Chapitre 2 : La fugue

Dans une petite auberge de Barcelone…

Deux hommes, un maigre et un assez grassouillet, étaient assis à une table et semblaient attendre quelqu'un avec impatience. Le maigre, aux cheveux bruns et à la barbe de la même couleur, était vêtu de pantalons bleus et d'une tunique mauve-grise. Le gros, quant à lui, portait un bonnet rouge, une tunique grise et des pantalons également gris, mais un peu plus foncés.

- Eh ben, il en met du temps! pesta le plus mince. Je me demande ce qu'il fait en ce moment.

- J-je-je n'en sais p-pas plus que toi, Pedro, bégaya l'autre.

Le dénommé Pedro réfléchit :

- Il est peut-être encore en train de traîner avec Esteban. Non mais! Pourquoi il se tient toujours avec lui et jamais avec nous? Tu le sais toi, mon cher Sancho?

- Pa-parce que-que Es-Esteban et Z-Zia sont les seuls à pou-pouvoir ou-ou-ouvrir les cités d'o-d'or, répondit le gros.

Pedro s'exclama d'un ton rêveur :

- Ah oui! Les cités d'or! fit-il, les yeux brillants d'espoir. Grâce à elles, nous serons riches…

Sancho répéta avec enthousiasme :

- Ou-oui, nous se-serons ri-riches!

- On aura tout ce qu'on veut!

- Tou-tou-tout ce qu'on veu-veut!

Ils se mirent à chanter la gigue des marins à tue-tête… mais ils se firent interrompre bien vite : un homme à l'allure stricte et intimidante fit son entrée dans l'auberge.

- Me-Me-Mendoza! s'écria Sancho.

Mendoza s'assit à la même table que les deux marins. Pedro lui demanda aussitôt :

- Eh bien! Pourquoi es-tu arrivé si tard, Mendoza?

- J'ai… j'ai été retardé.

Mais Pedro ne se laissa pas faire :

- Comment ça, retardé? Il me semble que Sancho et moi, on a le droit de savoir!

Mendoza soupira, puis céda :

- Bon. J'ai dû venir en aide à Esteban, car il se faisait poursuivre par le capitaine Gaspard. C'est une longue histoire.

- Esteban! Encore et toujours Esteban! coupa Pedro. Je commence à me demander si tu ne l'aimes pas un tout petit peu!

Mendoza fut surpris, mais il le cacha, et très bien d'ailleurs. Il répliqua :

- Vous savez très bien que ce garçon est indispensable si nous voulons trouver les cités d'or! Nous devons nous assurer qu'il ne lui arrive rien…

Heureusement que le marin était un bon menteur. Car oui, Mendoza aimait Esteban. Plus que tout. Pour lui, il ferait n'importe quoi… ce garçon hantait toutes ses pensées. Au début, Mendoza voulait simplement suivre Esteban, Zia et Tao pour trouver les cités d'or et devenir riche… il n'avait jamais pensé qu'un jour, il s'attacherait aux trois enfants. Son profil de navigateur autoritaire et impassible était tranquillement en train de se transformer en celui du mentor protecteur. Sancho se tourna vers Pedro et bégaya :

- M-Mais Pedro, tu n'aimes p-pas E-Esteban?

- Je n'ai pas dit ça. J'avoue qu'il a quand même un certain charme. Mais notre priorité numéro un, c'est les cités d'or! Pas vrai, Mendoza?

- Ou-oui oui, les-les cités d'o-or! affirma joyeusement Sancho.

Mendoza se contenta de ne rien répondre. Cela le fit réfléchir. S'il devait choisir entre les cités d'or et Esteban, que ferait-il? S'il devait absolument choisir entre la richesse et son amour pour Esteban, il serait désespéré.


Esteban fixait le paysage, le regard vide. Le garçon se trouvait au sommet du monastère, dans le clocher. Il avait toujours aimé cet endroit. C'était le lieu parfait pour être seul et pour… réfléchir, tout simplement. C'était dans ce clocher qu'Esteban s'était réfugié après la mort du Père Rodriguez, pour pouvoir y pleurer sans avoir honte. L'enfant contempla tristement son médaillon en forme de croissant de Lune. Il pensait à toutes les choses qu'il avait vécu. Il se souvint du jour où il avait monté pour la première fois à bord de l'Esperenza, accompagné de Mendoza. Il avait vécu tant d'aventures! Mais maintenant, c'était fini. Après avoir découvert la première cité d'or, Esteban a dû retourner au monastère. Depuis la vie avait été d'un ennui. Prier, prier, et encore prier. Ce n'était pas ce qu'il voulait! Esteban rêvait d'aventure. Il voulait tant repartir à la recherche des cités d'or avec Mendoza, Zia et Tao…

Zia et Tao… allait-il les revoir un jour?

- Esteban!

Une voix familière le fit sursauter. Esteban se retourna brusquement. Le Père Marco était là.

- Père? s'étonna Esteban.

- C'est l'heure de souper*. Tu viens?

Esteban répondit par l'affirmative. Cependant, le Père Marco remarqua l'expression troublée sur le visage de l'enfant. Il devina qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas.

- Esteban, mon enfant, quelque chose ne va pas?

Le garçon resta muet. Le vieil homme lui proposa alors :

- Tu me raconteras ce qui te peine tant plus tard. Pour l'instant, allons manger. Grâce à l'argent que nous as donné Mendoza, nous avons eu les moyens de nous payer un vrai repas.

Esteban le suivit sans dire un mot. Marco fut étonné de constater le silence du jeune garçon. D'habitude, Esteban était un enfant plein d'énergie. À le voir aussi calme et peu bavard, il y avait clairement quelque chose qui clochait. Le Père Marco posa sa main sur l'épaule d'Esteban pour le rassurer. Les deux descendirent les vastes escaliers avant d'arriver dans le gigantesque réfectoire. Tous les moines étaient déjà assis à la table. Esteban et le Père Marco s'assirent à leur place et commencèrent à manger en silence. Pour la première fois depuis le début de la crise économique, les moines eurent enfin droit à autre chose que du pain et de l'eau à peine potable : à présent, ils avaient droit à de la soupe. Bien qu'Esteban détestait les repas au monastère, qui étaient bien trop silencieux à son goût, il était heureux d'enfin pouvoir manger à sa faim. Après avoir passé des jours à ne manger que du pain sec sans beurre, n'importe quoi lui paraissait délicieux. Le Père Marco, quant à lui, semblait comblé de voir son fils adoptif avec autant d'apétit. Esteban remarqua cependant une chose : le Père Marco n'avait pas touché à son bol de soupe :

- Père, vous ne mangez pas?

- Pas aujourd'hui, Esteban.

- Ça fait des jours que nous n'avons presque rien mangé! s'exclama pourtant le garçon. Vous devez sûrement être affamé.

- Pas vraiment. Tu peux avoir mon bol de soupe si tu veux.

Esteban refusa de tourner autour du pot davantage :

- Mon père, je sais que quelque chose ne va pas. Vous devez me dire ce qui se passe!

- Esteban…

Le garçon l'interrompit avec fougue :

- Dites-moi ce qui se passe.

Le ton d'Esteban était sans réplique. Le Père Marco n'avait plus le choix. Il devait enfin avouer la dure vérité.

- Esteban, je dois te dire quelque chose qui va sans doute te troubler…

Le vieillard prit une profonde respiration. Il avoua avec tristesse :

- Ma vie s'achève. Je suis vieux et malade. Il ne me reste que peu de temps à vivre…

Les yeux d'Esteban s'emplirent de larmes. Le Père Marco continua :

- Tant qu'à mourir, aussi bien mourir en paix. Esteban, mon enfant, promets-moi de rester ici. Promets-moi de ne plus jamais quitter ce monastère.

- Plus… plus jamais? fit Esteban, la voix étouffée par les sanglots.

- Je veux te savoir en sécurité… et il n'y a pas d'endroit plus sécuritaire que ce monastère, crois-moi. Si tu pars à la recherche de… de ces cités d'or, tu devras affronter des centaines de dangers. Tu pourrais y laisser ta vie. Esteban, je fais cela pour ton bien…

Esteban éclata :

- Comment peux-tu me faire ça!? s'écria-t-il en se relevant brusquement. Comment peux-tu décider de MON avenir!? Ma place est auprès de Zia, Tao et Mendoza! C'est MON destin de trouver les sept cités d'or!

Le Père Marco se leva à son tour avec colère :

- Ta place est auprès de Dieu, et tu le sais bien! Et tu ne quitteras plus jamais ce monastère, ça tu peux me croire!

Désespéré, Esteban sortit du réfectoire en courant, essayant de cacher ses larmes le plus possible. Dès que l'enfant fut parti, le Père Marco se laissa tomber sur sa chaise, abattu. Les autres moines le fixèrent en silence, ce qui le fit sentir encore plus mal.

Le reste du repas se déroula dans le silence le plus complet. Sitôt celui-ci terminé, les moines se levèrent et quittèrent le réfectoire. Le Père Marco se vit forcé de les imiter. Le pauvre homme voulait tant qu'Esteban soit en sécurité, sous le toit protecteur du Bon Dieu…


Esteban était couché sur le ventre, la tête cachée sous son oreiller. Combien de temps avait-il pleuré? Cinq minutes? Deux heures? Le garçon ne savait plus quoi faire. Que choisir? Le Père Marco ou sa quête pour trouver les cités d'or? Il repensait à Tao, Mendoza et Zia… sa Zia. Cette magnifique jeune Inca, qu'il avait juré de protéger jusqu'à sa mort. Et Tao, ce garçon avait qui il se chamaillait sans cesse, mais qu'il aimait bien malgré tout. Et Mendoza, ce marin au cœur d'or qui avait toujours été là pour lui.

Esteban leva subitement la tête. Il avait cru entendre quelqu'un cogner à la porte. Et il ne s'était pas trompé : un moine entra. Il s'agissait d'un vieil homme assez petit, aux cheveux droits et à la longue barbe blanche. Esteban s'assit et fit semblant de regarder par la fenêtre, mais le moine savait qu'il faisait semblant de ne pas l'avoir vu.

- Je suis désolé pour ce qui s'est passé tout à l'heure, dit-il doucement.

L'enfant tourna brusquement la tête. Les larmes avaient cessé de couler, mais son teint légèrement rouge laissait entendre qu'il avait pleuré. Le vieux moine continua :

- Je comprends ce que tu ressens. Tu veux accomplir ton destin, mais tu as peur de décevoir le Père Marco. Je me trompe?

Esteban ne répondit pas. Le vieillard s'assit à ses côtés :

- Esteban, sais-tu ce que le Bon Dieu nous dit souvent?

- « Aimez-vous les uns les autres », répondit sans hésiter le garçon.

Le moine répliqua cependant :

- Oui, mais il y a autre chose encore.

- De quoi s'agit-il?

- « Le cœur humain est libre ».

Esteban le regarda curieusement :

- Que voulez-vous dire?

- On ne peut pas forçer un cœur à agir contre sa volonté. Écoute bien, mon garçon. Écoute attentivement. Que dit ton cœur, Esteban?

Esteban semblait surpris. Le vieil homme sourit et se leva. Il saisit le médaillon doré de l'enfant qui traînait sur la table de chevet. Il invita Esteban à se lever et à se placer devant lui. Le vieillard attacha avec soin le collier autour du maigre cou du garçon et dit avec sagesse :

- N'oublie pas qui tu es, Fils du Soleil.

Esteban baissa les yeux sur son médaillon, songeur. À peine eut-il relevé la tête que le vieux moine était déjà parti.

Le garçon savait. À présent, il savait ce qu'il voulait. Il retira sa longue robe de bure d'un coup sec. Esteban se leva et s'empara de sa dague, qu'il glissa dans le porte dague accroché à sa ceinture. Cela fait, il s'assit sur son lit et attendit patiemment que la nuit tombe.


Quelques heures plus tard…

Le capitaine Gaspard s'approcha du monastère, le sac d'Esteban dans les mains. Il était toujours aussi frustré de s'être encore une fois fait avoir par Mendoza. Si ce marin de malheur n'avait pas été là, je ne serais pas obligé d'aller redonner ce sac à cette petite peste d'Esteban, pensa-t-il avec son habituelle mauvaise humeur.

Il s'avança vers la demeure et vit alors un spectacle inhabituel.

Il vit une silhouette sortir par une fenêtre et, accroché à une longue corde, descendre le long du mur du monastère.

- HÉ! cria Gaspard. TOI, LÀ-HAUT! QU'EST-CE QUE TU FAIS?

La silhouette s'arrêta net et regarda en bas, surprise. Gaspard s'approcha et constata qu'il s'agissait de quelqu'un vêtu d'une robe de bure. Quel sorte de moine pourrait bien chercher à s'enfuir de chez lui!? Le capitaine de la garde s'approcha davantage.

Cette personne qui tentait de s'enfuir du monastère, Gaspard la connaissait. Oh oui, il ne connaissait que trop bien.

C'était Esteban.

Maintenant que le garçon avait osé regarder en bas, il fut pris d'un vertige soudain. Sa phobie des hauteurs l'avait rattrapé. Il avait beau essayer de garder la tête haute, mais il commençait à se sentir étourdi, comme si tout tournait autour de lui. Oh non… ça recommence! pensa-t-il, paniqué. Esteban ferma les yeux et tenta de continuer à descendre, mais il glissa. Heureusement, il parvint à se raccrocher à la corde. Il baissa les yeux et aperçut un homme qui l'observait d'en bas. Désespéré, Esteban cria :

- AIDEZ-MOI! JE VAIS TOMBER!

Gaspard ne put s'empêcher de pousser une exclamation. Cette voix lui disait quelque chose… le capitaine hésita. Le fugitif continuait de crier à l'aide. Gaspard finit par céder et se plaça juste devant le mur du monastère :

- C'EST BON! TU PEUX LÂCHER CETTE CORDE!

C'est sans vraiment le vouloir qu'Esteban lâcha la corde. Il poussa un cri déchirant tandis qu'il chutait dans le vide…

… puis il atterrit directement dans les bras de Gaspard.

En tombant, sa capuche avait été rejetée en arrière, dévoilant son visage. Le capitaine Gaspard le reconnut aussitôt :

- E-Esteban!?

En reconnaissait le capitaine de la garde, Esteban prit peur et se libéra de son emprise avant de partir en courant.

- EH! cria Gaspard. Tu as oublié ton sac!

Mais l'enfant était déjà bien loin.


* Note de l'auteure: D'où je viens, on dit "souper" pour désigner le troisième repas de la journée.