel prit congé, vaguement nauséeux, mais conscient d'avoir le sésame qui lui manquait depuis si longtemps dans les poches. Il allait devoir se rendre au centre d'entraînement pour se remettre à niveau avant de former les recrues. Il allait falloir passer par un méchant bourrage de crâne et il savait qu'il serait trop faible pour y résister. Mais le professeur avait au moins raison sur un point : Il était temps de se confronter à la vie réelle et d'y faire ses preuves. Tandis que l'ascenseur le faisait redescendre, il énuméra mentalement son programme des jours à venir : la remise en forme, se couper les cheveux et faire faire sa propre carte, son sésame personnel qui ferait de lui un employé à part entière du rouleau compresseur des Templiers.

Il allait être très occupé ces prochains mois.