Quelques jours plus tard, Will se réveilla avant l'aube. Il avait extrêmement mal dormi. Ses rêves étranges l'avaient poussé à se tourner et se retourner tout au long de la nuit. Il était maintenant quatre heures du matin et Will ne se sentait absolument pas d'humeur à poursuivre sa succession de cauchemars. Elle lui rappelait trop son passé au sein du FBI lorsqu'il profilait des tueurs en série. Heureusement, ou malheureusement à ce moment-là, une encéphalite lui avait permis de raccrocher et de suivre une autre voie. Autre voie qui se trouvait à quelques kilomètres de là, dans son chenil, et qui devait dormir paisiblement à l'heure actuelle.

Il soupira et jeta un coup d'œil par la fenêtre. Dehors, il faisait nuit mais la lune éclairait suffisamment pour montrer des nappes de brumes qui flottaient sur la lande.

Will décida de se lever et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il irait au chenil et en profiterait pour installer les planches qui isoleraient mieux les box contre le froid. D'habitude, il attendait qu'il fasse moins dix degrés Celsius, mais ce qui était fait ne serait plus à faire. Il roula sur le côté et jeta ses pieds hors du lit. Un couinement déchirant lui répondit qu'il les posa au sol.

_ Winston ! s'écria Will en voyant la silhouette du canidé filer jusqu'à son panier.

Il se dépêcha de le rejoindre. Celui-ci tenait une patte en l'air et arborait l'air le plus misérable qu'un chien puisse offrir.

_ Je t'ai fait mal ? demanda Will en prenant délicatement la patte entre ses mains. Laisse-moi voir ça.

Il étudia les coussinets et les os. Tout semblait en ordre.

_ Tu n'as rien de cassé ! s'exclama Will. Tu ne serais pas en train de me jouer la comédie ?

Winston jappa avant de se lécher les babines. Il retira sa patte des mains de Will et s'appuya dessus tandis qu'il tendait l'autre.

_ Tu es bizarre, soupira Will en la serrant doucement.

Il gratouilla l'arrière de l'oreille du canidé puis se releva. Il retira son t-shirt qu'il lança nonchalamment sur son lit, puis se rendit dans sa salle de bain. Il alluma le chauffage d'appoint et fit couler de l'eau bien chaude. Enfin, il retira son vieux caleçon et le jeta dans un coin de la pièce. Avec un soupir de plaisir, il se glissa sous la douche et laissa l'eau effacer toute trace de ses cauchemars. Peu enclin à quitter sa bulle de bien-être, il finit par se motiver et à attraper son gel douche premier prix, commença à se savonner puis à se shampouiner. Enfin, après avoir passé plus de temps que de raison sous le jet brûlant, il l'éteignit et attrapa la première serviette qu'il trouva.

Il grimaça.

_ Note pour plus tard : acheter des serviettes douces.

Enfin, quand il pourra se le permettre. Sans nul doute, celles d'Hannibal devaient être douces et moelleuses.

Il stoppa net. Pourquoi venait-il de penser au docteur ? Probablement parce qu'il était l'antithèse même de Will. Une carrière réussie, de l'argent sur le compte en banque, une clientèle fidèle et une garde-robe qui coûtait plus de dix dollars en promotion au supermarché local. Il secoua la tête, projetant des goulettes d'eau tout autour de lui.

_ Merde ! jura-t-il entre ses dents.

Il frotta la serviette sur la tête et frotta pour sécher le plus gros de sa chevelure. Le temps qu'il s'habille, tout serait sec. Une chance, vu qu'il semblait faire froid à l'extérieur.

Il sortit de la salle de bain et affronta la fraîcheur de sa maison. Winston en avait profité pour quitter son panier et s'allonger au pied du lit. Will secoua la tête. Il se dirigea vers sa commode et ouvrit un tiroir. Il en sortit une chemise à carreaux en variations de bleus, un maillot de corps, et des sous-vêtements propres. Il s'habilla sans trainer et une fois ses chaussures aux pieds, alla flatter Winston qui l'avait regardé d'un air intéressé durant toute la séance d'habillage.

_ Garde la maison. Je rentrerai tôt avec une friandise si tu es sage.

Winston bailla et regarda son maître avec ses grands yeux bruns.

_ Ok, tu ne comprends rien de ce que je dis, c'est pas grave. Heureusement que tu es joli.

Il s'emmitoufla dans son manteau et sauta dans sa voiture qui, pour une fois, n'eut aucun problème à démarrer. Puis, il se rendit à son chenil.

La route était dégagée mais les quelques nappes de brouillard épars le gênèrent. Il mit un peu plus d'une vingtaine de minutes à rejoindre son lieu de travail.

Une fois sur place, il se gara dans l'allée comme à son habitude. Il descendit de sa voiture et remarqua immédiatement que quelque chose clochait. Will se fiait à son instinct car c'était le premier avertissement fourni par son cerveau avant qu'il ne réalise pourquoi il ressentait quelque chose de mauvais. Faisant le moins de bruit possible et sans refermer sa portière, il alla jusqu'à la porte d'entrée du chenil qui était ouverte. Il l'ouvrit le plus discrètement possible. Du coin de l'oreille, il entendait les chiens gémir. L'un d'entre eux aboya avant de couiner de douleur.

Sans perdre une seconde de plus, Will se glissa derrière son comptoir. Il ouvrit les portes sous l'ordinateur et en sortit un fusil de chasse qu'il gardait au cas où des coyotes s'en prendraient à ses chiens. Il y glissa deux cartouches et vérifia que la sécurité était bien retirée. Puis, il se dirigea le long du couloir, passa par le débarras et jeta un rapide coup d'œil par la porte grande ouverte. La situation lui parut claire. Un homme essayait de faire entrer ses chiens dans des cages pour après les emmener dans la camionnette qu'il avait aperçue. Aux aboiements et gémissements, les canidés ne se laissaient pas faire. Il entendait l'homme enrager. La forme allongée à ses pieds l'inquiétait. L'espace d'un instant, il vit rouge. Si un de ses protégés était retrouvé mort… Il inspira profondément jusqu'à sentir son rythme cardiaque ralentir. Sa respiration se fit lente et posée. Il porta son fusil à l'épaule et sortit de sa cachette.

_ HAUT LES MAINS ! PAS UN GESTE ! cria-t-il.

Il vit l'intrus sortir brusquement un pistolet de sa poche. Des années de chasse, de gestes répétés encore et encore prirent le pas sur sa conscience. Il appuya sur la détente et visa d'abord l'épaule puis le cœur. L'homme s'écroula à terre. Aussitôt, Will se précipita vers lui et d'un coup de pied envoya l'arme glisser au bout de la cour. Il s'agenouilla, son téléphone en main. Il appela le 911. A terre, la respiration sifflante de l'individu ne laissait rien présager de bon. Rapidement, Will expliqua ce qu'il se passait à l'agent qui lui ordonna de ne pas bouger. Il raccrocha et rempocha son téléphone. Il tenta alors d'appuyer des points de pression aux deux trous de l'impact, mais rien n'y fit. Quelques secondes plus tard, l'intrus rendait son dernier souffle dans une mare de sang.

(***)

Will regarda Alana. Il grimaça devant son air inquiet.

_ Je vais bien, répéta Will, le policier m'a dit qu'il n'y aurait pas de procès.

_ Je ne te parle même pas de procès, Will, mais tu viens de tuer un homme. Tu comprends que je veuille connaître ton état mental.

_ J'essaie de ne pas y penser, grogna-t-il en ramenant l'horrible couverture orange sur ses épaules. Je vivais très bien sans cela jusqu'à présent, j'aimerais l'ignorer autant que possible.

_ Tu sais que ça ne sera pas facile.

_ Peut-on en discuter demain, s'il te plaît?

L'air implorant sembla fonctionner. Il hocha la tête en signe de reconnaissance.

_ Et j'aimerais tout de même que tu aies une conversation avec Jack, juste au cas où il y aurait une complication.

_ Si tu y tiens.

Après la montée en puissance de son adrénaline puis la retombée toute aussi rapide lors de l'arrivée de la police, Will se sentait maintenant épuisé. Dire que sa journée ne faisait que commencer était un euphémisme. Le soleil n'était pas encore levé et pourtant ça faisait une bonne heure que les hommes en uniforme s'agitaient et prenaient sa déposition, pour la reprendre dix minutes plus tard en demandant d'avantage de détails et de justificatifs. Au bout de la quatrième fois, il avait fini par en avoir assez de répondre aux mêmes questions et avait demandé s'il pouvait appeler une amie pour le soutenir. Il en avait donc profité pour alerter Alana de la situation et lui demander si elle pourrait s'occuper du chenil en cas d'ennuis judiciaires. C'était sans compter sur sa gentillesse car un quart d'heure plus tard, elle était apparue, les cheveux légèrement en bataille et visiblement inquiète pour Will.

Maintenant, l'ambulance et deux voitures de police étaient reparties. Il n'en restait plus qu'une dans laquelle Will s'était assis avec la couverture, histoire de trouver un peu de chaleur. A ses côtés, Alana continuait à lui indiquer la marche à suivre pour les prochains jours.

_ Je fermerai le cabinet juste pour être certaine de ne pas être dérangée.

_ Tu n'as pas besoin de le faire. Tout ira bien.

_ Au cas où. Le temps que l'affaire se tasse.

Il allait protester une nouvelle fois quand un agent s'avança vers lui.

_ Monsieur Graham, l'interpella-t-elle. Nous avons eu une information des services de Baltimore. L'homme qui tentait de vous cambrioler était connu des services du Maryland. C'était un escroc qui faisait des trafics en tout genre.

_ Et il s'est reconverti dans le trafic de chiens abandonnés?

Il se mordit les lèvres au dernier moment pour s'empêcher de paraître plus cassant qu'il ne le voulait. Trop tard, bien évidemment. Cependant, l'agent ne sembla pas s'en offusquer. Heureusement pour lui.

_ Nous attendons des confirmations de nos collègues de Baltimore, mais il serait lié à des élevages canins clandestins. Nous pensons qu'il voulait récupérer les chiens de votre chenil pour les revendre au plus offrant.

Will leva un sourcil, interloqué.

_ Ce ne sont pas des chiens de race, juste des corniauds abandonnés sur le bord de la route.

L'agent haussa les épaules.

_ Ce n'est pas mon domaine. Je voulais juste vous informer.

_ Je vous remercie, agent… Walker.

Elle hocha la tête.

_ Vous vous sentez bien? demanda-t-elle après s'être redressée. Mes collègues et moi devons faire notre rapport, le plus tôt sera le mieux.

_ Oh, oui, bien sûr. Merci à vous.

Alana et Will sortirent de la voiture et laissèrent les agents reprendre leur véhicule. Après avoir signé ce qui semblait être une trentaine de pages, Will la regarda s'éloigner sur la route avec une certaine satisfaction. Il se retourna vers Alana.

_ Si tu veux rentrer chez toi, je ne te retiens pas.

_ Allons voir les dégâts, annonça-t-elle.

Il laissèrent la dépanneuse passer, remorquant la camionnette qui servait maintenant de pièce à conviction, puis se rendirent directement à l'arrière du bâtiment. Tous les chiens étaient dans leurs box et semblaient marqués par ce qu'il venait de se passer. Aucun de bougeait, y compris ceux dont la porte avait été coupée à la tenaille.

_ Tu te sens prête à faire du bricolage? lança Will pour détendre l'atmosphère.

_ Rien de mieux pour se réveiller que de reboucher des trous dans un grillage, rétorqua Alana en avisant le trou béant qu'avait fait le macchabé pour transporter les chiens jusqu'à sa camionnette.

Heureusement pour eux, tous les canidés avaient été laissés aux bons soins de Will. La police avait simplement demandé une copie des dossiers vétérinaires des chiens qui avaient déjà été enfermés dans une cage de transport.

Will, suivi d'Alana, retourna dans le débarras et en sortit un vieux reste de fil de fer.

_ Ca fera l'affaire, le temps que je rachète du grillage, expliqua-t-il à son amie.

_ Tu as une pince coupante?

_ Au fond, à droite, dans la boîte à outil.

Alana escalada une cage et attrapa les instruments. Puis, tous deux se mirent à l'œuvre, rafistolant autant que possible le grillage extérieur. Enfin, ils réparèrent les portes des deux box qui avaient été forcés.

_ Je crois que les chiens ne vont pas très bien, annonça Alana en en voyant un pointer le bout de museau puis repartir dans sa niche.

_ C'est le sang et le bruit.

_ Je vais aller chercher de quoi nettoyer tout ce sang. Occupe-toi d'eux.

Will acquiesça. Il se glissa dans le box d'un des chiens kidnappés et l'appela doucement. Celui-ci sortit de sa niche, tout penaud, comme s'il avait été responsable de toute la scène.

_ Allez viens, l'encouragea Will, tout va bien.

Il attendit qu'il soit à sa hauteur et commença le caresser doucement et à lui parler pour le rassurer. Etrangement il ne savait pas comment communiquer avec les humains sans être passif-agressif, mais avec les animaux il n'éprouvait aucune difficulté. Peut-être devrait-il vraiment se poser des questions sur ses tendances autistiques.

Quelques heures plus tard, le soleil enfin levé, les cages réparées et préparées pour l'hiver et les chiens calmés, Will et Alana s'autorisèrent un moment de détente autour d'un café. Ils prirent la Prius d'Alana et se rendirent dans un café à Wolf's Trap qui leur offrit deux grands tasses en qualité de clients réguliers. Il remercièrent vivement le garçon et allèrent s'assoir à une table.

Alana poussa un long soupir.

_ Qui aurait cru que tenir un chenil puisse être aussi mouvementé, lança-t-elle.

_ Certainement pas moi, rétorqua Will. Si j'ai quitté le FBI, c'était pour échapper à tout ça. A croire que j'attire les problèmes.

_ Au moins tu ne t'ennuies pas, commenta Alana d'un ton philosophe.

Will haussa les épaules.

_ Je pensais que la pire chose qui pourrait m'arriver serait une invasion de puces. Finalement j'aurais dû installer un système d'alarme. Je ne sais pas si je dois être heureux ou méfiant que quelqu'un ait voulu voler mes chiens.

_ Peut-être devrais-tu demander aux autorités de quel trafic de chiens il s'agit. Si ça se trouve, ils valent une fortune.

Will secoua la tête.

_ Je me fiche bien de leur valeur, je ne veux que les faire adopter par une bonne famille.

Alana ne put s'empêcher de sourire.

_ Quoi? se défendit Will.

_ Rien, objecta-t-elle. Au fait, Hannibal m'a dit qu'il était ton vétérinaire attitré?

_ Il fait des visites à domicile, je ne peux pas rêver mieux! expliqua-t-il en riant.

_ Tu es entre de bonnes mains.

_ Tu veux dire que j'ai besoin d'un vétérinaire? Ca change d'un psychiatre!

_ Tu sais très bien ce que je veux dire! s'écria-t-elle. Ne joue pas au plus malin!

Will lâcha un ricanement. Les moments de détente avec Alana lui avaient manqué ces derniers temps. Il retrouvait son amie et ça lui réchauffait le cœur. Son répit fut de courte durée. Il sentit son téléphone portable vibrer dans la poche intérieure de sa veste.

_ Excuse-moi, fit-il en le sortant.

Il lut le nom affiché et grommela entre ses dents.

_ Allô Hannibal? … oui, mais c'est une longue histoire… … tout va bien, les chiens n'ont rien… non je n'ai rien non plus. Je t'expliquerai en détail. … demain? Oui, mais ne te sens pas obligé de… bon très bien. Merci Hannibal. A demain.

Il raccrocha.

_ La police a appelé Hannibal pour voir s'il connaissait le… enfin, tu vois.

_ Hannibal? s'étonna Alana. Qu'est-ce qu'il vient faire dans cette histoire?

_ Rien, justement, répondit Will. Apparemment c'est procédural puisqu'il a certifié les chiens. Il m'a dit que ça devait être un contrôle de routine.

Alana secoua la tête, lèvres pincées.

_ Plutôt que de chasser des fausses pistes, ils pourraient s'occuper des élevages clandestins!

Will grimaça.

_ Ils font leur boulot, finit-il par dire. Et en parlant de boulot…

_ Allons-y. Les toutous ont mérité une longue balade aujourd'hui, lança Alana d'un ton enthousiaste.

_ Si tu es tellement pressée de les promener, je te laisse Buster!

_ Buster?! s'exclama-t-elle. Tu ne profiterais pas un peu de ma bonté?

_ Juste un peu.

_ D'accord pour aujourd'hui, mais les autres jours, je te le laisse. Il est plus calme avec toi qu'avec moi, fit-elle.

Will opina. Il lui fit un sourire reconnaissant, puis tous deux retournèrent au chenil.

(***)

La journée du lendemain ne se présenta pas très bien pour Will. Il n'avait dormi que trois heures, tout au plus. Il avait beau parader devant Alana la veille, avoir tué un homme l'avait secoué. Le son du fusil, le bruit des balles qui pénétraient la chaire, sa respiration sifflante, son dernier souffle étaient autant de sons qui passaient en boucle dans la tête de Will.

En compagnie de son amie, il avait pu occulter une partie de ses pensées et s'occuper l'esprit, mais dès son départ, lorsqu'il s'était retrouvé seul au chenil avec de légères traces de sang qui ne partaient pas, malgré ses efforts à frotter, il s'était senti mal. Il avait tout d'abord eu un mal de crâne qui l'avait forcé à rentrer chez lui pour s'aliter. Puis il avait été pris de nausées et avait dû courir jusqu'à ses toilettes pour vomir un odieux mélange de bile et de café. Il n'avait rien pu avaler de la journée. Malgré ses différents stages au FBI, malgré ses efforts pour rationnaliser son geste, Will n'arrivait pas à passer outre le fait qu'il avait tiré sur un homme, qu'il lui avait retiré la vie de ses propres mains. Il avait souvent entendu ses collègues raconter leur "première fois", que leur vie en avait été chamboulée, jamais il n'aurait cru que ça lui arriverait un jour.

Will se retrouvait maintenant pâle, les joues creusées, les yeux cernés, devant son miroir à se demander comment il allait pouvoir aller de l'avant avec un tel poids sur la conscience.

Il fit sa toilette rapidement, s'occupa à peine de Winston et avala un cachet anti-nauséeux dont il connaissait pertinemment les effets secondaires. Mieux valait être somnolent que mourir de faim pour vomir tout un repas dans l'heure qui suivait.

Enfin, il se prépara à se rendre au chenil. Il emporta un nettoyant légèrement plus corrosif pour nettoyer ce qu'il restait de la tache de sang. Il serait obligé de confiner les chiens dans leur box pour la journée. Tant pis pour la balade quotidienne, mais c'était un mal pour un bien.

Lorsqu'il arriva, il eut l'impression d'être déconnecté de la réalité. L'endroit semblait aussi serein et calme qu'à son habitude. Personne n'aurait pu se douter des évènements de la veille en regardant ce bâtiment si simple. Personne ne savait qu'un homme était mort… Will se reprit mentalement. Personne ne savait qu'il avait tué un homme derrière ces grilles. Il espérait que l'histoire n'avait pas été ébruitée dans les journaux. Toute mauvaise presse aurait l'effet d'une guillotine sur le chenil.

Puis il se força à entrer dans l'édifice et à occulter la journée passée. Il avait du pain sur la planche.

Il s'affaira toute la matinée à distribuer les rations de nourriture et d'eau, à calmer les chiens et les sociabiliser en leur donnant des ordres simples. La plupart avaient très bien réagi, à l'exception de Buster, mais Will soupçonnait la race d'avoir un défaut de conception au niveau de l'obéissance. Ce n'était pas un souci, il trouverait quelqu'un pour l'adopter car à part son souci de refus de l'autorité, c'était un chien aimant et plein d'énergie. Trop, peut-être.

Enfin, alors que le soleil tentait de percer l'épaisse couche de nuages, Will se décida à s'attaquer à la tache. Il ne restait plus que quelques gouttes ici et là, mais il savait qu'une partie de sa réadaptation passerait par l'effacement systématique et total de toute trace.

Il se rendit à sa voiture et prit le bidon de nettoyant. En refermant le coffre, il vit au loin une voiture rouler à vive allure sur la route de terre et de gravier. Une grosse cylindrée visiblement. Qui pouvait bien venir au chenil à l'heure du déjeuner? Soudain, il se rappela. Hannibal!

_ Merde, jura-t-il entre ses dents. Je l'ai oublié.

Il replaça le bidon à l'arrière de son véhicule, puis le contourna jusqu'au capot où il s'assit en attendant l'arrivée d'Hannibal. Quelques secondes de repos lui feraient le plus grand bien, d'autant plus que son automédication faisait son effet. Jamais il n'avait été aussi lent et maladroit dans ses tâches. Finalement c'était peut-être une bonne chose qu'il repousse l'usage d'un produit aussi corrosif de quelques heures.

Il se passa une main dans les cheveux et rajusta sa chemise, puis suivit le véhicule du docteur Lecter du regard. Lorsque celui-ci se glissa hors de sa voiture, il se redressa et alla l'accueillir.

_ Hannibal, le salua-t-il.

_ Will, comment te sens-tu?

_ La grande forme, répondit Will en riant. Tu n'aurais pas dû venir, c'est beaucoup de chemin pour pas grand-chose.

Le docteur fronça les sourcils avant d'esquisser un sourire.

_ Ca aurait été malpoli de ma part de ne pas venir et te soutenir dans cette épreuve. Nous sommes amis, après tout.

Will hésita. Il jaugea le docteur l'espace d'un instant.

_ Ah? Nous sommes amis? s'étonna-t-il.

_ J'espère que nous sommes amis, se corrigea le docteur.

Will opina, ne sachant que répondre.

_ Comment vont les chiens? demanda Hannibal qui sentit l'hésitation de Will.

Ce dernier le remercia mentalement pour le changement de conversation.

_ La plupart s'en sont remis. Mais je crains que ceux qui allaient être kidnappés n'aient peur des cages. J'essaie de les calmer avant de les réhabituer.

_ Veux-tu que je jette un coup d'œil pour voir s'ils vont bien?

_ Ca ne sera pas nécessaire. Heureusement pour eux, aucun mal de leur a été fait. Enfin, rien de cassé. Je l'ai entendu frapper sur l'un d'eux, mais ils semblaient tous en bonne forme.

Hannibal acquiesça.

_ Tant mieux.

Il esquissa un sourire avant de regarder autour de lui.

_ Peut-être pourrait-on discuter à l'intérieur? Ne risquons pas une pneumonie.

Will s'excusa.

_ Et Will? Si tu veux être assez aimable pour sortir une chaise supplémentaire? Je t'ai apporté le déjeuner.

_ Tu me gâtes, Hannibal, répondit Will, heureux d'avoir pris ses anti-nauséeux.

Hannibal retourna à sa voiture et en sortit le même panier. En quelques minutes seulement, ils furent attablés à côté de l'ordinateur et entamaient les victuailles.

_ Ca sent divinement bon, lança Will en admirant les plats en Tupperware ouverts devant lui.

_ Je te remercie.

_ De quoi il s'agit?

_ Biche en deux cuissons. L'épaule en civet et le cuissot rôti, fruits et légumes d'hiver.

_ La maman de Bambi? s'étonna Will.

_ C'était une mère indigne.

Will pouffa puis entreprit de découper une poire cuite au vin. Il la porta en bouche.

_ Un régal! s'emballa Will.

_ Je te remercie. Mais goûte plutôt la biche et dis-moi ce que tu en penses.

Will s'exécuta. Il détacha un morceau de viande et la mâchonna d'un air de fin connaisseur.

_ Jamais mon père n'a cuisiné de façon aussi subtil un plat aussi particulier. C'est sublime.

Hannibal, qui ne l'avait pas quitté du regard, se permit un sourire satisfait.

_ Alors tant mieux. Bon appétit Will.

_ Bon appétit Hannibal. Et encore merci de me nourrir une nouvelle fois.

_ Nous sommes amis, n'est-ce pas?

Will opina.

_ Oui, nous sommes amis.

_ Alors dépêche-toi de manger avant que ça ne refroidisse, répondit Hannibal d'un air complice.

Will s'empressa d'obéir. Rarement dans sa vie il avait eu le droit à un plat de cette qualité. Il ne reconnaissait pas tout à fait le goût de la biche, mais cuite en sauce au vin rouge accompagnée de champignons, de poire pochée et de légumes, les goûts se mélangeaient trop pour son palais habitué à des choses plus rustiques.

Après le repas, et une fois les affaires rangées, Will se sentit obligé d'expliquer à Hannibal l'affaire vécue la veille. Il n'y tenait pas particulièrement, mais si le bon docteur Lecter se montrait si amical et prêt à soutenir Will dans cette épreuve, il se devait de l'éclairer sur les circonstances du drame.

_ C'est là que je l'ai vu. Il y avait un chien allongé au sol. Il l'avait drogué pour pouvoir le transporter. Un autre était déjà en cage.

_ C'est là que tu as ouvert le feu? le questionna Hannibal d'une voix douce.

_ Non, répondit Will en secouant la tête. Je l'ai d'abord mis en garde, mais il a sorti son pistolet. C'est là que j'ai tiré.

_ Tu l'as atteint en plein cœur?

_ D'abord à l'épaule, puis au cœur. J'ai tenté de stopper l'hémorragie, mais ce n'était bien évidement pas possible.

_ Ton but n'était pas de le tuer?

Will fixa Hannibal, perplexe.

_ Bien sûr que non! Je voulais l'empêcher de voler mes chiens!

_ Tu as très bien visé pour quelqu'un qui voulait simplement l'immobiliser.

_ J'ai peut-être mieux visé que je ne pensais. Mais je ne voulais pas sa mort! Je ne suis pas un assassin!

_ Tu n'es pas un assassin Will, reprit Hannibal, tu voulais protéger ce qui t'étais cher. N'importe qui aurait agit de la même manière.

_ Avec moins d'efficacité, très certainement, ironisa Will en soupirant.

Il se passa une main sur le visage.

_ Qu'y a-t-il Will? Tu t'en veux de ton geste?

_ Je m'en veux de l'avoir tué, pas de lui avoir tiré dessus. Mais ce n'est pas ça le problème… il est mort dans mes mains. Littéralement, sous mes doigts. J'appuyais et… il a expiré et je l'ai senti…

_ Qu'as-tu senti?

_ J'ai senti la vie le quitter. Je l'ai vu mourir… alors que j'appuyais sur son cœur… J'ai l'ai senti s'arrêter. Il battait la chamade, et puis plus rien. D'une seconde à l'autre, il n'était plus là.

_ Qu'as-tu ressenti?

_ Je ne sais pas…

Will déglutit difficilement. Il releva la tête et regarda Hannibal droit dans les yeux.

_ Qu'aurais-tu fait?

_ J'aurais fait la même chose. Je suis prêt à beaucoup pour défendre ce qui est à moi, les choses auxquelles je tiens.

_ Ce ne sont que des chiens, commença Will avant d'être interrompu par Hannibal.

_ Tu ne les considères pas comme des simples animaux.

_ Non, souffla Will. Je les considère comme mes amis. Un chien ne tue pas comme je l'ai fait. Ils sont plus humains que moi.

_ Tu les as sauvés. Tu es passé au statut de protecteur. Tu n'es plus un simple humain pour eux, tu es leur sauveur de bien des manières. Tu as sauvé ceux qui te sont chers.

Will fronça les sourcils en entendant les paroles d'Hannibal. Il hésita.

_ Protecteur? répéta-t-il.

_ Protecteur, tel un dieu.

Will eut un petit rire triste.

_ Je fais un piètre dieu. Je n'arrive pas à aller dans cette cour sans voir la tache de sang et repenser à mon geste.

_ Parce que ça te fait honte?

_ Honte? Non, je n'ai pas honte. Pas vraiment, je le revois. Je l'entends. Et je le sens. Sa mort fait partie de moi.

_ Alors endosse ton rôle de protecteur jusqu'au bout. Cette tache est la preuve que tu es capable de défendre ce qui t'es cher.

Will secoua la tête, mine fermée.

_ Je ne vois pas comment faire ça.

_ Laisse le temps agir. Tu iras mieux dans quelques jours. Et puis, je suis là pour te soutenir.

Will chercha le regard d'Hannibal. A la place d'un vague soutien poli, il y lut de la franchise. Hannibal souhaitait réellement être aux côtés de Will pour l'aider. Il acquiesça lentement.

_ Merci Hannibal.

Le docteur lui sourit.

_ Puis-je abuser et demander un café? fit-t-il pour changer la conversation.

_ Avec plaisir, répondit le vétérinaire.

Il sortit sa thermos et versa deux grandes rasades.

_ Rien de meilleur qu'un bon café pour se remettre d'aplomb!

_ Surtout après un repas comme celui-ci. Encore merci, Hannibal, c'était absolument superbe!

_ Tout le plaisir est pour moi, Will.

Il donna une tasse à Will et tint l'autre à hauteur d'yeux. Ils trinquèrent puis dégustèrent leur café dans un silence confortable. Au dehors, la neige tombait et recouvrait doucement le chemin de terre, mais Hannibal n'en avait que faire. Ses yeux étaient fixés sur Will qui occupait, à l'instant même, tout son univers.