Et ainsi, comme l'ont fait avant moi des générations de shinobis, je quitte le petit chemin qui borde la forêt. Mes doigts de pieds sont couverts de rosée et je répète à mi-voix: « il est un temps pour se recueillir auprès de ceux qui sont tombés…»

Il doit être six heures à présent, mais le soleil n'est pas encore levé. Devant moi, il y a une silhouette, seule.

J'arrive enfin.

Chôji me fait une place, nous nous taisons. La tombe d'Asuma est couverte de fleurs. Je crois qu'Ino passe tous les jours. Kurenai aussi évidemment. Il y a un petit sachet dans un coin: Chô lui a encore apporté des bonbons.

«-Toi non plus tu ne parvenais pas à dormir ?

- Non. J'ai encore rêvé d'Asuma. J'avais besoin de venir… » Et je me force à dire la vérité jusqu'au bout: « Parfois, son absence m'est insupportable ».

Je ne mens pas. Pas avec Chôji : la sincérité est le sceau de toute amitié. La force de la nôtre ne souffre pas l'esquive, même polie.

«- J'ai perdu quelque chose de précieux. Et j'ai beau savoir que nous avons hérité de lui, que nous sommes les jeunes feuilles ayant poussées dans son ombre, protégées par lui, qu'il est encore là d'une certaine façon, j'ai beau être fier d'être devenu celui qui à son tour va protéger la jeune génération de Konoha…c'est comme si quelque chose s'était fêlé en moi.

La nuit… enfin, surtout la nuit, ça m'empêche d...» Et je m'arrête là parce que j'ai conscience d'être pathétique.

Chô ne dit rien, il me regarde. Il y a de la tendresse dans la main qui se pose sur mon épaule. Et nous restons là, à regarder la tombe d'Asuma en silence.

Le jour commence tout juste à poindre et la chaleur dans la main de Chôji, le sentiment de partager ensemble un quelque chose qui n'a pas de nom, ramène peu à peu le calme dans mon esprit.

«-Vous êtes là ?» Ino se tient derrière nous, un énorme bouquet dans les bras, visiblement étonnée de nous voir. Elle se penche, pose les fleurs sur la tombe et se met à les arranger lentement.

«- Vous êtes plus matinaux que moi…». Elle me jette un regard en coin.

«- Galère.

- En tous cas, il ne faut visiblement pas compter sur vous pour fleurir la tombe d'Asuma…

- Nous on n'a pas juste à se servir dans la boutique familiale… Et puis j'ai emmené autre chose à Asuma…»

Je sors le paquet de cigarettes de ma poche et le pose devant moi. Je recule et le regarde, posé là, en équilibre entre le bouquet d'Ino et le sachet de bonbons de Chô.

«- … Ca fait bizarre d'être tous réunis là… ». Je me tourne vers mon ami, un peu étonné par sa remarque, mais, c'est vrai : on ne s'est jamais retrouvé ainsi, juste tous les trois, devant cette tombe.

Ino aussi paraît surprise. Et, sans plus de raison, elle se met à rire tandis que sa main droite se pose sur l'épaule de Chô, et qu'à gauche son autre main se referme sur la mienne : elle vient se coller contre nous deux. Mais pourquoi faut-il toujours que les filles fassent des choses aussi embarrassantes ?

Est-ce que c'est dans leurs gènes ?

Je m'aperçois alors que Chôji a baissé la tête et, en effet, on dirait qu'Ino nous chuchote un truc : «…un temps pour vivre et transmettre à son tour. Il sera fier de nous…». Je soupire. Vus de l'extérieur on doit avoir l'air fin ! D'ailleurs, il ne manquerait plus qu… Ah! Galère ! Faites que personne ne nous voit… faites que personne ne…

«-Salut jeunesse ! Que c'est beau la saine amitié des ninjas !»

Parfait.

«-Maître Gai ? Bonjour !» Ino s'est retournée tout sourire.

«- Alors, votre équipe est venue se recueillir auprès de son Sensei avant l'entraînement ? Bravo : rien n'arrête la fougue de la jeunesse…

-Euh… oui…» Chôji sourit : «Et vous, que faites-vous ici Sensei ?»

«- Et bien, mon vieux rival Kakashi vient souvent se recueillir le matin sur la stèle funéraire du village et j'ai bien l'intention de l'intercepter quand il passera. Aujourd'hui même je lui prouverai ma supériorité ! J'ai mis au point une épreuve pour nous départager, il s'agit d'une course les yeux bandés en poirier sur deux doigts : seuls l'index et l'annulaire de la main gauche seront autorisés pour avancer ! Qu'est-ce que vous en dites ?»

Que j'aimerais vraiment savoir ce que ses parents lui ont donné a mangé lorsqu'il était petit. Après tout, sa mère était peut-être pire que la mienne…

«-Ça a l'air super ! » Si tu fayotes Ino, on ne va pas s'en sortir …

«- Vous voulez une petite démonstration ?»

Pitié !

«-Non, non, maître Gai. Gardez vos forces pour Kakashi !»

«- Ah! C'est vrai. J'ai hâte qu'il arrive…

-… A tous les coups, il va refuser… » Ino me lance un regard noir. Et Chôji pareil ! Ils sont fous ? Il fallait bien que quelqu'un lui dise, non ?

De toute façon c'est peine perdue, Gai me gratifie de sa stupide pose "nice guy" :

«- Absolument pas, il sera ravi : c'est la saine émulation des pousses verts et fiers de Konoha! Haut les cœurs Shikamaru-kun : rien n'arrête le rutilant fauve de jade!»

C'est un peu ce que je craignais.

«- Vous avez parfaitement raison, maître Gai ! » Et Ino vient de passer du côté obscur de la force…

«- Nous allons de ce pas nous entraîner, nous aussi !» renchérit Chôji.

"Nous" ? Mais il est six heures Chô ! A quoi tu joues ?

«-Bien dit Chôji ! La jeunesse est toujours ardente...

-Au revoir maître Gai…» Et Ino tourne les talons et s'éloigne, l'air bien décidé à rejoindre le terrain d'entraînement. Un signe de main et Chô lui emboîte le pas.

Bon ben…

«-Bonne chance avec Kakashi, Sensei!

Un dernier sourire.

-Merci Shikamaru !» Et j'allonge le pas pour rattraper Chôji qui est déjà en train de redescendre le chemin.


Je m'aperçois alors qu'il y a un petit relief dur sous la plante de mon pied gauche. Je m'assieds pour enlever ma sandale et déloger l'indésirable caillou.

«- Qu'est-ce qui se passe ? demande Chô qui s'est arrêté pour m'attendre.

- Un truc qui me gênait pour avancer …

-Et maintenant ?

-Maintenant, je crois que ça va aller. »

Il me sourit et on se remet en route. Le soleil est presque complètement levé.

Il va falloir qu'on rattrape Ino.