Un sympathique passager
...
Eryn était négligemment accoudée au rebord de la fenêtre de la voiture, jetant de temps à autre un coup d'œil au GPS du téléphone pour s'assurer qu'elles allaient dans la bonne direction, quand Alice demanda :
- On va faire quoi si on ne le trouve pas ? Rien ne nous dit qu'il est resté devant l'église…
- J'en ai aucune idée… tenter de le rappeler pour la vingtième fois ?
Eryn regarda à nouveau le GPS du portable avant de dire :
- Tu prendras troisième sortie du rond-point.
- Ok.
Elles avaient réussis à tracer un itinéraire passant par une majorité de petits villages proches du lieu où s'était tenue la convention. Cela faisait trois bonnes heures qu'elles roulaient, et il ne leur restait plus qu'un village à visiter. Elles avaient tenté de rappeler le vidéaste, mais à chaque fois on leur avait raccroché au nez sans même répondre.
Elles commençaient sérieusement à désespérer, et à s'inquiéter. Eryn savait mieux que personne l'état de désorientation dans lequel se trouvait un alter qui sortait brutalement, et qui ne savait pas qu'il était un alter : il se retrouvait dans un lieu inconnu, sans savoir comment il était arrivé là, sans savoir où il devait aller, parfois même sans savoir qui il était.
C'était arrivé à Morgan, déclenchant la pire crise de colère qu'il avait connu. Eryn et Damon l'avaient ramené à l'intérieur de justesse.
Perdue dans ses pensées, elle sursauta quand Alice posa sa main sur son bras en s'exclamant :
- Là ! On l'a trouvé !
Effectivement, le vidéaste (ou du moins son corps) était en train de marcher le long de la route, le dos légèrement voûté, l'air totalement perdu. Son expression suggérait qu'il s'agissait du Hippie.
Alice et Eryn échangèrent un regard tandis que la jeune femme aux cheveux châtains ralentissait pour se mettre à la hauteur de l'homme qui ne les avait pas remarqué.
- Tu crois qu'il est vraiment défoncé ? murmura Alice.
- C'est possible qu'il se croie suffisamment défoncé pour avoir l'air de l'être, mais je suis pas spécialiste en alter camé, répondit Eryn sur le même ton, et il a pas l'air spécialement perché.
- En tout cas, il arrive à bouger.
Eryn acquiesça puis baissa sa vitre pour pouvoir parler au Hippie.
- Bonjour, lança-t-elle sur un ton qui se voulait amical.
Sauf que l'homme n'eut pas du tout l'air rassuré. Ce fut plutôt même l'inverse : il eut l'air totalement terrorisé et s'écria quelque chose comme « je suis innocent ! c'est médical ! » avant de tout bonnement s'évanouir.
- Merde ! s'exclamèrent les deux jeunes femmes de concert.
Alice arrêta la voiture et sortit en trombe, imitée par Eryn. Une fois assurée qu'il n'était pas blessé (merci à l'herbe sur le côté de la route), Alice le mit en position latérale de sécurité et lança un coup d'œil à Eryn :
- On appelle les pompiers ?
- Je crois… commença la jeune femme, hésitante.
- Je suis d'accord avec ton idée, lui souffla alors Damon, et elle inspira avant de continuer :
- Je crois qu'il est retourné à l'intérieur. Et sans personne pour reprendre le contrôle, le corps est tombé dans les vapes.
- Ca ne t'es jamais arrivé, fit Alice en fronçant les sourcils.
- Non, mais c'est parce qu'on communique bien entre nous, et que l'on a jamais laissé le corps sans personne dedans. Mais j'avais déjà lu ce phénomène sur un blog.
- Il va se réveiller tout seul ?
- C'est possible, mais dans ce cas on ne saura pas qui va revenir au contrôle… non, je pense que ça serait mieux de tenter d'appeler le Patron.
Les deux filles échangèrent un regard.
Appeler le Patron.
Elle avait réussis à dire ça très sérieusement.
- Bon ben allons-y…
Quelques claques et « Patron, revient » plus tard, les yeux bleus s'ouvrirent à nouveau. Si les deux filles eurent un moment de doute quant au succès de leur tentative, il fut vite dissipé lorsque le vidéaste se redressa brusquement en aboyant :
- Allez foutre vos sales pattes ailleurs !
La surprise d'Eryn et le ton agressif de celui connu comme le plus grand pervers sexuel de tous les temps poussa Damon à sortir à son tour :
- Mon grand, tu vas te calmer tout de suite !
Sa voix était beaucoup plus grave que celle d'Eryn, et largement plus impressionnante. Eryn avait déjà tenté d'imiter la voix de son protecteur, sans jamais réussir à reproduire ce ton qui ne prêtait pas à la rigolade.
Il y eut un échange de regards furieux le temps de deux battements de cœurs, puis, estimant qu'il avait gagné, Damon laissa à nouveau la place à Eryn.
- « Mon grand » ? souligna celle-ci, tu crois pas que tu abuses ?
Le corps de la jeune femme faisait presque dix centimètres de plus que celui du vidéaste.
- Si il avait été polit, je ne me serai pas foutu de sa gueule.
- C'est vous que j'ai eu au téléphone ? grogna le Patron.
- Oui, répondit Alice.
Elle allait ajouter quelque chose, mais le supposé criminel ne lui en laissa pas le temps :
- Très bien. Maintenant vous me ramenez à l'endroit où se tient la convention.
- Et s'il te plait ? répliqua Alice, croisant les bras.
- Va te faire foutre, lui répondit très sérieusement le Patron en plantant ses yeux gris-bleus dans ceux bleus et dorés de la jeune femme.
- Non merci. Tu viens Eryn ?
- Ouaip, j'arrive !
En les voyant monter dans la voiture trois portes sans un regard pour lui, l'expression du Patron se teinta successivement de surprise puis de colère.
Ces salopes-là n'étaient pas aussi dociles que les fangirls qu'il croisait d'habitude. Il avait besoin de leur aide, et elles le savaient. Il ne pouvait pas prendre le risque de rester seul si un autre prenait le contrôle. Ils risquaient de se perdre encore. Surtout qu'il n'y avait plus Mathieu pour servir de mémoire collective.
Alors même si ça lui arrachait la gueule, il tapa un coup sur le coffre au moment où les filles démarraient afin d'attirer leur attention, et lâcha :
- S'il vous plait.
Si Eryn réussit tant bien que mal à ne pas sourire, Alice ne s'en priva pas. Eryn quitta le véhicule pour rabattre le siège et permettre au Patron de monter à l'arrière. Alors que sa compagne remontait, Alice jeta un coup d'œil dans le rétroviseur, vit le Patron qui s'était calé à l'arrière, et dit :
- Attache ta ceinture. Ca serait con de perdre du temps à cause des flics.
Si un regard avait pu tuer, la jeune femme se serait retrouvée étendue raide morte.
- On est paumé dans le trou du'c du monde, y'aura aucun flics dans le coin.
Alice se contenta d'attendre. Avec une flopée de jurons particulièrement colorés qui tirèrent à Eryn un éclat de rire, le Patron finit par obtempérer.
- Celui-là était pas mal, signala alors Alexandra, alors que le Patron maugréait à propre de l'ascendance cameline d'Alice.
Ce fut à cet instant qu'Eryn comprit que son alter était en train de prendre note des meilleurs jurons du criminel. C'en fut trop pour elle, qui partit dans un monstrueux fou-rire, énervant encore plus le Patron.
Une fois tout le monde beaucoup plus calme, la jeune femme osa enfin poser la question qui la taraudait depuis l'appel matinal de l'homme.
- Vous avez vraiment perdu Mathieu ?
- Je te l'ai déjà dit, gamine.
- Mais vous n'avez aucun moyen de le localiser, à l'intérieur ?
- Retrouver un micro-pénis dans le vagin d'une géante serait plus simple.
- Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? demanda Alice, à qui la comparaison avait tiré un sourire en coin.
Alexandra n'était pas la seule à prendre des notes.
- J'en ai aucune foutue idée. J'étais pas là à ce moment. C'est quand j'ai sentis que le petit avait pris la place de Mathieu et paniquait que j'ai jeté un coup d'œil. Et là j'ai remarqué que Mathieu avait disparu. J'ai retourné tout le monde intérieur, sans succès.
- Je vois…
Qu'est-ce qui avait pu pousser l'hôte du système à disparaître aussi soudainement ? Eryn avait beau se creuser les méninges, elle ne connaissait pas assez Mathieu pour pouvoir répondre à cette question.
- L'une de vous deux à une suggestion ? grogna le Patron, parce que si il ne revient pas, comptez pas sur moi pour continuer ses petites conneries devant la caméra. Et avant que vous tentiez de me culpabiliser, je me contre-branle de décevoir les abonnés.
Eryn soupira :
- Un alter ne disparaît jamais pour de bon. Il est toujours présent, même quand on n'a plus accès à lui. Il faut déjà trouver ce qui a pu pousser Mathieu à disparaître.
- Peut-être qu'Alex le saura, lui, suggéra Alice.
- Ouais, bonne idée, je vais aller le voir et lui raconter qu'on est vraiment plusieurs dans notre tête, ironisa le Patron. Il va me croire, et encore mieux, il saura ce qu'il se passe, et tout rentrera miraculeusement dans l'ordre. Putain mais tu te rends compte de c'que tu dis ?
- Au moins, je propose quelque chose au lieu de gueuler sur les autres, répliqua Alice sans se démonter.
C'était décidé : le Patron n'aimait pas du tout cette fille.
Une fois garé sur le parking proche du lieu de rassemblement, le trio descendit de la voiture. Le Patron ne laissa à personne le temps d'ouvrir la bouche :
- A plus, lâcha-t-il en commençant à s'éloigner.
- Attend ! s'exclama Alice, tu vas réussir à retrouver Alex là-bas ? si ça se trouve, il t'attend toujours à l'hôtel…
- Je suis capable de me démerder seul maintenant, alors fous-moi la paix gamine, grogna l'homme.
- Comme tu veux.
- C'est ça. Aller, bye !
- Et merci, non ?
Sans même se retourner, le Patron lui fit un doigt d'honneur pour toute réponse.
