Moi et personne d'autre

Jeudi - 23h01

J'ai sommeil. Tellement que je ne parvins pas à ouvrir les yeux. Mon corps est lourd, mes membres engourdis et, pourtant, j'ai conscience que quelque chose cloche. Je ne reconnais pas le lit étroit dans lequel je suis allongée ni les draps trop frais posés sur moi. Non pas sur moi. Sur ma peau. Ma peau nue. Celle de mes jambes et de mes bras mais aussi de ma poitrine. Ou du moins, une partie de ceux-ci. J'ai du mal à comprendre pourquoi le contact du tissu est rompu au niveau de l'épaule, du sein et des côtes gauches. Ou pourquoi ma tête semble flotter tout en étant écrasée au fond de l'oreiller. J'ai du mal à réfléchir, comme si les vapeurs du sommeil se refusaient à me quitter alors que j'essaie de me concentrer, de tourner la tête vers cette gêne qui-…

La douleur explose.

Partout.

Dans ma tête, dessus, autour. Ça bourdonne et palpite à la fois. Dans ma nuque. Ça élance. Et dans l'épaule… Je voulais bien croire que mon cœur y était logé si cette pensée n'avait pas été anatomiquement impossible. Ça pulsait, non pire !, ça irradiait et l'ensemble de mes muscles résonnaient en écho à cette douleur qui-…

Le bruit imperceptible de la porte que l'on vient d'ouvrir détourne mon attention. Malgré les brumes encore trop épaisses de cet état endormitoire anormalement prolongé, je distingue le bruit d'un pas. Si j'avais pu froncer les sourcils sans risquer de relancer au galop la migraine insoutenable de la seconde d'avant, je l'aurais fait : que venait faire le Colonel Mustang dans cette chambre ?

J'ignore où je me trouve et comment j'y suis arrivée. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé.

Mardi : Babysitting Escorte d'Edward Elric à Ressembool

5h25

Tôt. Beaucoup. Trop. Tôt. C'est ce que le visage d'Edward Elric semblait crier lorsque je parvins enfin à distinguer sa silhouette au bout du couloir menant à l'entrée principale où je l'attendais patiemment. Pourtant, j'étais celle qui aurait eu toutes les raisons du monde de se plaindre de m'être levée à cette heure pour l'accompagner alors qu'il en était la responsabilité d'un certain Colonel qui ne pointerait même pas l'ombre du bout de son nez. Je retins un soupir de découragement en rejoignant la tête blonde de l'alchimiste pour le saluer comme il se devait et nous diriger vers ma voiture qui ferait tout le chemin durant lequel je m'enquis des projets du petit pour les deux jours à venir.

Nous arrivâmes au courant de la journée et je laissai Edward reprendre là où il avait laissé ses recherches. Je n'avais nullement l'intention de m'imposer, après tout, ne devais-je être présente qu'à des fins de supervision ? La demande avait été d'accompagner le jeune homme et non de participer à sa progression. Il m'en fut reconnaissante, je crois, et vint tout naturellement m'informer à la fin de la journée. J'aurais aussi bien pu être absente que cela n'aurait rien changé mais les ordres étaient les ordres.

« Il aurait quand même pu faire un effort pour se déplacer au lieu de vous infliger ça, maugréa-t-on à l'autre bout de la table.

- Le Colonel croit sans doute pouvoir se relâcher en mon absence, ne puis-je m'empêcher de répondre.

- Ou vous donner congé de lui, renchérit le jeune Elric. »

Les mots étaient drôlement choisis et je ne peux que hausser un sourcil à la remarque. Me donner congé de lui ? Parce que je donnais l'impression de ne pas le supporter ? Ou parce qu'il jugeait, d'une manière ou d'une autre, que j'étais trop invasive ? D'accord. J'admettais volontiers être continuellement sur son dos, le réprimander, le presser, lui faire la morale mais si ses agissements étaient un peu plus ceux d'un leader, d'un véritable haut gradé que d'une jeune recrue indisciplinée peut-être n'aurais-je pas à le talonner si souvent.

« Je ne crois pas qu'il puisse avoir de telles réflexions à mon intention, dis-je simplement avec un haussement d'épaule. Il n'a que faire de ce qu'il me fait endurer tous les jours, ajoutais-je même à ton plus couvert, surtout pour moi et en références à d'autres évènements que ceux de nature professionnelle.

- Vous vous trompez Lieutenant. Il se soucie plus de vous que vous pouvez le penser. Je l'ai entendu dire l'autre jour qu'il ne voulait plus vous faire déplacer pour les rapports non remplis et qu'il les déposerait lui-même sur votre bureau pour éviter que vous n'ayez à faire le tri quand il n'est pas là.

-Qu-… »

Je restai un instant sans voix. Le Colonel savait donc que je me faufilais dans son bureau lors de ses absences pour récupérer les rapports à rendre et éviter qu'il n'en fasse face aux conséquences ? Surprise, je ne trouvais rien à répondre. Bien sur on aurait aussi pu croire qu'il avait choisi de prendre cette habitude, justement, pour éviter d'être celui à avoir les doigts tapés mais cela ne l'empêchait pas de trainer sur certains rapports et me faire me déplacer jusqu'à le menacer pour les finir. Ou alors ce n'était qu'une raison pour que j'y sois ? Et si tout était calculé ? Et s'il le faisait volontairement pour que j'y sois ? Non allons ! Je devais me reprendre et mettre de côté ces pensées insensées. Le Colonel n'avait cure de ma présence. Il la trouvait ennuyante et obligé par mon devoir. Voilà.

Je n'étais pas parvenue à m'en convaincre. Pas complètement du moins à en croire par le énième retournement que j'eus dans mon lit cette nuit-là. Étais-je si aveugle à ne pas avoir remarqué le regard de mon supérieur sur mes habitudes ? Ou alors je me montais un film d'un trois fois rien mais… Et s'il n'y avait pas que ça dont il avait pris conscience ? Non impossible. Et puis il n'y avait rien d'autre n'est-ce pas ? Rien que des pensées et des ressentis déplacés pour un homme qui n'en valait pas la peine…n'est-ce pas ? Parce qu'il n'y avait rien de bon à tirer d'un supérieur doublé d'un coureur qui n'avait eu de relation assez longue qu'avec une secrétaire pour une durée à peu près pleine de deux semaines ? Alors pourquoi est-ce, quelque part, ce murmure dans ma tête me chuchotait qu'il n'était pas trop tard. Qu'il n'était pas un cas si perdu d'avance. Qu'il pourrait chan-…

9h20

J'avais une tête affreuse. Le réveil fut difficile et j'eus honte de me lever si tard alors que j'avais largement dépassé l'heure à laquelle j'étais sur mes deux pieds même en jour de congé ! En plus étant une invitée ! Je m'empressai de m'habiller après une toilette rapide pour descendre en cuisine et proposer mon aide pour… Rien du tout. Tout le monde avait mangé. Edward Elric était de nouveau en ville pour ses recherches. La petite fille de l'hôtesse, Winry, se fit un plaisir de me servir un mug de café bien chaud et un croissant tiède alors que je m'asseyais à table.

« Dure nuit ?, me souffla-t-elle timidement alors que je la voyais scruter mes traits tirés. »

Je lui souris d'un sourire peu convainquant en prenant quelques gorgées brûlantes en finissant par acquiescer malgré moi.

« C'est cette histoire avec le Colonel Mustang ?, ajouta-t-elle à nouveau en me faisant me figer.

- Était-ce si évident ?

- Vous êtes embêtée parce qu'il vous plaît bien non ? »

Cette fois j'eus du mal à avaler ma gorgée sans qu'elle ne se coince dans ma gorge. Je sentis mes joues me chauffer. Est-ce que j'étais vraiment en train de rougir pour une simple question ? Ou était-ce parce qu'une fois encore, ça semblait si évident ? Je ne pipai mot et Winry se rendit bien compte de son indiscrétion qu'elle déclara avoir à faire à l'atelier. Vraiment, je devais faire plus attention à ce que je laissais transparaître ou…ou…ça finirait peut-être bien par se savoir. De tous. Et de lui. Je finis sans plus d'appétit mon croissant et mon café, laissai une note écrite indiquant mon passage en ville et mon retour prévu en journée.

Sortir. Je devais m'aérer, faire évacuer cette gêne, cet inconfort et cet affolement anormal qui me prenaient soudainement. Je marchais longtemps dans les rues, tournant et retournant des milliers de questions dans ma tête avant de m'arrêter devant un petit resto-bar sans réaliser l'heure avancée. J'entrai et m'installai au comptoir, commandant un encas et, ô grande surprise !, une petite chope de bière locale. Je ne buvais pour ainsi dire jamais mais à cet instant, rien ne parvenait à calmer mes incertitudes. Je devais me calmer au risque d'une deuxième nuit à ne pas fermer l'œil.

« Et tout ça pour un homme, échappais-je à mi-voix.

- Il vous a posé un lapin ? »

Je sursautai légèrement, ne m'attendant ni à entendre une voix si proche de la mienne, ni à percevoir une présence juste sur le siège à côté. Je relevai les yeux pour dévisager l'homme qui avait demandé, brun au regard tout aussi sombre, un sourire désolé et avenant aux lèvres. Sans doute cette approche fonctionnait sur la majorité des femmes mais pour la peine, je trouvai à la fois déplacé et charmant qu'il s'invente ainsi recycleur de pots cassés. Je lui servis un bref sourire courtois avant de répondre simplement en me tournant légèrement vers lui.

« Non. Je ne suis que de passage. »

Et le regard à la fois étonné et…intéressé qui suivit. Non mais pourquoi je ne faisais pas plus attention à ce que je disais aussi. Je retins un soupir en me disant que les hommes ne comprenaient bien que ce qu'ils voulaient. Je rectifiai pour éviter toute méprise.

« Il n'y a personne. Et je ne suis pas intéressée. Je suis simplement en visite. »

Voilà qui devait être plus clair. Ça sembla l'être et je me levai, incapable de rester à proximité en sachant que je risquais d'avoir droit à de nombreuses questions, jusqu'à ce que le regard de l'homme ne tombe un peu plus bas sur moi. Pas vraiment à la poitrine qui se trouva alors à sa hauteur mais un peu plus bas. Plus précisément, à ma ceinture. Où j'avais deux holsters bien remplis.

« Ah ! Mais vous êtes de la police ? »

Sa question eut le mérite d'attirer quelques regards inquiets dans notre direction avant que je ne secoue rapidement la tête, m'approchant d'un pas en baissant le ton.

« Je suis Lieutenant dans l'armée. Pas la police, rectifiais-je seulement en notant le 'oh' muet qui se dessina sur les lèvres indiscrètes. »

Ce sur quoi, je m'excusai rapidement en payant pour ma commande que je pris à emporter. Décidément, je n'arriverais pas à trouver un endroit tranquille avant le retour chez les Rockbell et je me fis la réflexion qu'il valait mieux pour moi que j'y retourne avant que l'on s'inquiète de mon absence. Je pris ce que je crus être le chemin du retour, pas trop pressée pour respirer à plein poumons l'air frais de la campagne. C'est qu'il faisait bon vivre ici. Avec de l'air. Du vert. Et de l'espace. Rien à voir avec ces murs bétonnés du quartier général ou je passais la majeure partie de mes jours et beaucoup trop de nuits pour être sain.

Une étrange impression me fis m'arrêter à quelques reprises alors que je marchais vers la maison en retrait. J'avais cette désagréable impression d'être épiée. Non pas seulement. Suivie ?! Je secouai la tête en me traitant d'idiote. Mais qui pouvait bien me suivre ? Et surtout, pourquoi ? Ça ne faisait aucun sens et je rentrai simplement en m'excusant de mon absence aux concernés. Un rapport détaillé et un repas plus tard, la nuit passa cette fois sans trop de difficulté. À croire qu'il me fallait simplement une distraction pour évincer de mon esprit tout tourment. Ou du moins, jusqu'au moment de réellement rentrer à Central.

Jeudi - 7h45

Ce moment était arrivé. Le départ pour Central. Tôt, à nouveau, mais étant donné le trajet à faire, il valait mieux ne pas trop traîner. Les bises et poignées de mains furent chaleureuses, les remerciements sincères et nous voilà embarqués dans mon véhicule, cape vers la maison. Tout aurait pu se dérouler sans entraves si le vent ne s'était pas mis à souffler de plus en plus fort et le ciel à libérer des chutes de cette neige mouillée qui glaça rapidement la route et rendit la conduite dangereuse. Sur plusieurs kilomètres, je maîtrisai jusqu'à ce qu'un reflet dans le rétroviseur n'attire plus longtemps mon attention. Une voiture derrière nous. Non pas juste une voiture. Je fronçai les sourcils en regardant plus longuement.

Je crus un instant la reconnaître avant de me dire que c'était peu probable. Puis je rapportai mon attention sur la route. Encore quelques kilomètres, plusieurs bretelles dépassées et…toujours cette voiture. Très proche. Trop p-…

BAM

La secousse poussa brusquement la voiture vers l'avant, ma ceinture mordant violement dans mon épaule en me coupant momentanément le souffle et tirant une exclamation au passager à mes côtés. Est-ce qu'on venait vraiment de se faire rentrer ded-…

BAM

Nouvelle secousse, plus violente du fait que le choc s'était répercuté plus fort dans mes bras en me faisant tourner le volant et déraper la voiture sur la route devenue dangereuse.

« Non mais qu'est-ce qui ne va pas chez eux ?! »

Je fis un geste au rétroviseur avant de réaliser que la voiture arrivait à notre hauteur, sur l'autre voie, en sens inverse, et que le conducteur s'apprêtait à nouveau à… Le reste devint flou. Un nouveau choc, ma panique à tenter de ramener la voiture sur la route.

La sortie de route.

Le choc.

La douleur.

La voix d'Edward.

J'ignore comment je suis parvenue à m'extraire de la voiture, ni pourquoi est-ce qu'un muret de métal s'était dressé devant moi alors que je sentais qu'on tirait sur ma manche pour ma faire me baisser. Pas plus que la raison des stalagmites qui fusèrent du sol de part et d'autre de notre position. Je devais avoir reçu un sacré coup sur la tête pour-…

« Lieutenant faites quelque chose ! »

Je me redressai malgré l'étourdissement de ma tête, identifiant mal les trois hommes qui se trouvaient encore sur la route mais à coup sûr, lorsque l'un d'eux me pris en joug et que l'autre posait ses mains au sol…

PAW

FWIT

Tout devint noir.

« Colonel Mustaaaang ! Coolooneeeel ! »

Une véritable tornade faisait son entrée au quartier général de Central, rameutant les quelques officiers à portée et, finalement, le principal concerné.

« Colonel ! C'est…c'est la lieutenant Hawkeye ! Elle…elle est blessée ! »

Fullmetal accourait dans le hall, son bras de métal encore en extension de cette civière à skis improvisés qu'il avait transmuté en urgence pour amener, non tirer lui-même, la femme inconsciente. Sur ses vêtements, beaucoup de sang, et sur la partie supérieure de son bras, quelques impacts de balles qui ne présageaient rien de bon…

À peine le haut gradé eut le temps de se pencher sur la femme qu'un autre le devançait, blond, les traits très inquiets…

« Riza ! »

…et la langue beaucoup trop informelle, personnelle, au goût de l'homme.

« Amenez-la à l'infirmerie ! Tout de suite ! »

…et encore plus réactif que ce dernier à diriger la main d'œuvre disponible.

Mustang resta immobile. Les yeux fixés dans le vide même bien longtemps après qu'on eut amené Riza Hawkeye à l'infirmerie pour les premiers secours. Il n'avait pas réagi quand Havoc s'était fait violence et empoigné le plus jeune alchimiste par le collet de son manteau, exigeant -non criant- qu'il leur devait des explications. Pas plus qu'il n'avait bougé quand l'attaque avait été relatée. Il n'avait pas bougé. Figé. Tétanisé.

Riza Hawkeye avait été blessé. Certainement grièvement. Et tout ça par sa faute. Parce qu'il lui avait demandé, lui, de faire ce voyage à sa place. Parce qu'il n'avait pas pris ses responsabilités.

Combien de temps s'était écoulé depuis ? Des minutes, des heures ? Non quand même pas mais…peut-être oui. Il l'ignorait. Il s'en foutait. Car quand enfin son corps semblait répondre de lui, son chemin fut direct et sans détour.

Jeudi - 23h01

La poignée tourna sans difficulté et il entra. Discret, autant que possible, avant de refermer. La chambre était noire, sans éclairage, les rideaux tirés et c'était tant mieux. Un instant -long ? il n'en savait rien- avant qu'il ne s'avance dans la pièce. Simplement debout, ne cherchant ni à s'asseoir ni à rester, il la regardait. Deux onyx torturés dans la nuit sombre. Dans l'intimité secrète de cet endroit où personne ne le voyait.

Il avança un peu plus, désormais à un pas du lit où elle reposait.

Il aurait pu se pencher, la toucher, s'approcher plus encore mais non. Ils étaient seuls. Il était seul…

« Je vous demande pardon. Vous n'auriez pas dû-… C'est moi qui-… »

Sa voix était faible, assombrie…sincère et inquiète.

Autant que cette main qui vint très délicatement écarter une mèche de cheveux du front en fièvre. Ses doigts ne s'y attardèrent qu'un instant. Qu'un bref et doux instant.

Heureusement, personne ne pourrait l'entendre ou même le voir… Et la porte finit par s'ouvrit et se refermer pour de bon. Il n'y avait plus personne d'autre que le corps sous morphine et la conscience beaucoup trop éveillée du lieutenant !