Chapitre 4 : Le long de l'Anduin

La Communauté, accompagnée d' Aylea, naviguait le long de l'Anduin depuis trois bonnes heures. Les flot étaient calmes, les vents cléments, et rien ne semblait pouvoir troubler la quiétude ensommeillée qui planait au-dessus des trois barques et de leurs occupants.

-Au fait, demanda Gimli, pris sans doute d'une inspiration soudaine, pourquoi est-ce qu'on s'est encombré d'un elfe de plus ?

-Parce que c'est ainsi, Maître Nain, répondit évasivement Aragorn.

-Elle peut toujours nous être utile, tenta Pippin.

-J'aurais bien ma petite idée sur son utilité, mais ça ne va pas vous plaire.

-Boromir, continuez de ramer, ça vaudra mieux, intervint Aylea, les yeux fixés sur l'horizon.

-Non, mais vous devez bien avoir avoir un talent particulier. Toute la Communauté a un talent particulier. Tenez, Merry et Pippin, ils tiennent tout le monde de bonne humeur. Sam, il veille sur Frodon. Frodon, il garde l'Anneau. Aragorn,...Non, lui, ça compte pas, il sert à rien et on s'amuserait bien mieux sans lui.

-Boromir, taisez-vous, assena le Rôdeur.

-Non, je continue. Gimli, il sait manier une hache et Legolas, il tire à l'arc. Et vous, c'est quoi votre truc ?

L'elfe poussa un profond soupir d'exaspération et ne répondit rien.

-Et pourquoi vous n'avez pas d'arc ? Tous les elfes ont un arc, habituellement. Donc, soit vous n'êtes pas une elfe, soit vous ne savez pas tirer à l'arc, ce qui...

-Je ne pensais pas dire ça un jour, glissa Gimli à Aylea, mais, je vous en prie, faites le taire.

Une flèche siffla à l'oreille de Boromir, réalisant les souhaits du nain.

-Finalement, vous avez de la chance que je ne se sache pas tirer, dit Aylea, un sourire provocateur accroché aux lèvres, l'arc de son compagnon encore tendu. Je visais votre front.

Elle leva la main et sa flèche s'arracha du rocher où elle s'était fichée pour atterrir dans le carquois de Legolas.

-Et, si ça vous intéresse, je suis un peu magicienne.

-C'est bon, demanda Aragorn qui avait pris trois bonnes longueurs d'avance sur les autres. Vous avez fini de jouer ?

Boromir lança un regard plus que noir à la fille d'Elrond et accéléra la cadence.

-Pourquoi as-tu réagi comme de cette manière ? demanda Legolas avec une pointe d'exaspération dans la voix.

-Et quelle aurait été la réaction la plus appropriée, selon toi ? s'énerva Aylea. Il était en train de m'insulter à demi-mot, et tu n'as strictement rien fait pour me défendre...

-Même s'il vous avait défendue, vous vous seriez emportée, la coupa Gimli.

-Mais...Mais pourquoi vous dites ça, vous ?

-Parce que j'ai raison, princesse. Et que j'aimerais bien pouvoir me concentrer sur autre chose que vos incessants babillages !

-Mais...

-Taisez-vous ! Dernière sommation !

Aylea ravala sa salive et se tourna vers Legolas.

« Donne-moi la rame, s'il te plait, j'ai besoin d'arrêter de penser.

« Comme si tu en étais capable, rétorqua son compagnon avec un sourire.

« Plus fâché contre moi ?

« Je te retourne la question.

Aylea se contenta de sourire en prenant la rame qu'il lui tendait.


-Ada ?

La voix tira Elrond de sa rêverie.

-Arwen...Entre, je t'en prie.

L'Étoile du Soir vint s'asseoir délicatement aux côtés de son père.

-Vous semblez songeur, Ada. Quelque chose vous chagrine ?

-Non, ma fille, ne t'en fais pas pour moi. Mais, toi, pourquoi souhaites-tu t'entretenir avec moi ?

-Je me fais du souci pour Aylea...

-Ah ? Fit Elrond en levant un sourcil interrogateur.

-Elle...Elle a quitté les bois de la Lorien et navigue à présent sur l'Anduin, en compagnie des huit compagnons.

-Huit ?

-Oui...Cela est confus, mais je ne trouve plus que huit personnes autour d'elle...Elle me semble être en sécurité pour l'instant, mais je perçois comme un danger qui la guette.

-Bien...dit le seigneur de Fondcombe en allant se poster à sa fenêtre, où il s'abîma à nouveau dans ses pensées.

-Ada ?

-Cesse de t'inquiéter, Arwen. Tu peux disposer.

L'elfe aux longs cheveux noirs sortit, retenant avec peine toutes les autres interrogations qui emprisonnaient son cœur.

Elrond, les yeux fermés, attendit que sa fille ait quitté la pièce pour aller à son bureau, en ouvrir un tiroir et sortir un minuscule portrait de sa femme entourée de leurs enfants.

C'était l'été, au crépuscule. Les enfants avaient joué toute la journée et il était presque temps de les mettre au lit. Ils avaient réclamés une histoire et Celebrian avait incapable de la leur refuser. Ils s'étaient donc assis tous les six au pied d'un des grands arbres qui ombrageaient le jardin et ils avaient écouté l'histoire d'un petit elfe qui décide de partir de chez lui pour sillonner le monde à la recherche du bonheur et qui se rend compte que, finalement, le bonheur est auprès des gens que l'on aime. Étonnamment, même les jumeaux, qui avaient pourtant réclamé à cors et à cris une histoire de guerriers n'avaient pas été déçus. Arwen avait bien évidemment adoré l'histoire (même si elle restait persuadée que les « vilains monstres qui font peur » allaient venir l'empêcher de dormir...). Quant à Aylea, elle était restée silencieuse jusqu'à ce qu'il vienne lui dire bon soir. Elle lui avait alors demandé, d'un air très sérieux : Tu crois que c'est vrai, cette histoire, Ada ? Il lui avait répondu que, pour lui, ça l'était. Étrangement, c'est à partir de ce soir-là qu'il s'était rendu compte qu'Aylea ne se plierait pas à ce qu'il attendait d'elle.

Sans savoir expliquer comment il le savait, il avait la certitude que sa fille serait une indépendante, une impulsive, une femme incapable de résister à ses envies.

Et ses craintes s'étaient avérées être fondées.

D'abord, il y avait cette aventure désastreuse avec le fils de Thranduil. Puis, elle s'était opposée à son père par un millier de petites choses. Et maintenant, elle avait encore une fois fait basculer son destin en agissant sur un coup de tête.

Heureusement, Arwen avait pressenti le danger. Grâce au lien mental qu'elle pouvait établir avec sa jumelle, elle était capable de fournir à leur père des informations sur Aylea. Désormais, la seule chose qu'Elrond était en mesure de faire pour protéger sa fille était d'entrer en contact avec elle avant que ce qu'Arwen ne craignait ne s'abatte sur elle.


-C'était quoi, ça ? demanda Aylea.

-Tu as remarqué, toi aussi ?

-Oui...C'était comme un Orc, mais en plus gros...

Ils se tournèrent de concert vers Aragorn, qui avait également vu les choses étranges qui se promenaient dans la forêt qui bordait le fleuve.

-Je n'ai aucune idée de ce que c'est.

-En tout cas, ça progresse presque aussi vite que nous, fit remarquer Legolas.

Comme pour confirmer ses dires, des bruits de pas et de respiration se rapprochèrent sur la rive Est.

-On a intérêt à se dépêcher si on veut atteindre les Chutes de Rauros avant eux, souffla Aylea.

-Alors on accélère la cadence, dit Aragorn, mettant fin à la conversation.

Et les trois rameurs pagayèrent plus vite, aidés par les sorts d'Aylea.


La nuit était tombée depuis belle lurette quand Aragorn proposa à sa troupe de s'arrêter pour la nuit, déclenchant les soupirs d'aise de Boromir, qui ne sentait plus ses bras, et ceux de Merry et de Pippin, qui ne sentaient plus leur derrière.

Dès qu'il fut à terre, Sam ramassa ce qu'il avait sous la main et commença à allumer un feu pour faire cuire ce qui leur servirait de souper. Frodon alla se caler dans un coin pour tenter de se faire oublier, Gimli se mit à affuter sa hache, les deux Hobbits restants choisirent de jolies pierres pour faire des ricochets, Aragorn et Boromir sortirent les couvertures et les provisions nécessaires des barques et Legolas, qui ne perdait pas espoir de réussir à faire d'Aylea une bonne archère, entreprit de la convaincre de s'entraîner un peu.

Dix minutes plus tard, Gimli commençait à se demander si la fille d'Elrond ne s'était pas jointe au voyage dans le seul but de l'assassiner. Quand une énième flèche perdue faillit réduire Aragorn à l'état de brochette, Legolas décréta que c'était assez pour aujourd'hui, au grand soulagement des autres.

Après un maigre repas (selon les Hobbits), Gimli s'endormit en ronflotant, Merry et Pippin suivirent son exemple, Sam tenta de faire avaler quelque chose à Frodon, les deux elfes se blottirent l'un contre l'autre et les deux humains décidèrent d'aller s'engueuler plus loin.

Enfin, à la base, Boromir allait surveiller les bateaux. Mais Aragorn était venu lui parler et la situation commençait à dégénérer quand Aylea les entendit.

-Où vas-tu ? lui demanda son compagnon quand elle s'extirpa de ses bras.

-M'arranger pour qu'Aragorn et Boromir soient encore entiers demain...

Aylea se glissa entre les rochers jusqu'à l'endroit où ils avaient amarré les barques et que les deux hommes utilisaient pour régler leurs griefs.

À peine arrivait-elle que Boromir la dépassa l'air furieux. Elle le suivit le long de l'eau. Quand il s'assit sur les cailloux, elle sortit de l'ombre et s'approcha.

-Ça va ?

-Vous nous avez entendu ?

Elle hocha la tête en s'asseyant à ses côtés.

-Vous ne pourriez pas dire lui un mot en ma faveur ?

-Non.

-Et pourquoi ?

-Parce qu'il a raison...

-De ne pas me faire confiance ? explosa le Gondorien. De ne pas croire en les hommes ? Il a peur, Aylea et ça, je ne le supporte pas.

-Que voudriez-vous que nous fassions ? Que nous suivions vos suggestions et que l'Anneau atterrisse entre les mains de votre père ?

-Comment savez-vous ? murmura Boromir.

-Cela ne vous regarde pas, répondit-elle en se levant.

-Au contraire, je suis le premier concerné, reprit-il en saisissant le bras de l'elfe rousse. Comment savez-vous toutes ces choses ? Et pourquoi ne me les révélez-vous pas ?

Elle frémit quand ses yeux rencontrèrent les siens.

-Parce que vous n'êtes pas prêt à les entendre.

Elle se dégagea d'une secousse et courut rejoindre le campement de fortune, laissant le Gondorien seul avec sa colère et ses interrogations.


Au petit matin, les neuf furent réveillés par Aragorn, visiblement pressé de se remettre en route.

-Mais y a de l'ambiance, ce matin !

-Les elfes ne savent pas dire bonjour, comme tout le monde ?

-Oulah, vous me semblez en forme, Boromir...Votre petite querelle d'hier soir vous a remis les idées en place ?

-Paix, Aylea, intervint Aragorn avant que le Gondorien ne vienne défier l'elfe au pugilat. Ça ne sert à rien d'envenimer la situation...Reprenons la route...

Tous montèrent à bord et Boromir fit la tête en lançant des regards assassins aux autres jusqu'à l'Argonath.

-Aylea ? demanda Legolas. Qu'est ce que tu as contre Boromir ?

-Moi ? Rien.

-Dans ce cas, pourquoi lui parles-tu comme ça ?

-Parce que c'est une femelle, et une Oreilles Pointues, de surcroît.

-Gimli, quand on aura besoin d'un coach de vie de couple, on vous écrira, rétorqua Aylea, amère.

Legolas réprima un fou rire et préféra glisser à l'oreille de sa compagne que l'Argonath était en vue.

Dès qu'elle eut remarqué les gigantesques statues de pierre, Aylea se tut, stupéfiée.

-Et dire que ce sont les hommes qui ont construit cela...souffla-t-elle à Legolas.

-Impressionnant, en effet, répondit-il sans cesser de ramer et de contempler l'œuvre qui les surplombait.

Aylea, les yeux fermés, grava ce qu'elle voyait dans un coin de sa mémoire pour pouvoir le montrer à sa sœur. Elle savoura le calme qui s'associait à cette vue et qui fut rompu dès qu'ils eurent dépassé les géants. Quand elle rouvrit les yeux, un lac aux teintes grisâtres s'étendait devant elle, terminé par les chutes de Rauros, qui déferlaient dans un vacarme presque effrayant.

-On s'arrête ici, cria Aragorn en désignant un point de la rive Est.

Nouveaux soupirs de soulagement.

-Qui veut aller ramasser du bois ? lança Aragorn à la cantonade.

Les fiers membres de la Communauté se prirent d'un intérêt soudain pour leurs doigts de pieds.

-Personne ? demanda encore le Rôdeur, sans grand espoir de réponse.

Devant l'absence générale de réaction, il poussa un profond soupir exaspéré.

-Bon, puisque c'est comme ça...Boromir, corvée de bois !

-QUOI? éructa l'interpellé. Il n'en est pas question! Je vais pas me coltiner à longueur de temps toutes les sales besognes pour la simple et bonne raison que Môssieur le Rôdeur a peur de porter trois malheureux bouts de bois !

-Je ne vous autorise pas à me parler sur ce ton !

-Et moi, je vous autorise pas à me parler tout court !

Les autres regardaient la scène avec attention.

-Mon dessert que c'est Boromir qui va chercher le bois, chuchota Merry à Pippin.

-Mon dessert que c'est Aragorn, répondit l'autre.

C'est ce moment que choisit Aylea pour se lever et marcher droit sur les deux hommes.

-Cessez de vous disputer ! Si vous voulez, je vais le chercher, votre bois, proposa-t-elle en posant une main sur l'épaule de Boromir.

-Dans ce cas, je vous accompagne ! déclara aussitôt le Gondorien, qui aurait remué frénétiquement de la queue s'il avait été un chien.

-Merci, murmura la jeune elfe en lui coulant un regard aguicheur.

-Brumgl, toussa Legolas.

-Et bien, tonna Gimli. Allez-y ! On va pas attendre ici indéfiniment !

Aylea profita de la pique que son compagnon lançait au Nain pour s'éclipser avec le fils de l'Intendant.

Ils s'enfoncèrent dans la forêt en silence, les brindilles craquant sous leurs pas.

Soudain, Boromir s'effondra au sol, gémissant de douleur. Prise de panique, l'elfe se précipita vers lui.

-Qu'avez-vous? demanda-t-elle en s'agenouillant près de lui, ses sens de guérisseuse cherchant la source du mal.

-Je...je crois que je me suis froissé un muscle au...au niveau de la cuisse...

-Laissez-moi voir...

L'air inquiet qui tendait les traits de la fille d'Elrond se mua en une moue circonspecte.

-Elle est nulle votre technique de drague, asséna-t-elle à l'homme en ne le quittant pas des yeux.

-Je vous demande pardon ?

-Vous feignez très mal l'étonnement, Boromir. Et votre technique est relativement primitive.

-Et il a fait comment le blondinet ?

Aylea ouvrit la bouche, outrée, avant de secouer la tête.

-Vous êtes impossible.

-Et vous êtes très belle...Un bisou, pour se réconcilier?demanda innocemment l'homme du Gondor en lui tendant une joue barbue. À moins que vous ne préfériez les peaux plus douces...

-Vous avez vraiment beaucoup de défauts, dit-elle en lui prenant la tête entre les mains et en l'embrassant à pleine bouche.

-J'aime beaucoup vos bisous...rit Boromir en reprenant son souffle. Qu'avez-vous ?

Aylea se tenait la tête entre les mains, l'air au bord de la crise de nerfs.

-Qu'avez-vous ? répéta l'homme en se relevant et en posant une main sur l'épaule de l'elfe, qui tressaillit.

-Je vous demande pardon. Je n'aurais jamais dû faire ça...

-Vous m'avez embrassé, ça n'engage à rien.

-C'est peut-être le cas chez les humains, mais, chez les elfes, un baiser veut dire beaucoup de choses.

-Et que voulait dire celui que vous m'avez donné ?

-Que, bien que cela me semble totalement incongru et que je ne vous ai pas vraiment traité en ami ces derniers temps, j'ai très envie de coucher avec vous, dit-elle en plantant ses iris vertes dans celles du Gondorien. Ce doit être dû au sang de mon père.

-Alors, laissez triompher vos pulsions humaines, souffla Boromir à son oreille. Juste une fois...

Elle ferma les yeux et se mordit la lèvre inférieure quand il lui mordilla la pointe des oreilles et que ses mains coururent le long de son torse. Elle s'abandonna avec un gémissement de plaisir à ses caresses, oubliant le monde alentour.

Le sourire de Boromir s'élargit et il prit l'initiative du baiser suivant.


-Aylea ! As-tu vu Frodon ? demanda Aragorn dès qu'il vit l'elfe émerger des bois.

-Frodon ? répéta l'interpellée en déposant son bois dans le feu déjà bien fourni. Non, je ne l'ai pas vu.

-Et Boromir ? Il n'est pas avec toi ?

-Non, nous nous sommes séparés pour ramener plus de bois.

-C'est pas du luxe, maugréa Gimli. Quand on voit ce que vous ramenez à vous toute seule...

L'elfe lui décocha un regard noir.

-Bon, je vais les chercher.

Et le Rôdeur disparut entre les arbres.

Aylea vint se poster près de Legolas, qui observait avec attention la rive opposée.

-Ça va ? lui demanda-t-elle avec un sourire.

-Dire que le Mordor n'est plus si loin. Je n'arrive pas à y croire.

Il lui jeta un coup d'œil à la dérobée.

-Et toi, s'étonna-t-il, tu vas bien ? Tu as le teint plus coloré que d'habitude.

-Moi ? La rouquine porta sa main à sa joue, l'air un peu gêné. Non, non, ne t'en fais pas, je vais bien. Comme d'habitude.

Elle lui offrit un sourire qu'elle espérait convaincant. Elle n'aimait pas lui mentir, mais elle n'avait pas l'intention de lui apprendre qu'elle avait fait l'amour avec un homme et qu'elle avait trouvé cette expérience assez exaltante.

-Je...Je vais affuter mon épée, tenta-t-elle pour se donner une contenance. On ne sait jamais ce qui peut arriver...Autant...Autant être prêt !

Legolas acquiesça. Il regarda Aylea s'éloigner, réfléchissant à ce qu'elle pouvait bien lui cacher.