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Dans la cité de Faillaise, l'été s'accompagnait toujours d'une moiteur languide. La ville, construite sur un réseau de canaux, se trouvait prise dans ses propres vapeurs saumâtres.
Les plus chanceux sirotaient une ale sous l'auvent du Dard de l'Abeille les autres transpiraient à grosses gouttes sous l'effet combiné de la chaleur et de l'humidité.
Tandis qu'à la surface peinaient les citoyens travailleurs, un tout autre genre de résidents se reposait sous leurs pieds. Dans les entrailles de la ville, entre les murs épais tapis dans la terre, se cachait la Citerne, le Quartier Général de la Guilde dont il faisait partie.
Pour le commun des mortels, ce n'était pas un endroit particulièrement attirant. Trop obscur, ce trou à rats suintait le vice. Exactement ce pourquoi il aimait y vivre. Il se plaisait à imaginer ces idiots en haut, trimant et complotant les uns derrière les autres en pensant doubler leur prochain. Il se mit à rire. Braves gens ! A racler le moindre septim pour le montrer fièrement à leurs voisins ensuite. Cynric observait leur manège, toujours le même, d'un œil narquois. Tout ça pour ça ! Ils lui faisaient presque pitié. Alors qu'il lui suffisait à lui de tendre la main pour leur dérober leurs précieuses richesses, si patiemment, si jalousement emmagasinées.
Cynric étala ses longues jambes en travers de son lit. Il ferma les yeux, écoutant les bruits de la Citerne.
Non loin de lui, la détente d'un arc, l'envol d'une flèche. L'air se vrilla puis le son se referma d'un coup sec. La Duchesse, comme on l'appelait, avait atteint sa cible. Pas trop tôt…
Depuis un mois qu'elle les avait rejoints, cette fille sans visage ne parvenait toujours pas à planter le dixième de son carquois dans le mannequin. Et il ne fallait même pas parler d'en atteindre le centre… Jour après jour, comme une tâcheronne butée, elle recommençait ses exercices, et envoyait ses pointes un peu partout. Lorsqu'elle était dans le coin, on ne pouvait plus guère errer autour des cibles sans se ramasser une flèche dans le cul.
Il leva les yeux au plafond. Ce n'était pourtant pas faute de lui avoir montré.
Hormis cela, c'était une bonne recrue, même s'il était évident qu'elle ne les avait rejoints que dans un seul but : se payer une nouvelle tête. Mais elle était fiable, bien plus que ce glandeur de Vipir, avec qui elle passait pourtant tout son temps. Indépendante aussi – une qualité, du moins de son point de vue. Et obéissante. Mieux valait pour elle. Mercer n'en aurait fait qu'une bouchée sinon.
-Cynric ! le héla Brynjolf, le second de la Guilde. Debout. Mercer te demande.
Quand on parle du loup…
Il se rendit d'un pas nonchalant au bureau du chef. Il n'aimait pas être à la botte de quelqu'un et ne manquait jamais une occasion de le faire sentir.
-Ah, enfin, fit la voix caillouteuse de Mercer. On va peut-être pouvoir commencer le briefing maintenant.
Le patron n'était pas content. Il n'était jamais content. Comment s'y prenait-il pour toujours avoir l'air aussi fumasse ? Cynric avait du mal à saisir ce genre d'attitude.
-Bon, écoutez bien tous les deux, je ne vais pas le répéter deux fois. Le gars qui essaie de nous doubler à Markarth, il s'est fait chopper. Vous allez me le ramener. Vivant. Compris ?
-Mais… commença la fille sans visage.
-Mais quoi ?
-Les gardes l'ont sûrement envoyé à Cidhna.
-Et alors ?
-Et alors Cidhna est réputée inviolable, intervint Cynric. Il n'avait aucune envie de se faire envoyer dans ce traquenard.
-Ah oui ? Et qui se vante d'être le maître de l'évasion ? Hum ? Je te signale que les Parjures ont réussi, eux.
Merde. Il détestait se faire manipuler ainsi mais il ne pouvait pas non plus laisser quelqu'un ternir sa réputation.
-Bon, concéda-t-il. Et pourquoi elle ?
Il désigna la fille sans visage du menton.
-J'ai comme la nette impression que notre petite gueule de porte-bonheur connaît bien cette ville, hein ma jolie ?
Mercer s'y entendait en matière d'insulte. Les cicatrices de la femme ne bougèrent pas d'un millimètre.
-J'ai connu la bande de Madanach, lâcha-t-elle à contrecoeur.
-Parfait. Maintenant dehors.
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Markarth. L'autre bout de la province. Et dans le sens le plus large, bien sûr.
Cynric n'appréciait guère cette ville. Certes, les richesses y pullulaient autant qu'ailleurs, sinon plus grâce aux Sang d'Argent. Mais toute cette ville puait le mensonge et le meurtre. Or cela ne lui rappelait pas forcément d'agréables souvenirs. Lui-même avait échappé de justesse au billot alors qu'il travaillait encore à Daggerfall. Il n'avait dû sa survie qu'à un malentendu. Au moment de sa capture, on l'avait tant battu qu'on l'avait rendu méconnaissable. Lors de son transfert dans les cachots royaux, on l'avait simplement confondu avec son compagnon de cellule. Le gars avait hurlé comme une truie, et lui, il s'était allongé dans la paille et avait fait le mort. Il n'en était pas très fier et préférait garder toute cette histoire pour lui.
Ils arrivèrent à Markarth couverts de poussière.
Ils attachèrent les chevaux à l'abri d'une cache de la Guilde, dans les collines. Pas question de les laisser à l'écurie, c'était le meilleur moyen pour se retrouver sans canasson au moment de s'enfuir.
Comme tous les étrangers, ils se rendirent à l'auberge du Sang d'Argent.
Tandis qu'il se détendait devant l'âtre, Cynric entendit les chuchotements monter d'un cran. Evidemment. La Duchesse ne pouvait pas mettre un panard quelque part sans provoquer aussitôt des remous. Elle s'était pourtant collé un masque de bois pour cacher sa vilaine trogne. Mais bien sûr, cela ne suffisait jamais. Il lui fallait toujours enlever le maudit machin, soit parce que l'aubergiste était suspicieux, soit parce que les autres commençaient à lui chercher des noises. Pas moyen de se fondre dans le décor. Voilà pourquoi il détestait accomplir des missions en binôme avec elle. Il prit son mal en patience.
Les conversations crurent puis se tarirent d'un coup. Les gens avaient vu ce qu'ils voulaient voir et s'en trouvaient fort marris.
-Allez, je te paie une bière, dit Cynric, bon bougre.
-Je préfère le vin.
Ca aussi, c'était un peu chiant. La Duchesse exigeait toujours la gamme au-dessus. Pas de bière, mais du vin. Pas de solides bottes, mais de belles bottines. Pas de simple fourrure, seulement du vair. Et ainsi de suite. D'où son surnom.
Il maugréa entre ses dents et lui ramena un verre de rouge.
-Tiens, v'la ta clé, lui dit-il en lui balançant l'objet. On se retrouve tout à l'heure.
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-T'es sûre que c'est là ?
-Evidemment, je suis sûre. Tu me prends pour une bille ?
Cynric regarda sa complice tâter la roche d'un air dubitatif.
-Il y a un mécanisme quelque part, reprit elle.
Puis, le foudroyant du regard :
-Mais aide-moi, au lieu de te tourner les pouces !
Ils se mirent à explorer les interstices de leurs doigts.
-Ah !
Cynric leva la tête de sa besogne. Dans un petit clic, un étroit passage s'ouvrit.
-Et bah ça… !
Ils s'engouffrèrent dans le boyau. Le tunnel menait dans des ruines dwemers. Tout le long du chemin gisaient des machines hors service, cassées ou bien détruites par quelqu'un. Ils ne croisèrent pas un seul ennemi vivant.
Le large couloir se mua bientôt en vague ouverture creusée à même la terre.
-On n'est plus très loin, dit la fille sans visage.
Elle se lança un sortilège d'invisibilité.
-Je vais jeter un coup d'œil, fit elle, quelque part à côté de lui.
Une brise d'air froid lui indiqua qu'elle avait vidé les lieux. Cynric se sentit tout à coup très seul. Il n'eut d'autre choix que d'attendre.
Après un court moment, la voix se remit à parler. Il sursauta.
-Jasper est dans la cellule la plus à l'est. Il est avec un autre gars, une sorte de garde du corps, je suppose. Tu suis ce tunnel tout droit, puis tu prends le deuxième embranchement en partant de la droite. Je m'occupe des surveillants.
Cynric grommela. Il n'aimait pas recevoir des ordres. Et surtout pas de la part de cette fille. Il suivit néanmoins ses indications.
Avançant à croupetons, il déboucha dans une sorte de carrefour assez large, où se tenaient deux gardes en armure complète, épées dépassant de partout, et trois prisonniers à l'air exténué.
Il prit la deuxième artère sur la droite, souffla une torche au passage, et se retrouva au fond d'un cul-de-sac.
A gauche, une cellule occupée par un ivrogne – d'après le son du ronflement. A droite, une autre cellule avec deux individus : l'un grand et large, un nordique, probablement le garde du corps l'autre mince mais vigoureux, avec des cheveux brun-roux bouffant sur le haut de son crâne.
Jasper.
Cynric se retira dans l'ombre du couloir. Il sortit sa matraque avec précaution et se prépara mentalement.
D'abord le garde du corps. Un coup sec derrière la nuque. Puis Jasper. Un coup sur la gorge. Il s'écroule, je l'immobilise. Le bâillon, puis je le saucissonne. Pareil pour l'autre, et on file. La routine.
Son plan, rôdé par des années de pratique, ne lui réserva aucune surprise. La cible avait beau être un maître cambrioleur, comme lui, elle ne lui offrit aucune résistance.
Il chargea Jasper sur son épaule, à la façon d'un sac de patates et prit la tangente.
J'espère que la Duchesse a rempli sa part du contrat.
Il put constater que oui. Lorsqu'il repassa dans le carrefour principal, les cinq protagonistes dormaient du sommeil du juste.
Le reste ne fut qu'une formalité. Ils se glissèrent hors de la mine de Cidhna comme une clé dans une serrure bien huilée, entachant définitivement la réputation d'une des plus célèbres prisons de Bordeciel.
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Les deux complices portèrent leur colis jusqu'à leur repère, en passant par les montagnes. Cynric libéra les chevaux. C'est le moment que la fille choisit pour changer d'avis.
-Quoi ?!
-Vas-y, je te dis, moi je reste.
Ils n'avaient rencontré aucune difficulté particulière lors de cette mission, et c'était au moment de partir qu'elle lui causait des ennuis.
-Mais t'es pas bien, ma parole !
-T'as qu'à charger l'autre truffe sur mon cheval. Comme ça, vous irez plus vite.
-Ca va pas, non ? Demain, la ville va grouiller de gardes. S'ils te choppent…
-Ils n'ont aucune raison de me suspecter. Et puis, si je reste sur place, cela prouve mon innocence. Seuls les coupables s'enfuient en courant.
-Bon, après tout, c'est pas mes affaires.
Cynric en avait sa claque de cette mission. D'abord, il fallait se traverser tout le pays. Puis se faire diriger par une gonzesse. Et maintenant, il devait se taper les humeurs de Madame.
Sans plus tergiverser, il enfourcha son alezan, prit les rênes de l'autre cheval avec les siennes et fila. Si par miracle cette fille revenait vivante à la Citerne, Mercer s'occuperait de lui passer un bon savon. Et il serait là, bien confortablement allongé dans son lit, pour assister au châtiment.
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A son retour, il se prit une avoinée. D'abord par leur chef de Guilde ("Quelle bande d'incapables ! Vous êtes infoutus de faire ce qu'on vous dit ! C'est quand même pas compliqué : aller à Markarth, chopper Jasper et rentrer."), puis par Brynjolf ("qu'est-ce qui t'as pris de la laisser toute seule ? C'est l'une des nôtres bon sang ! Tu étais responsable d'elle !").
Après ça, il se trimbala la gueule en long et n'adressa plus la parole qu'à son pote Niruin, le bosmer. Lui au moins, il n'était pas chiant comme les autres. Il ne lui demandait pas des trucs et des machins.
Il ne s'intéressa même pas au sort de Jasper, alors qu'il était allé le chercher à l'autre bout de Bordeciel. Niruin lui apprit un peu plus tard que leur concurrent aux cheveux d'écureuil avait révélé sa planque au deuxième interrogatoire de Mercer.
-Au deuxième ! s'était-il exclamé, visiblement impressionné par l'endurance et l'obstination du gars.
-Quel con.
Ce commentaire avait laissé le bosmer perplexe. Les interrogatoires du patron étaient pourtant notoires pour leur violence. De l'avis de Cynric, il fallait vraiment être débile pour tenter de résister. Autant céder tout de suite.
La guilde récupéra les biens de Jasper et jeta celui-ci par-dessus la frontière de Morrowind, non sans l'avoir copieusement menacé, on pouvait faire confiance à Mercer là-dessus.
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Une semaine plus tard, la Duchesse fit une réapparition remarquée. Cynric la vit entrer d'un pas triomphant dans le dortoir.
Elle s'installa sur son lit et commença à déballer son paquetage. Et là, il eut la désagréable surprise de constater qu'il contenait moult bijoux et soieries.
Il la regarda un moment du coin de l'œil, affichant son plus bel air d'indifférence. Mais la curiosité eut raison de lui.
-Ca vient d'où, tout ça ?
-A ton avis ?
Cynric fit rouler les perles d'un sautoir entre ses doigts. Effectivement, cela ne pouvait provenir que d'un seul endroit.
-Bravo, fit il, vaincu.
-Tiens, je t'ai dégoté ça, dit elle en lui lançant l'un des objets.
Il examina le cadeau : un fourreau de cuir noir robuste contenant un poignard. Il ne put retenir un sifflement appréciateur lorsqu'il tira la lame au clair.
-Une lame d'ébonite. Gravée en plus. Mais tu peux me dire en quel honneur...
-Parce que je le peux, le coupa-t-elle.
Ca, c'était quelque chose que Cynric pouvait comprendre.
