Une heure. Une heure et il serait là, il pourrait l'embrasser, se perdre dans son souffle, en mourir de bonheur. Il avait oublié à quel point attendre qu'il revienne était insupportable. Il entendit la sonnerie de son portable, se rua littéralement dessus et décrocha.

- Allô ? Bill ? T'es où ?

- Woh, du calme, du calme. Écoute, c'est un peu délicat. L'avion n'a pas pu décoller, pour cause de tempête. Je n'arrive que demain.

- …Quoi ?

- On est encore là-bas, Tom, répondit Bill, l'air gêné. Je suis enfermé dans les toilettes de l'aéroport pour ne pas paraître trop suspect.

- Je ne te vois que demain...?

- Oui, je suis désolé. Vraiment.

- Oh, mais...

- J'y peux rien, tu sais.

Tom s'affaissa, désespéré. Encore toute une journée à attendre. Depuis le matin, il imaginait Bill dans ses bras, et devoir se résoudre à attendre le lendemain était vraiment frustrant. Il s'apprêtait à répondre, quand sa sonnette retentit. Celui qui était derrière la porte allait se faire recevoir, il n'était vraiment pas d'humeur.

- Attends une seconde, on a sonné.

- D'accord.

Il traîna les pieds jusqu'à l'entrée tout en marmonnant des plaintes indistinctes, avant d'ouvrir sans entrain. C'est alors qu'il le vit. Il avait un sourire immense, des lunettes de soleil relevées sur ses cheveux et le téléphone collé à la tempe.

- Surprise !

Il ne prit même pas le temps de réfléchir. Il lâcha son portable et se jeta sur lui, emprisonnant ses lèvres entre les siennes. Bill lui rendit son baiser et l'étreignit aussi fort qu'il put. Puis il se dégagea et éclata de rire. Tom ressemblait à un enfant, parfois.

- Ton avion n'a pas eu de problème en fait !

- Bah non.

- Je suis trop content !

- J'espère bien, que tu es trop content. Je suis nul pour mentir, alors j'ai vachement travaillé mon texte.

Tom ricana et attira son frère à l'intérieur afin de refermer la porte. L'appartement était totalement rangé et parfaitement propre. Bill alla directement poser son sac dans la chambre, puis revint s'asseoir à la même place que trois semaines auparavant.

- Tiens, tu as changé la housse du canapé.

- Oui, je... elle était sale.

- Je préfère comme ça, sourit Bill avant d'allumer une cigarette.

Le jeune homme remercia du bout des lèvres, gêné. Oui, c'était bien mieux comme ça.

- J'ai des cadeaux pour toi.

- Non... C'est vrai ? Tu m'as vraiment acheté quelque chose ?

- Plusieurs choses même.

- Mais t'es fou. Je me contente de ta présence.

- J'y tenais. Je t'assure.

Il se leva de nouveau, s'éclipsa un moment et revint les bras chargés, affichant un sourire fier.

- Commence par celui-là.

Tom hocha la tête, rougissant. Bill était tellement adorable, qu'il avait du mal à réaliser. Il prit le petit paquet qu'il lui tendait et l'ouvrit. Le bracelet de perles qu'il y trouva n'arrangea pas son embarras. Il le glissa doucement à son poignet, observant avec attention et minutie tous les détails.

- C'est fait à la main. Les perles sont en bois. Tu aimes ?

Tom ne savait pas trop quoi répondre. En fait, il se sentait si comblé que ce simple bijou aurait pu lui suffire. Il acquiesça, silencieux, et tendit le bras vers Bill.

- Il me va bien ?

- C'est parfait. Ça ne fait pas trop fille à ton goût ?

- Non, pas du tout. Je crois que je vais le mettre tous les jours.

Bill éclata de rire, ravi.

- Tiens, le deuxième.

L'emballage avait été fait avec du papier journal. Il le déchira, un sourire aux lèvres, et découvrit une dizaine de bouts de ficelles. Il releva un sourcil, croyant à une mauvaise blague, et interrogea son frère du regard.

- C'est pour tes dreads. Je ne les ai pas vraiment achetés, en fait. Ça servait à attacher des pousses de bambous entre elles. Il y en avait pas mal au Cambodge. Du coup je les ai récoltés tout le séjour et voilà. Je sais qu'elles t'énervent tout le temps, à revenir dans tes yeux, et je ne veux pas que tu les coupes alors...

- C'est au Cambodge que tu étais ?

- Oui, pourquoi ? demanda Bill, surpris par cette question.

- Mais, c'est pas une île, le Cambodge.

- Bah... Non, c'est pas une île.

- Je croyais que t'étais sur une île. Je trouvais que ça faisait romantique, une île...

- … Bah non. C'était le Cambodge. Mais c'était romantique quand même.

- Aaaaah, je veux pas savoir ! Viens attacher mes cheveux, au lieu de dire des bêtises.

Bill s'exécuta, nouant ensemble les dreads épaisses. Ils ne dirent rien pendant un moment, et c'est finalement Tom qui rompit le silence.

- Merci, Bill. Il n'y a vraiment que toi pour penser à ce genre de choses. Chaque fois tu arrives à me

surprendre un peu plus.

- Tu veux ton dernier cadeau ?

- Il y en a un troisième ?

- Oui.

- Voilà, je te le disais, tu n'arrêtes pas de me surprendre. C'est fatiguant à la fin.

Bill s'esclaffa, plongeant son visage dans le cou de Tom. Il inspira profondément. Il était fou de cette odeur. Il se serait damné pour elle. Au bout de quelques minutes, il se redressa et il alla chercher le dernier paquet. Celui-là était plus gros que les précédents.

- Tiens.

Lorsqu'il l'eut enfin ouvert, les yeux de Tom s'agrandirent et un nouveau sourire, immense cette fois-ci, se dessina sur ses lèvres. Une écharpe. Une magnifique écharpe verte, en cachemire très probablement. Il se leva et l'enroula autour de son cou, puis se mit à se pavaner devant Bill qui cachait difficilement son amusement.

- Ça y est, maintenant je suis le plus beau garçon de la planète.

- Tu l'étais déjà avant.

Tom éclata de rire, et continua à se dandiner au milieu du salon. Bill tirait sur sa cigarette en riant, émerveillé par ce spectacle. Son frère était heureux, et c'était grâce à lui. Qu'aurait-il pu demander de plus ? Il l'observa quelques instants, puis, n'y tenant plus, il finit par se lever et par le rejoindre.

- Embrasse-moi.

Le ton autoritaire qu'il avait pris désarçonna Tom. Il s'arrêta net, et posa ses lèvres sur les siennes. Les mains de Bill descendirent aussitôt sur ses fesses, qu'il empoigna vivement. Tom ne put s'empêcher de gémir à ce contact, et il se sentit subitement honteux d'agir comme une adolescente en pleine crise de phéromones. Mais cela eut pour effet d'exciter Bill, ce qui l'incita à coller tout son corps à lui, approfondissant le baiser.

- Allons dans ta chambre.

Il approuva d'un geste de la tête. Arrivés dans la pièce, Bill l'étendit doucement sur le lit avant de se placer à califourchon sur lui, dévorant son cou, attaquant déjà ses épaules alors qu'il tentait d'enlever son t-shirt. Tom respirait fort, emporté par cette tornade de désir, incapable d'y résister. Il déshabilla Bill en hâte, les mains tremblantes. Son boxer était déjà bien trop étroit, et il aida le brun à le dévêtir. Enfin nus, ils se collèrent l'un à l'autre, leurs bouches s'entrechoquant. Ils n'avaient jamais été aussi avides. Bill prit Tom en main, trop impatient pour se contrôler. Ses doigts bougeaient au rythme de leurs respirations, et bientôt Tom commença à gémir, mordant sa lèvre inférieure pour étouffer le bruit. Il se sentait si grand à cet instant, si plein de valeur. Il comptait pour Bill, il comptait véritablement pour lui. L'expression de désir qu'il lisait sur son visage en témoignait, et il ne pouvait plus avoir de doute.

- Je t'aime, Bill.

Le jeune homme ouvrit de grands yeux et fixa son frère. Il avait toujours pensé que le jour où Tom le lui avouerait, il serait effrayé, incapable de répondre. Il avait toujours imaginé qu'il s'en irait en courant pour ne pas assumer le fait que lui aussi, il était tombé amoureux de lui. Mais rien de tout ça n'arriva. À la place, il sentit tout son corps se réchauffer, et sa virilité devenir soudainement douloureuse. Il saisit la main de Tom et la posa sur son sexe, gémissant avant même que le contact ne se fasse. Tom ne dit rien, ne demanda rien, il se contenta de caresser Bill avec le plus d'ardeur dont il était capable. Il le sentit trembler, parcouru de spasmes, et le fit rouler sur le lit, inversant leurs rôles. Il ne voulait plus attendre. Il le voulait en lui. Maintenant. Il ouvrit le tiroir de la table de chevet et saisit le lubrifiant. Bill le regarda faire sans rien dire, un sourire suspendu au coin des lèvres. Tom, pour la première fois, allait diriger. Et cette idée lui plaisait, plus qu'il ne l'aurait imaginé. Il le laissa appliquer le gel sans bouger, puis saisit ses hanches entre ses doigts fins.

- C'est toi qui fait, aujourd'hui ?

- Oui... Je veux tout voir...

Il embrassa Bill et se recula, l'incitant à se redresser. Puis il noua ses jambes dans son dos et le fit entrer en lui, comme il ne l'avait jamais fait, comme il avait toujours, au fond, rêvé de le faire. Il sentit les pulsions dans tout son corps, et son gémissement poussa Bill à donner des coups de reins inconscients, que Tom appuya de ses mouvements de bassin. Il pouvait le regarder, serrer son visage entre ses mains, mordre ses lèvres et ses épaules, il pouvait tout voir et tout sentir. Il pouvait tout contrôler.

- Moi aussi je t'aime.

Sa respiration se stoppa nette. Il plongea son regard dans celui de Bill, pour être certain qu'il avait bien entendu, pour s'assurer qu'il le pensait vraiment, que ce n'étaient pas des paroles en l'air. Mais c'était tellement évident. Bill avait passé deux semaines à l'autre bout du monde, pour fêter son mariage avec Émilie, avec la femme qu'il avait choisie pour partager sa vie et pourtant, il n'avait cessé de penser à Tom, à son corps, à ses mains, et surtout, surtout au fait que malgré tous les interdits, malgré la peur et l'angoisse que supposait cette révélation, il était bel et bien tombé amoureux de lui. Tom ferma les yeux, retenant les larmes qui se pressaient à ses paupières. Il sentait Bill en lui, partout à l'intérieur de lui, dans sa tête, dans son ventre, dans ses tripes, c'était d'une violence inouïe, une vague qui l'envahissait et enveloppait chacun de ses organes sans aucune retenue.

- Mon Dieu, Bill...

C'était si fort que son cerveau semblait avoir cessé de fonctionner. Il sentait les mains de son frère serrer son dos, ses ongles s'enfoncer dans sa chair, alors que ses propres bras enserraient ses épaules de toute leur force. Il bougeait de plus en plus vite sur lui, mordait sa langue en gémissant, extasié par la puissance des coups. Il suppliait Bill de continuer, susurrait à son oreille des paroles qu'il n'aurait jamais osé dire à personne, il s'en remettait totalement à lui, lui demandant de le prendre plus fort, plus profondément, l'implorant de lui faire mal pour qu'il oublie enfin toutes les attentes, toutes les plaintes et toutes les déceptions. Bill n'en pouvait plus, la voix suave de Tom prenait possession de ses pensées et faisait battre le sang à ses tempes. Il réalisait à quel point il le trouvait sensuel, sexuel, à quel point il désirait le dominer, à quel point ses cris l'exaltaient et le rendaient hâtif et brutal. Plus rien ne pouvait l'arrêter. La chaleur de Tom le rendait fou, et pour rien au monde il l'aurait quittée. Bientôt, ses gestes devinrent plus saccadés, et les spasmes qui parcouraient le corps de son frère s'intensifièrent. Il passa ses doigts dans ses cheveux, tirant ses dreads , et il enfouit son visage dans son cou, poussant des râles presque sauvages. Lorsqu'il se déversa enfin en Tom, ils crièrent à l'unisson, étroitement serrés l'un contre l'autre.

- Qu'est-ce que tu as fait, pendant ces deux semaines... ?

- Euh... J'ai fumé, mangé, regardé la télé, fumé, fumé, regardé la télé, mangé, fait des courses, fumé fumé

fumé fumé fumé. Et j'ai pris quelques douches.

Bill le regarda, les yeux ronds, puis il se mit à rire, d'abord doucement, puis de plus en plus fort. Pris dans son élan, il roula sur le côté et écrasa à moitié Tom. Ce dernier s'esclaffa, le visage perdu dans la chevelure désordonnée de son frère. Soudain, Bill s'arrêta net, et se redressa sur ses avants bras, fixant attentivement Tom.

- Et tu m'as trompé.

- Oooh, Bill, on va pas en reparler, c'est – Attends ! Trompé ? Tu te fiches de moi, j'espère ?

- Pas du tout !

- Alors je suis ton amant, ou ton mec, faudrait savoir ! s'indigna le blond, les mains posées sur le torse de

Bill.

- T'es... Mais que tu sois l'un ou l'autre, tu n'as le droit de coucher qu'avec moi !

Tom resta la bouche entrouverte quelques instants, ne sachant pas quoi répondre. Il n'avait aucune envie de coucher de nouveau avec quelqu'un d'autre, néanmoins il ne pouvait pas s'empêcher de trouver ça injuste. Il se renfrogna, repoussant son frère, et lui tourna le dos en grommelant. Il détestait devoir reconnaître qu'il n'avait jamais voulu que Bill, à la différence de ce dernier.

- Tu as bien Milie, toi... À chaque fois que vous faites l'amour, tu me trompes. Et de la pire façon qui soit.

- Tom, je disais ça pour plaisanter, au début, tu sais...

- C'est pas si drôle, finalement. Même de t'avoir trompé, ça n'avait rien de drôle. Quand je l'ai prise, j'ai fermé les yeux, et c'est ton visage qui m'est apparu. J'ai été violent, je n'ai même pas aimé ça, j'ai joui en pensant à toi, c'était détestable, je me suis senti sale, je me suis senti lâche, j'aurais tout fait pour que tu sois là et pour qu'elle disparaisse. Je lui ai demandé de partir aussitôt, et puis je t'ai appelé. Après avoir raccroché je me suis lavé, je me suis lavé comme tu l'aurais fait, je n'ai oublié aucune partie de mon corps, je l'ai frotté jusqu'à devenir rouge, je me suis ébouillanté, et je suis resté sous l'eau jusqu'à ce qu'elle devienne glaciale.
- Tom...

Il n'a rien répondu, et Bill s'est rapproché de lui, emboîtant leurs deux corps. Il aimait cette douceur, et se surprit à espérer qu'ils restent ainsi pour toujours.

- Si je pouvais, je te donnerais tout.

- Hum ?

- Je te donnerais tout ce que j'ai. Mais je ne peux pas. Milie possède des morceaux de moi que je ne peux pas reprendre. Si tu savais comme je m'en veux. Je t'aime à un point que tu n'imagines pas. Je peux te l'avouer, maintenant. Je rêve d'une vie à nous, d'un bout de monde où s'aimer ainsi n'est pas interdit. Tout ce que je voudrais, c'est te rendre heureux. Mais tu sais qu'on n'y peut rien.

- Je suis heureux, là.

- Vraiment ?

- Oui, vraiment. Je suis heureux de sentir tes jambes collées aux miennes, le parfum de tes cheveux, tes ongles sur mon torse, je suis heureux de sentir ton cœur battre, et d'être le seul à pouvoir l'entendre. Je suis heureux parce que le bout de ton nez est froid, et qu'il n'y a que ma nuque pour pouvoir le réchauffer. Je suis heureux parce que ton ventre touche le bas de mon dos quand tu respires, parce que tes cils chatouillent ma mâchoire, parce que je sais que tu es beau, même quand je ne te vois pas.

Bill resserra son étreinte. Il se sentait bien, là, tout contre lui. Il soupira et baissa les paupières.

- Je suis épuisé. Ces conversations sérieuses me vident de toute mon énergie.

- Les conversations, seulement…?

- Oui. Quoi d'autre ?

Tom ricana et enfonça ses doigts dans les côtes de l'ex-chanteur, qui se mit à hurler. Indifférent à ses cris, il se retourna avant de le chevaucher, puis bloqua ses poignets entre ses mains, les yeux plissés et un sourire mesquin fendant son visage.

- Tu veux que je te rafraichisse la mémoire ?

- Oh mais, monsieur a des choses à prouver, on dirait...

Tom eut un petit rire et se pencha tout près de l'oreille du brun, qu'il se mit à lécher, poussant des gémissements significatifs que Bill aurait eu bien du mal à ignorer. Il se cambra, rapprochant leurs deux corps, et glissa une jambe entre celles de son frère, qui tenta de le repousser doucement.

- Tu n'es pas fatigué, toi ?

- Je peux puiser dans mes dernières réserves...

- Et tu es capable de recommencer aussi vite ?

- Si j'ai vraiment envie... murmura-t-il, entre deux baisers. Et puis, ça a été un peu rapide tout à l'heure.

Bill ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt, vexé. Lorsque son frère tenta de l'embrasser, il se détourna, un air renfrogné sur le visage. Qu'entendait Tom par « un peu rapide », exactement ?

- Bah, qu'est ce qu'il y a ?

- Je suis allé trop vite pour toi ? C'était pas bien ?

Le guitariste fronça les sourcils, interloqué.

- Mais, c'est pas ça. C'est juste que j'aime qu'on prenne notre temps et –

- C'est toi qui m'a sauté dessus, je te signale.

- Mais je sais ! Je disais ça comme ça, Bill, enfin...

- …

- Et puis qu'est ce qu'il y a, ça ne te plait pas quand je te saute dessus ?

Bill s'apprêta à répliquer, mais la colère qui montait en lui se stoppa soudain, et il se sentit finalement extrêmement idiot. Il dégagea ses bras et incita Tom à se coucher sur lui. Il sourit, amusé par son regard courroucé.

- C'est qu'on ressemblerait presque à un vrai couple, à se disputer comme ça.

- Hum, oui.

Vaincu par la douceur dans la voix du brun, Tom baissa les armes et se blotti contre lui.

- Quand je pense à nous, je ne nous vois pas comme frères avant tout... Je ne nous vois pas non plus comme un couple mais... C'est difficile à expliquer, tu sais. Ce que je ressens pour toi. Quand on était gosses, je n'imaginais pas ce que pourrait être la vie sans toi. « On sera toujours frères ». Voilà ce que je me disais. Frères, mais bien sûr, même à cet âge-là, je donnais un sens bien particulier à ce mot. Je sais que c'était la même chose pour toi.

- Oui... souffla Bill, en fermant tout à fait les yeux.

- Et puis, on a grandi, et tu es devenu lointain.

- Hum...

- Très lointain. C'est étrange de te dire ces choses-là. Tu y étais, tu sais bien ce qu'il s'est passé.

- Je sais, oui. Mais je n'étais plus capable de voir ce que tu ressentais. Dis-moi, Tom, je veux savoir

comment c'était, pour toi.

- Tu veux dire... Quand tu prenais de la drogue ?

- Oui, ça, et le reste aussi. Tous mes écarts, je veux réussir à les voir à travers ton regard.

Tom avait l'oreille collée à son torse. Il entendait son cœur battre. Ses doigts se promenaient sur sa peau lisse qui frissonnait par instants. Bill n'était pas musclé, en apparence. Mais il suffisait de suivre les courbes de son corps pour sentir une musculature brute, sèche sous cette peau si pâle. Même après ce long séjour au soleil, il restait bien plus clair que son frère qui, lui, n'avait besoin que d'un jour à la plage pour bronzer. Bill remonta ses jambes et fit basculer Tom sur le matelas. Couchés ainsi, face à face, nus, leur ressemblance devenait évidente. Les quelques centimètres en moins de Tom et leurs coiffures pourtant si différentes passaient à présent inaperçus. L'apparente virilité du guitariste devenait dérisoire, la finesse de ses traits se révélant dans sa nudité, et sa fragilité face à Bill s'exacerbait, rendait ce dernier soudain plus masculin qu'à l'ordinaire.

- D'accord... Je ne sais pas par où commencer.

- Commence par ce jour où tu t'es pris une raclée.

- C'était pas une raclée.

- Si.

- J'étais seul face à quatre d'entre eux, protesta le blond.

- C'était peut-être pas juste, mais c'était une raclé.

- Bon, Bill, c'est moi qui raconte ou c'est toi ?

- Pardon.

Tom gesticula un peu, mêlant ses jambes à celles de Bill comme pour signifier qu'il lui pardonnait. Ils avaient tous les deux les paupières closes et la respiration régulière. Il leur semblait retomber dans leur enfance, lorsqu'ils dormaient ensemble et se racontaient des histoires jusqu'à des heures trop tardives. La seule différence était que cette fois-ci, c'était leur propre histoire qu'ils s'apprêtaient à se dire.

- Quand j'ai vu ton nez blanc, j'ai eu envie de me moquer de toi pendant une fraction de seconde, parce que naïf comme j'étais j'ai pensé à de la farine. Je le jure, je sais que c'est amusant, dis comme ça... Mais j'ai vite remis la situation dans son contexte et quand j'ai réalisé, j'ai cru que tout l'intérieur de mon corps était devenu liquide.

- C'était le cas du mien.

- Tu sais, bizarrement, la drogue, je n'en avais jamais eu peur. Elle ne m'avait jamais intéressé, et je devais penser que tu étais comme moi. En tapant ces mecs, j'avais le sentiment de te purifier de toute substance. Quand je suis tombé et qu'ils ont continué à me frapper, je me disais que d'une façon ou d'autre, ça devait forcément servir à quelque chose. Je me disais « Quand Bill verra ça, il comprendra que je me mets en danger pour lui, et il arrêtera. Il échappera à toutes ces conneries, il me reviendra lucide et raisonnable. Il me reviendra sauf. » Ça a marché, au tout début. Pendant plus d'un mois, tu n'y a pas touché. Tu n'as même pas essayé de les contacter. Tu te demandes comment je le sais ? Parce que pendant ce mois-ci, tu osais encore me regarder en face. Mais ça n'a pas duré. Ils étaient trop nombreux.

- Trop nombreux ? Les dealers ?

- Non. Ceux dans ta tête.

- Dans ma...

- Tes démons. Tes voix. Appelle-les comme tu veux. Ça se lisait dans ton regard, quelque chose te poussait à faire ça. La pression des producteurs, l'appel des fans, l'angoisse de déplaire, la peur de tout perdre, de te réveiller un matin et de voir que les gens avaient cessé de t'aimer. Tout tournait à l'obsession, ton apparence, les enregistrements, les lives, les interviews. Tu filtrais tout, de peur qu'on ne te montre dans un mauvais jour. Tu commençais à douter de ta voix, de ton assurance, de ta beauté. Mais tout ça, toutes ces choses là, tu les supportais parce que tu me faisais confiance, à moi. Il ne restait que moi mais je tenais, je persévérais, je refusais de céder.

- Qu'est ce qui m'a fait douter de toi ?

- Rien. Rien de concret, en tout cas. Tu as juste arrêté d'y croire. C'est tout. Un beau jour, tu m'as regardé, et je n'ai plus été l'éblouissant grand frère que tu avais toujours connu. Peut-être que je t'ai paru faible, à un moment donné, pour une bêtise. Et ça a basculé, il ne fallait qu'un détail, une différence imperceptible pour que tu abandonnes.

- Alors j'ai abandonné. C'est tout.

- Oui. Tu les as appelés, ils t'ont fourni, et ça a commencé.

- Quoi ?

- Le cauchemar a commencé. La drogue, ça a duré huit mois. Mais huit mois font bien plus de ravages qu'on

ne l'imagine.

- Et le reste ? Le reste, c'était aussi un cauchemar, Tom ?

- Oui. Tout en faisait partie. Et pourtant, j'ai parfois aimé y vivre, dans ce cauchemar. Aimé à en crever. Huit mois de drogue, huit mois pendant lesquels tout de toi m'échappait. C'était indescriptible. Je te voyais vivre, tu semblais être le même, tu avais le même visage, la même silhouette, la même voix. Mais quelque chose clochait. Tu étais à des années lumières de nous. Un jour, je suis entré dans la loge d'une des salles où l'on devait jouer. Tu appuyais tellement fort sur la seringue que je n'ai pas pu me retenir. Je me suis rué sur toi, je m'en foutais de tes plaintes, je voulais juste t'en empêcher.

- Je ne m'en souviens pas.

- De ça, c'est normal. Tu étais déjà beaucoup trop déchiré.

- C'est ce jour-là que...

- Oui. C'est ce jour-là. Tu as essayé de résister, d'abord, mais tu étais trop faible. Je n'avais aucune difficulté à te maintenir éloigné pendant que je jetais tout à la poubelle. J'ai passé plus d'une heure enfermé avec toi dans cette loge, à te regarder prendre ton pied tout seul. T'étais haut, oui, tellement haut, putain. Mais redescendre n'en a été que plus douloureux.

- Oui.

- Pour lutter contre la douleur, tu t'es énervé contre moi. Tu as essayé de me frapper, en me disant que j'étais malade, que je ne pouvais pas jeter les affaires des gens comme ça, que j'étais injuste, que tu ne chanterais pas le soir, pour me punir d'avoir été aussi méchant. Alors je t'ai pris dans mes bras, quitte à prendre des coups. J'ai collé mon visage au tien, et je t'ai dis d'arrêter. Doucement, d'abord, puis de plus en plus fort.

- Tu as dis « Arrête. Arrête. Arrête. »

- Oui. J'avais l'impression de devenir fou, de parler à un fantôme, au fantôme de mon frère mort depuis

presque huit mois.

- …

- Je t'ai fait revenir comme ça. Et une fois revenu, tu as posé les yeux sur moi, pour la première fois depuis

tout ce temps, et tu m'as embrassé.

- Tu n'as pas bougé.

- J'étais pétrifié.

- Tu ne voulais pas de moi.

- Si. Mais je ne voulais pas de toi comme ça.

- Comment ?

- Dépendant.

- Je n'ai plus pris de drogue après ça. Ça a été très dur, Tom, je ne sais pas si tu réalises.

- Tu as simplement remplacé la coke et l'héroïne par autre chose.

- …

- Tu les a remplacé par moi. Je suis devenu ta nouvelle drogue, moins violente, moins toxique.

- Violente, si.

- C'est toi qui la rendait violente. Quoi qu'il en soit, ça m'a rendu heureux. Au début. Je me suis dit que tu me rendais enfin ta confiance. Que tout allait s'arranger, qu'on surmonterait ça ensemble, que je ne te demanderais même jamais pourquoi tu avais fait ça, pourquoi tu m'avais embrassé. Au fond, j'espérais que quelque chose allait se passer. Quelque chose de plus que ce baiser plus salvateur qu'autre chose. J'espérais qu'après tout ça, tu allais me dire que tu voulais être avec moi.

- Tu m'aimais déjà ?

- Je crois, oui... A partir de ce jour, j'ai pris soin de toi, aidé des autres, on t'a placé en cure de désintoxication, on est venus te voir tous les jours. J'attendais que tu sois totalement rétabli pour aborder le sujet qui hantait mes jours et mes nuits. À ton retour, je t'ai cru sorti d'affaire, et je t'ai proposé qu'on dorme ensemble cette nuit-là, pour que tu comprennes que je serais là, quoi qu'il arrive. Je n'ai pas fais un seul geste déplacé dans ta direction, je t'ai laissé te blottir, j'ai tout mis en œuvre pour ton confort et ta quiétude. Mais de ton côté, quelque chose grandissait, s'installait en toi et bientôt tu t'es retrouvé sur moi, brûlant, fiévreux, plein d'un désir qui débordait de partout, qui dégoulinait et qui m'enveloppait finalement sans que je ne puisse opposer de résistance. Pourquoi est-ce que je me sentais soudain si faible, face à toi ? Pourquoi mon désir ressemblait à celui d'une jeune fille peureuse, et pas à celui de l'homme viril que j'avais toujours prétendu être ? Tu ne t'es pas donné à moi, tu m'as voulu moi, tout entier, tu as voulu me dévorer, me posséder, m'acheter et me consommer puis me délaisser, jusqu'au prochain fix.

- Ne te compare pas à une simple dose. C'était bien plus que ça.

- Je sais... Mais ce soir-là, tu m'as attaqué comme si tu étais en manque. En manque de sexe.

- Je n'étais pas en manque de sexe, Tom, j'étais en manque de toi.

- De sexe avec moi.

- Je ne savais pas par quel moyen te rapprocher de moi. Tu aurais préféré autre chose ? Des confidences, peut-être ? Mais tu savais déjà tout...

- On n'a pas couché ensemble, ce soir-là.

- Non.

- Tu m'as touché comme tu ne l'avais jamais fait, mais tu n'es pas allé plus loin. Moi, j'avais une furieuse envie de te retourner et de te transpercer, pour que tu comprennes la violence de mes nuits depuis huit mois, pour que tu ressentes la peur, l'incompréhension, la panique, la douleur que moi, je ressentais depuis tout ce temps.

- J'aurais appelé ça un viol.

- C'est ça, Bill. Un viol. Mais je n'ai rien fait.

- Parce que tu m'aimais trop ?

- Parce que te faire du mal était la dernière chose que je voulais faire... Et c'est ce qui me poursuit depuis le début. La peur de te faire souffrir. Je préfère encaisser à ta place, tu comprends ? J'ai préféré vivre ma première fois à ta place, me faire écarteler les chairs à ta place, redouter cette violation de mon intimité à ta place.

- C'est toujours ce que tu penses, Tom ?

- Non. Bien sûr que non. Même à cette époque, j'aimais déjà ça. Je t'attendais pour m'offrir à toi, pour vivre de nouveau cette vague de plaisir. Les premières fois étaient effrayantes. Mais c'était toi, Bill. C'était toi. Et me soumettre à toi était ma meilleure façon de te prouver mon amour.

- Et les filles ?

- Les filles ? Celles que tu ramenais chaque soir, que tu dévorais du regard et que tu emmenais ailleurs

quand il se faisait tard, que tu éloignais du bus pour qu'on ne t'entende pas les baiser ?

- Ne dis pas ce mot...

- C'est ce que tu faisais pourtant. Ne me dis pas que tu leur faisais l'amour.

- Non. Jamais. Jamais, c'était trop sale pour être ça.

- Tu vois...

- Gustav, Georg, qu'est-ce qu'ils disaient, de tout ça, eux ?

- Au début ils en riaient. Ils se disaient que tu allais mieux, que tu reprenais du poil de la bête. Gustav se moquait même de Geo en disant que tu allais bientôt battre tous ses records.

- Hum...

- Tu les as largement battu, pas vrai ? On en a vu défiler, des filles, toutes plus bêtes les unes que les autres. Ça m'écœurait. Tu t'en rendais compte ?

- Évidemment. Je n'espérais que ça. Que tu sois jaloux.

- C'était pire que de la jalousie, Bill. Ça m'a littéralement rongé. J'en vomissais. Je ne supportais plus de les voir.

- Tu n'as rien fait.

- Arrête, Bill. J'ai tout tenté. J'ai redoublé d'efforts. Quand on couchait ensemble toi et moi, je me donnais vraiment à toi, je faisais tout ce que je pouvais pour te donner envie de rester, pour t'empêcher de repartir sans un mot. Quand tu étais avec elles, je te guettais, je m'installais contre le bus et j'attendais que tu reviennes, et quand tu rentrais, piteux, un peu plus perverti, je ne te lâchais pas du regard jusqu'à ce que tu ailles te coucher.

- Pourquoi tu ne me parlais pas ?

- Je ne savais plus quoi dire. « Bill, laisse tomber ces filles et sors avec moi. » Ça n'aurait pas été sérieux.

- Mais j'aurais aimé l'entendre.

- J'étais trop jeune. Je n'avais pas conscience des changements que je pouvais apporter simplement en parlant. Je préférais regarder les choses se faire. J'avais peur. Tu ne peux pas m'en vouloir d'avoir eu peur.
- Je ne t'en veux pas. Tu as toujours été l'homme parfait, à mes yeux.

Tom se tut, coupé dans son élan. Il était incapable de répondre à une telle chose. Il n'était simplement pas habitué à entendre Bill parler de lui en ces termes, et il se sentait déstabilisé, ridiculement muet. Il avait ouvert les yeux et contemplait à présent le visage de son frère. Parfait. Oui, c'était lorsqu'il le regardait qu'il pensait à un tel mot. Ces traits sublimes, cette symétrie contrariée par le grain de beauté sous sa bouche, ses cils très longs, le dessin de ses lèvres, sa mâchoire marquée. Tout prenait une place exacte et rendait l'ensemble absolu, incontestable, d'une perfection sans faille.

- Tom, tu dors ?

Il ne répondit pas, et Bill finit par ouvrir les yeux à son tour. Il garda le silence, se disant qu'à cet instant, ils n'avaient plus besoin de parler pour se comprendre. Dehors, la pluie tombait à verse, martelant la fenêtre de la chambre. C'était la fin de l'après-midi, et le soleil brillait toujours, éclaboussant les murs des immeubles d'une lueur paresseuse. Il y aura un arc-en-ciel, pensa Tom.

- J'ai froid.

Le brun sourit, et remonta la couverture sur leurs corps. Tom avait les paupières lourdes, et il ne parvint bientôt plus à résister. Il n'était pas assez tard pour dormir, mais plus assez tôt pour réfléchir à une quelconque occupation. Passer la journée au lit, c'était une truc de gosse, comme disait Bill. Mais c'était comme ça qu'ils étaient bien. C'était leur seule façon de se sentir véritablement eux-mêmes.

- Tu n'as plus envie de moi... ?

- Si. Mais je suis trop fatigué.

Il était si attendrissant que Bill dû se faire violence pour ne pas l'étouffer entre ses bras. Il se rapprocha le plus possible et se cala contre lui, coinça ses pieds entre les siens et posa ses poings contre son torse, qui se soulevait doucement au rythme de sa respiration.

- Tu vois que parler est épuisant.

- Oui... tu as raison... Bisou...

Cette fois, il sombrait totalement. Bill déposa un baiser sur ses lèvres, et resta ainsi, tout près de son visage, sentant le sommeil le gagner lui aussi.

- Hmmm, j'aime bien tes bisous...

- Endors-toi, mon Tom, ne résiste pas pour moi.

- D'accord...

Obéissant, il céda à la fatigue, et ils s'endormirent bientôt tous les deux, bercés par l'averse, dehors.

- Tom, tu me passes le pain s'il te plait ?

Il releva vivement la tête, s'arrachant à la contemplation de son assiette. Bill le regardait avec un sourire, la main tendue. Il s'empressa de saisir la baguette et de la lui tendre. Émilie eut un petit rire et il se mit à rougir.

- T'es encore ailleurs... je me demande parfois à quoi tu peux bien penser.

Devant son air amusé, il se renfrogna, enfonçant sa tête dans ses épaules.

- Oh, c'est bon, je suis fatigué ces derniers temps.

À vrai dire, il ne dormait plus très bien depuis que Bill était rentré. Après le week-end qu'ils avaient passé ensemble à son retour de lune de miel, ils n'avaient pas eu l'occasion de se revoir seuls à seuls et il commençait à ressentir un sérieux manque. Et ce repas était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. C'était un véritable supplice de voir Bill aussi attentionné avec une autre personne que lui.

- Tu en es où dans tes projets ?

- Mes...

De quoi parlait-elle au juste ? De sa lointaine idée de monter un nouveau groupe ? Il s'était bien vite arrêté de chercher. Il l'avait toujours dit : il était incapable de jouer pour une autre voix que celle de Bill.

- Oh, non. Ça n'a rien donné. Les chanteurs n'étaient pas bons.

- Tu pourrais chanter, toi, remarqua Bill. Tu chantes bien. Il te suffirait de prendre quelques cours et ça pourrait marcher.

- Je ne veux pas que ça puisse marcher. Je veux que ce soit bon. Mais je suis exigeant, j'en veux toujours trop.

En prononçant ces paroles, il planta son regard dans celui de son frère, et ce dernier se dandina sur sa chaise, cachant difficilement son soudain embarras.

- Pourquoi vous ne reconstitueriez pas Tokio Hotel ?

- C'est une histoire ancienne, Milie... Georg et Gustav ont un nouveau groupe, et moi, je suis marié.

- Le mariage n'a jamais empêché personne de chanter, lâcha Tom froidement.

Bill sursauta, et se redressa contre son dossier.

- Euh...bon, je vais débarrasser.

Émilie fit un sourire à Tom, comme pour s'excuser, et saisit plusieurs plats avant de partir en direction de la cuisine.

- Mais qu'est-ce qui te prends ?

Le blond fronça les sourcils.

- Rien du tout. J'ai dit quelque chose?

- Te fous pas de moi. T'as entendu le ton que t'as pris ? Tu crois que ça fait plaisir à Milie d'entendre ce genre de choses ?

- Oh, ça va... Je disais ça comme ça.

- Je vais construire une famille, Tom, je ne peux plus chanter. Je ne peux plus consacrer ma vie à la musique.

À ces mots, le guitariste sentit une aiguille s'enfoncer dans sa poitrine. Il le savait. Il le savait très bien, ce n'était pas utile de le répéter. Cette idée était déjà bien assez dure à supporter. Il se leva, incapable de se contenir plus longtemps, et saisit son paquet de cigarettes.

- Moi ma famille, c'est toi.

- …

- Je sors deux minutes.

- Pardonne-moi, Tom...

- C'est bon. Je reviens.

Il se mordit les joues pour s'empêcher de craquer en plein milieu du salon, et sortit en hâte. Il n'eut pas le temps de retenir la porte qui claqua derrière lui et il prit une cigarette qu'il glissa entre ses lèvres. À la première inspiration, l'impression de bien être l'envahit et il parvint à calmer ses tremblements. Il n'y avait pas pire que cette situation. Il devait se contrôler lorsqu'il regardait Bill, de peur de sembler suspect, et chaque fois que Milie l'embrassait, il devait prétendre l'indifférence, serrant les dents pour ne pas se trahir. Il soupira, et regarda sa montre. D'ici une demi-heure, il pourrait se permettre de partir sans paraître impoli.

- Tu m'en passes une ?

Il tourna les yeux vers la jeune femme et se força à sourire.

- Tu fumes toi ?

- Seulement quand je suis stressée.

- Et pourquoi tu es stressée ? s'intéressa Tom en lui tendant son paquet.

- Oh, quelques petits soucis.

- Rien de grave, j'espère ?

- Non, pas vraiment. Quelques contrariétés au travail et –

Elle s'interrompit et Tom sentit qu'elle craignait de trop en dire. S'il était question de Bill, il devait savoir.

- Et... ?

- Je ne sais pas si je devrais t'en parler, Tom.

- Pourquoi ?

- Parce que ça concerne ton frère et...

- Tu peux me faire confiance, Milie. Si quelque chose ne va pas, je serai toujours là si tu en as besoin.

Un frisson parcourut son dos, et il sentit l'amertume de la culpabilité envahir sa gorge.

- Ce n'est rien de grave, tu sais. C'est juste qu'il a l'air épuisé en permanence et il n'a plus beaucoup de temps pour moi et... je me sens délaissée.

Elle écarta une mèche de cheveux qui lui tombait dans les yeux et inspira. Son regard se perdait dans le vague. Elle avait l'air de se parler à elle-même, plutôt qu'à Tom.

- C'est con, hein. Je me souviens, quand je vous accompagnais pendant vos tournées, c'était toujours à toi que je me confiais quand j'étais inquiète à propos de lui. Après tout, tu es celui qui le connait le mieux.

- Oui, sûrement.

- Est-ce qu'il t'a parlé ?

- Euh... Non. Il ne m'a rien dit. Enfin, tu sais, on ne s'est pas tellement parlé ces derniers jours.

- Et lorsqu'il est allé chez toi, la dernière fois ?

- Non, rien du tout. Si quoi que ce soit s'était passé, il me l'aurait dit.

- Bon...

- Ne t'inquiète pas. Il est sûrement fatigué par le travail, et puis vous venez à peine de rentrer d'Asie, le

décalage horaire peut faire des ravages.

Il tenta de rire, pour détendre l'atmosphère, mais sa gorge était bien trop serrée. Il écrasa sa cigarette sur le sol et enfonça ses mains dans ses poches.

- Rassure-toi. Il ne réalise pas que tu te sens seule. Dès qu'il s'en rendra compte, il se fera pardonner.

Où trouvait-il la force de la réconforter alors qu'il se sentait si horriblement angoissé ?

- Merci Tom.

- De rien... Je suis là pour ça.

Il posa une main sur ses cheveux et la décoiffa en souriant. Il ne voulait pas lui faire de peine, et malgré ça, c'est lui qui la trahissait. Ils rentrèrent, et lorsque Bill les vit ainsi, il sentit son ventre se nouer. Plus jamais il ne pourrait les voir ensemble sans s'interroger sur ses sentiments. Plus jamais il ne se débarrasserait du poids qui s'abattait sur ses épaules lorsqu'ils se trouvaient les deux face à lui, et qu'il se souvenait des paroles de Tom. « À chaque fois que vous faites l'amour, tu me trompes. Et de la pire façon qui soit. » Il secoua la tête et se joignit à eux.

- Vous m'avez l'air de bien bonne humeur.

- Oui, mais tu n'es pas convié, plaisanta Émilie, et Bill roula des yeux.

- Mais dis donc, t'es sympa toi !

- Depuis tout ce temps tu ne t'en rends compte que maintenant ? C'est fou.

Elle pouffa de rire et se colla à lui. Lorsque Tom vit Bill se pencher vers elle, il eut à peine le temps de détourner le regard pour ne pas les voir s'embrasser. Décidément, il avait besoin de faire un sérieux travail sur lui-même.

- Bon, les filles. Je vais y aller moi.

- Depuis quand je suis une fille ?

- Depuis que tu te maquilles, petit frère.

Il lui fit un clin d'œil et embrassa la jeune femme pour la saluer.

- Merci pour ce repas, Milie. C'était très bon.

Il serra la main de Bill, chose qu'il n'avait plus faite depuis l'adolescence, et il sortit de la maison sous le regard interloqué du couple.

- Pourquoi il t'a serré la main ?

- J'en sais rien. C'était bizarre. Il doit être fatigué.

- Hum... Dis, vous vous êtes disputés dernièrement ?

Bill tordit la bouche.

- Non.

Elle hocha la tête, puis s'éloigna vers le salon pour débarrasser les restes du repas. Tom n'avait même pas attendu le dessert... Que lui arrivait-il ? Et d'ailleurs, que leur arrivait-il à tous les deux ? Entre Bill qui la laissait de côté et Tom qui partait aussi subitement, elle les trouvait bien étranges. Elle haussa les épaules et retourna dans la cuisine. Ils avaient leurs petits problèmes à eux, ce n'était pas vraiment à elle de s'en mêler. Elle savait pertinemment que les relations entre jumeaux étaient toujours particulières. Il y avait beaucoup de sentiments entre eux, des sentiments qu'elle ne pourrait probablement jamais comprendre totalement. Elle referma le lave-vaisselle et s'essuya les mains. Non, elle ne comprendrait jamais vraiment. Et même si c'était normal, ça l'effrayait un peu. Elle avait beau avoir fait de Bill son époux, il n'en restait pas moins lié à cette âme-sœur, à cette moitié de lui même avec qui il avait tout partagé, jusqu'au ventre de leur mère. Elle entendit le bruit des volets automatiques qui se fermaient, et rejoignit Bill sur le canapé. Ils se blottirent l'un contre l'autre devant la télévision allumée, se plongeant presque instantanément dans le film qui venait de commencer. Au bout d'un moment, Bill resserra son étreinte autour de l'épaule d'Émilie, et embrassa sa tempe.

- Grosse journée demain ?

- Oui... Je donne cours jusqu'à 20h.

- Dur dur.

- Hum. J'aime vraiment pas le lundi.

- Je sais, oui. Je viendrai te voir à midi, on mangera ensemble si tu veux.

- Oh, tu ferais ça ?

- Bien sûr. Je viendrai assister à ton dernier cours de la matinée.

- Oh, non, Bill... Je serai nerveuse si tu viens.

- Je serai sage.

- Les étudiants vont te remarquer.

- Ooooh, s'il te plait ! Je veux venir et me moquer des pauvres âmes qui doivent t'écouter pendant deux

heures d'affilées !

- Tu crois vraiment que c'est comme ça que tu vas me convaincre ?

Le jeune homme s'esclaffa et s'étendit sur le canapé, entrainant Émilie avec lui. Il l'embrassa avec passion, glissant ses mains sous ses vêtements. Elle se redressa et passa ses jambes de chaque côté de son corps, souriant sous ce baiser.

- Tes arguments sont déjà plus intéressants...

- Fais-moi confiance, ils vont bientôt devenir excellents.

Elle se colla à lui en riant, et il soupira d'aise. Le corps de Milie était rassurant. C'est ce qu'il préférait, lorsqu'il lui faisait l'amour. L'impression qu'un équilibre total la régissait et que rien ne pouvait la faire tomber. Dans ces moments-là, il se disait que tant qu'il serait avec elle, lui non plus ne pourrait pas faillir.

Dormir seul était une triste habitude pour Tom. En général, les gens avec qui il sortait ne restaient jamais assez longtemps dans sa vie pour partager son lit plusieurs nuits de suite. Il y avait bien eu ce garçon, Eiji, qui avait débarqué, sans nulle part où aller. Il lui avait ouvert sa porte et ses draps sans hésiter, à cause du sourire, probablement. Ça avait duré cinq semaines, et il avait même failli s'attacher. Mais il lui avait suffit d'un repas de famille pour qu'il mette un terme à leur relation, et il s'était retrouvé seul, le ventre noué et l'impression d'être le plus beau des salaud plantée dans le cœur.

Ce matin-là n'était pas l'exception qui confirmait la règle. Il s'éveillait de nouveau seul, seul dans son lit froid, seul dans son appartement vide, seul, et il trouvait ça vraiment très triste. Il repoussa les couvertures et alla tout droit dans la cuisine pour se préparer un café, puis alluma distraitement la télévision. Les informations défilèrent sous ses yeux sans qu'il n'en saisisse toutes les subtilités. Il n'avait jamais été du matin. Son café prêt, il s'installa plus confortablement, feuilletant le programme d'un œil, écoutant les titres d'une oreille, tout ceci en même temps qu'il allumait son MacBook posé en face de lui sur la table basse. Il n'avait jamais été du matin, non, mais certains automatismes avaient pris le pas sur son état semi-comateux du réveil. Il délaissa son magazine pour se concentrer plus attentivement sur son ordinateur. Sa boîte mail affichait une trentaine de messages non lus, comme à peu près chaque matin, et il les ouvrit les uns après les autres en soufflant. Une fois qu'il eût supprimé les publicités et les invitations aux soirées sans intérêt, il put y voir plus clair. Par réflexe, il chercha le nom de son frère, en vain. Après tout, c'était ridicule, ils s'étaient vus la veille. Ses derniers messages concernaient son travail, et il se pencha sur sa lecture.

« De Kavan Lozach.

Hey, Tom,

Comment vas-tu ? L'air berlinois ne t'a pas encore tué ? J'ai bien reçu le faire-part pour le mariage de ton frère, je suis désolé de n'avoir pas pu venir. J'aurais beaucoup aimé te voir. En tout cas, ça devait être un beau mariage, connaissant Bill il doit porter le costume divinement bien. »

Tom plissa le nez, agacé par la remarque. Oui, il le portait divinement bien, et alors ? Et puis, il n'avait pas besoin de costume pour être beau.

« Bref, j'entre dans le vif du sujet. J'ai besoin de toi, et j'aimerais justement te proposer de travailler en binôme avec Bill. Tu sais qu'il a participé au premier album de Deixis, pas vrai ? »

Non, il n'était pas au courant. Il n'avait pas discuté du travail avec Bill depuis... depuis des lustres.

« J'ai écouté les chansons qu'il leur a écrites et j'aime vraiment ce qu'il fait. J'aimais déjà ses paroles du temps de Tokio Hotel, mais je trouve qu'il a su s'accorder à merveille avec le style de Deixis et il y a une maturité en plus qui s'en dégage. »

Il savait tout ça, oui. Bill, du temps de Tokio Hotel, n'avait cessé de mûrir, y compris dans son écriture.

« J'aimerais vraiment que vous m'écriviez une chanson tous les deux. Lui et toi, vous êtes vraiment liés, tu comprends, et si vous vous mettez ensemble, il y aura forcément quelque chose de particulier qui en sortira. J'aime ton travail individuel, mais Bill sait sublimer ta musique, comme toi, tu sublimes ses paroles. Je vous laisse réfléchir à ça. Je l'ai déjà contacté, parlez-en entre vous, prenez une décision et prévenez-moi. Je vous donnerai plus de détails à ce moment là.

Je t'embrasse, Tom. À bientôt.

Kavan L. »

Il referma la fenêtre et s'appuya contre le dossier. Ils n'avaient plus écrit ensemble depuis que leur groupe s'était séparé, c'est-à-dire depuis plus de deux ans. Il n'était pas sûr d'en être capable. Il avait peur que ses sentiments prennent le dessus et l'empêchent d'être parfaitement concentré. Il se leva, éteignit la télévision et alluma la chaîne hi-fi. Il hésita un instant devant les pochettes de disques, puis choisit l'album le plus récent de Kavan, Carnivorous. Il avait besoin de se plonger à nouveau dans son univers. Il retourna s'asseoir et ferma les yeux pour mieux l'imaginer. La guitare, la casquette de révolutionnaire et la voix éraillée. Puis le violon qui s'élevait, qui s'emparait de tous les sons pour les transcender. Il avait commencé à composer pour Kavan il y avait plus d'une année. C'était lui qui l'avait contacté, « un ami m'a parlé de toi », lui avait-il dit. Ce qui était étonnant, c'est que son nom ait parcourut toute l'Allemagne et la France pour atterrir là-bas, en Bretagne. Bien sûr, toute l'Europe le connaissait en tant que guitariste de Tokio Hotel, mais ça faisait plus d'un an qu'ils avaient tout arrêté, et il avait dû se battre pour être reconnu comme compositeur dans le monde de la musique. Il lui avait dit qu'il avait écouté leurs trois albums et qu'une fois les préjugés dépassés, il avait décelé quelque chose de spécial qui lui avait immédiatement plu. Après ça, ils s'étaient mis aussitôt au travail. Tom s'était plongé dans l'univers de Kavan, s'en était imprégné le plus possible, y avait mêlé son style, jonglant entre la guitare et le synthétiseur. Ils avaient passé des heures au téléphone, pendant des semaines, jusqu'à ce que Tom prenne un avion pour Brest pour le rejoindre. Tom avait très peu d'amis sincères. Bien sûr, il avait gardé contact avec Georg et Gustav, les anciens membres de son groupe, et il savait qu'il pourrait compter sur eux, quoi qu'il arrive. Mais depuis qu'il faisait cavalier seul, il n'avait jamais rencontré qui que ce soit de vraiment fiable, en amitié. À une exception près, évidemment. Kavan et lui, au delà de leurs relations professionnelles, s'appréciaient beaucoup. Grâce à lui, Tom avait appris le français, et il lui avait rendu la pareille en lui apprenant à son tour l'allemand. À présent, ils communiquaient dans chacune de ces langues, selon leur humeur. Ça les amusait beaucoup.
Le jeune homme s'extirpa du dossier moelleux dans lequel il commençait sérieusement à s'enfoncer, et actualisa la page internet. Il cligna deux fois des yeux en lisant le Bill Kaulitz qui s'affichait en gras sur son écran.

« Tu as eu le mail de Kavan ? »

Ça, c'est ce qui s'appelait être bref et concis. Il cliqua sur l'option répondre et écrivit un message tout aussi succinct. « Oui, je viens de le lire. Qu'est ce que tu en penses ? » Et toc. La balle était son camp.
À quelques kilomètres de là, Bill avala une gorgée de café brûlant et pesta contre lui-même pour ne pas avoir patienté. Il n'était pas attentif. Le mail de Kavan l'avait tellement déstabilisé qu'il n'avait pas attendu d'y réfléchir posément avant d'en parler à Tom, et maintenant il se retrouvait à devoir donner son avis à chaud. Il inspira profondément et tapa une réponse laconique, que son frère risquerait de ne pas apprécier du tout. Il hésita avant de l'envoyer puis valida en haussa les épaules. Tant pis, si Tom s'énervait, ce serait l'occasion de lui demander ce qui n'allait pas.

« A toi de me dire. Tu le connais mieux que moi. »

Abruti. Il avait fait exactement ce qu'il redoutait, c'est à dire renvoyer la balle sans céder de terrain. Parfois, Bill le mettait vraiment dans tous ses états. Il se demanda quelle attitude il devait adopter : soit se laisser emporter par la colère qui montait en lui, soit poser les choses à plat, et donner son avis en toute sincérité.

« Putain, Bill ! On est censés prendre la décision ensemble, je te signale, alors ne me laisse pas choisir tout seul d'accord ? Ça fait si longtemps qu'on n'a pas écrit ensemble toi et moi que j'ai du mal à nous imaginer le faire de nouveau. Mais comme l'a dit Kavan, ce qu'il y a entre nous nous permettra de créer quelque chose de spécial. Je ne sais pas vraiment quoi penser de ce projet, dans l'immédiat, mais ce qui est certain c'est que j'ai envie de travailler avec toi. Voilà, je t'ai donné mon avis, à toi d'y réfléchir. »

Finalement, il avait opté pour les deux solutions en même temps. Il alluma une cigarette et fixa son écran, incapable de s'occuper autrement. Il réalisait que s'ils acceptaient ce projet, ils devraient se retrouver très souvent, et certainement partir en Bretagne ensemble. Il n'était pas tout à fait sûr que ce serait raisonnable...

« Pourquoi t'es énervé, Tom ? »

Il frappa la table de son poing. Qu'est-ce que c'était que cette question ? Il savait très bien pourquoi, il savait très bien que c'était à cause de son incapacité à prendre une décision, à cause de ce premier message vide et froid, à cause, à cause... Nom de Dieu ! Il se leva et se rendit à la salle de bain, sans même finir son café. Quel idiot ! C'était impossible d'être aussi bête. Comment avait-il pu lui poser une telle question ? Il frotta sa peau un peu trop fort et grimaça en la passant sous l'eau brûlante. Était-il vraiment obligé de lui expliquer ce qui clochait, alors que le malaise de la situation paraissait pourtant tellement clair ? Il avait passé la nuit à se ronger les sangs, imaginant Émilie retrouver sa confiance et tenter une approche avec Bill. Il sentait qu'ils avaient couché ensemble, il n'arrivait pas à comprendre comment mais il le savait, et c'était si douloureux qu'il s'en serait arraché les cheveux. Il avait beau se rabâcher qu'il n'y avait rien de plus normal pour un couple marié, ça le mettait malgré tout hors de lui. Il sortit de la douche en s'essuyant, et retourna près de son ordinateur. Il ne s'était pas écoulé dix minutes depuis le dernier message de Bill, et il l'avait déjà relancé. Son impatience flatta Tom, qui se calma un peu.

« Bon, très bien, je sais pourquoi. Mais ce projet n'a rien à voir avec notre conversation d'hier, il s'agit de notre travail. Moi je suis prêt à accepter, alors donne-moi ta réponse. Et je suis désolé, d'accord ? Tu avais raison hier, ce n'est pas parce que je suis marié que je refuse de me remettre à chanter. Si je cède, si on recommence quelque chose ensemble, Tom, on ne s'en sortira jamais. On va reconstruire notre univers, à l'identique, toi à la guitare, moi au chant, et puis quoi ? Qu'est ce qui se passera ? Je rentrerai tard le soir des répétitions, je te verrai de plus en plus et Milie de moins en moins. Chaque fois que j'écrirai quelque chose ce sera pour toi, parce que la musique, c'est toi, pas elle. Je reviendrai en arrière, et sans même m'en rendre compte je détruirai tout ce que j'ai créé après Tokio Hotel. C'est vraiment ce que tu veux, Tom ? Ça ne me rendra pas heureux, moi, tu sais. »

Tout ça, Tom le savait bien. Il avait conscience des dangers d'une telle entreprise, et d'ailleurs, il n'avait jamais envisagé sérieusement de tout recommencer avec Bill. Il tentait de se contenter des moments qu'il voulait bien lui accorder, mais c'était plus dur qu'il ne l'avait imaginé. Il voulait réussir à être assez détaché pour ne pas être dépendant. Mais c'était peine perdue. Il en voulait plus. Toujours plus.

« Très bien, faisons-le.

Je ne veux pas d'un autre groupe avec toi, Bill. Ce que je veux, c'est toi, seulement toi. Je ne veux pas des occasions pour te voir. Je veux te voir tout court, quand j'en ai envie, sans contraintes. Je suis un doux rêveur, pas vrai ? Peu importe. Passe dès que tu peux, qu'on discute de tout ça. On appellera Kavan ensemble. »

Il y avait tout ce que ressentait Tom, dans ce message, Bill le savait. Il le relut plusieurs fois, soucieux de retenir chaque mot qui était écrit, puis il baissa l'écran de son ordinateur. Tom en demandait trop, et il n'arrivait pas à s'empêcher de trouver ça adorable. Il finit par se lever. Il devait se préparer maintenant, s'il voulait être à l'heure au cours d'Émilie.