Des Griffes dans la nuit
Partie 4
Allen ouvrit soudainement les yeux.
Il avait oublié la foutue citation de Descartes !
Merde, c'était la base, Descartes !
Allen se redressa avant de réaliser que, premièrement, il avait une seule et unique jambe opérationnelle, deuxièmement, l'imbécile de bouquin était sur son bureau, à l'autre bout de la chambre et, troisièmement, qu'un loup garou se trouvait entre lui et le dit bureau. Il allait falloir faire le tour. A cloche pied. Super.
Sans oublier qu'il était dans l'obscurité totale.
Allen posa un pied par terre et tenta de se redresser. Bon, jusque-là, ça allait.
Un premier saut en avant. Il faillit hurler quand il atterrit lourdement sur un taille crayon, qui d'ailleurs n'avait rien à faire par terre. Il ravala son cri et inspira profondément. Encore un saut en avant. Bon sang, ce qu'il avait mal au pied ! Deux sauts plus tard, il avait enfin contourné le canapé-lit dans lequel dormait Link. Il était presque au bureau…
Avant de l'avoir réalisé, en pleine ascension dans les airs, Allen rencontra avec effroi le sac de Link, se prit le pied dedans, bascula en avant, lâcha un « oooooh » de désespoir, balança ses bras en avant et un PAF résonna dans la chambre.
Link se releva brusquement.
-Allen ?
-Hummm….vit une voix provenant du plancher.
L'anglais alluma la lumière et ouvrit grand la bouche devant le spectacle assez ahurissant d'un éclopé étalé au sol. Il se précipita sur le garçon et l'aida à se relever.
-Tu…Tu vas bien ? Je peux faire quelque chose ?
-Hum, en général j'agonise en silence, répondit Allen en serrant fort les dents.
-Qu'est-ce que tu faisais ?
-Le bouquin de philo…Il me faut le bouquin de philo.
Link lui lança un regard étonné.
-Tu…Tu es sûr que tu es réveillé ?
-Oui, Link, je suis réveillé ! J'ai un foutu examen dans quatre heures et vingt-sept minutes, et j'ai oublié ce que pense Descartes de l'Inconscient !
- C'est normal, dit Link, il n'en pense rien. Tu ne confonds pas avec le chapitre sur la Conscience ?
Allen ouvrit de grands yeux, le souffle coupé, et demanda d'un air pitoyable :
-Y a une différence ?
Allen se frotta les yeux et bailla une ultime fois.
A la table d'à côté, Narein sortait ses crayons de couleurs, allez savoir pourquoi, ainsi une unique feuille simple à carreaux et un tas de feuilles blanches.
On leur distribua les sujets.
Allen lança un regard réprobateur à la feuille, entièrement blanche sauf au sommet, où étaient indiquées la date et la matière, suivies de la consigne : « Qu'est-ce que l'Inconscient ? ».
C'est quand on dort.
Il plissa les yeux et tourna légèrement la tête.
Narein avait écrit une unique phrase sur sa copie. Il s'appliquait maintenant à reproduire un pétunia rose bonbon à côté d'un chien d'un rouge écrevisse.
A l'avant de la salle, Lenalee regardait le plafond, l'air aussi inspiré que le penseur de Rodin. C'était beau à voir.
Autour du garçon, beaucoup d'yeux se croisaient, l'air de dire « dans quatre heures on est en vacances ».
Ainsi Allen Walker décida-t-il d'ouvrir son premier paquet de biscuits.
-Horrible, dit-il, carrément horrible.
A ses côtés, Narein et Lenalee buvaient silencieusement un café.
-J'ai fait une super voiture de sport, dit Narein. J'ai le coup de crayon, maintenant. Vous voulez voir ?
-J'ai faim, lança sèchement Allen.
-Un peu de sérieux, les garçons, dit Lenalee. Je ne suis pas venue ici pour me tourner les pouces. Je suis censée être au lit, vous savez.
Allen et Narein lui lancèrent des regards blasés.
-Alors pourquoi es-tu ici ?
-Le bal du lycée, c'est la semaine prochaine. Qui a un partenaire ?
Les trois adolescents s'entre-regardèrent un instant. Aucun ne répondit, trop occupé à siroter son café.
-C'est bien ce que je pensais, dit Lenalee. C'est pour ça que je nous ai inscrits pour jouer ce soir-là.
Allen recracha son café sur Narein qui hurla de douleur en sentant le liquide brulant lui atterrir sur les genoux.
-T'AS FAIT QUOI ?
-Oh, Allen, dit Lenalee d'un air entendu, tu as survécu à deux psychopathes, tu ne vas pas me dire que tu as toujours aussi peur de monter sur scène ! Et puis maintenant qu'on a un groupe bien constitué, tout devrait bien se passer ! Moi à la basse, Narein à la batterie, Miena au clavier et toi à la guitare et au chant. C'est la combinaison parfaite ! En plus ton oncle et ta tante sortent tous les week-ends, on pourra utiliser la maison pour répéter !
-Hein, hein ! Plus possible, on a un nouveau locataire ! Howard Link, un littéraire, il va surement avoir besoin de calme !
-Un littéraire ! s'exclama Narein. Tu pactises avec l'ennemi de tout scientifique normalement constitué ! Sale Traite ! Honte à toi !
-J'ai rien demandé, moi !
-Quoi qu'il en soit, déclara Lenalee, on va s'entrainer chez toi cet après-midi dans la cave ! Comme ça il ne nous entendra pas !
-Ouais, dit Allen, ben c'est pas moi qui bouge la batterie !
-Miena a surement déjà prévu des trucs avec ses copines, ajouta Narein qui n'avait pas pensé que serait au batteur de déplacer la batterie.
-Exactement, avec moi. Je suis très copine avec ta sœur, figure-toi. Quand je lui en ai parlé hier soir elle a tout de suite accepté !
-Oui mais…
-On se retrouve chez toi à deux heures ! J'ai déjà fait la liste de tout ce qu'on chantera, ne t'inquiètes pas, tu seras parfait, Allen !
Lenalee se leva et sortit aussitôt sans attendre de réponse, sortant dans l'obscurité froide. Narein et Allen observèrent leurs gobelets vides pendant quelques minutes avant de se relever et de la suivre.
-Elle m'a l'air remise, marmonna Narein en resserrant son écharpe autour de son cou. Comme s'il ne s'était rien passé.
-Elle est toujours comme ça. Sur le moment elle pète un câble et deux jours plus tard elle reprend ses jeux de rôle en ligne.
Narein passa son sac sur son épaule et celui d'Allen sur l'autre, tandis que son camarade se battait férocement avec ses béquilles pour avancer dans la poudreuse. Narein jeta un coup d'œil aux engins. Des béquilles dans cinquante centimètres de neige, ça n'était pas des plus efficaces : les bâtons s'enfonçaient dans la neige mais pas les jambes.
-Quand est-ce que tu les rends ?
-Demain.
-Alors t'en as presque plus besoin.
-Tu l'as dit, presque !
Le plus amusant, du point de vue de Narein, fut de monter et sortir du bus. Il abandonna son ami au début de la petite allée qui menait chez lui et l'observa avec attention avancer à l'allure d'une tortue de mer. Puis sentant son ventre grogner, il s'éclipsa.
Allen, lui, n'avait qu'une seule chose en tête : dormir. Il avait passé sa matinée à étudier : comme quoi, l'espoir fait vivre. Au final, il était parti au bout de trois heures de composition. Deux copies doubles, ça n'était pas si mal… Même écrit en gros…
Arrivé au pied de l'escalier en bois qui menait à la porte d'entrée, Allen lâcha un énorme soupir. Qui avait eu l'idée de mettre un foutu escalier à cet endroit ? Heureusement que son oncle le dégageait régulièrement, ou il serait recouvert de glace !
Avant qu'il ait posé un pied sur la première marche, la porte s'ouvrit et Link descendit les escaliers en vitesse.
-Je vais t'aider ! s'exclama-t-il. Accroche-toi à moi !
-Me…Merci ! répondit Allen devant tant de bonne volonté. Tu n'es pas obligé.
-Mais si ! Je suis là pour ça !
Il aida Allen à monter, puis récupéra son sac et le porta à l'étage pour lui. Lorsqu'Allen arriva dans la cuisine, la table était dressée : assiettes, verres, couverts, serviettes… Et le four était grand ouvert.
-Ta tante dit que tu aimes les tartes aux fruits, alors j'en ai fait une pendant que tu étais au lycée. Sinon j'ai aussi fait un plat de pâtes. Ça te va ? Je ne suis pas encore très familier avec la cuisine, mais ça viendra. Comment ça s'est passé ce matin ?
Bordel, il se prend vraiment pour mon frère ?
-On va dire que ça peut aller. Hum…Ça te dérange si mes amis passent l'après-midi à la maison ? On va répéter un peu dans la cave pour notre concert de la semaine prochaine. On ne fera pas trop de bruit.
-Pas du tout, dit Link. Tu fais partie d'un groupe, donc. Quel genre ?
-Entre rock et hard rock.
-J'aurais plutôt pensé à de la musique classique. A cause du piano dans ta chambre.
-C'était le piano de mon père. Et j'aime bien tous les genres, sauf le rap. Mais pour le concert de bal du lycée, je pense que c'est tout de même peu recommandé de faire de la musique classique. Tu vas au bal ?
Link le regarda un instant sans comprendre, puis son visage s'éclaircit.
-Oh, le bal…
Il sortit la tarte du four, et apporta un plat rempli de pâtes. Il en déposa dans les assiettes et ils commencèrent à manger.
-Je ne suis pas sûr. Je ne fais pas encore officiellement parti du lycée, et je ne connais personne.
-Justement, dit Allen, c'est l'occasion !
Il enfonça une fourchette dans sa bouche et sentit un mal de tête poindre le bout de son nez.
Merde, c'est délicieux !
Il s'avéra que Link était un homme à marier d'urgence. Il ne savait pas seulement faire la cuisine. Il faisait le ménage avec grand plaisir, rangeait avec plaisir et, surtout, était un véritable maniaque de l'orthogonalité ! Allen avait posé un journal sur la table, de travers, sous l'œil attentif de Link. Après qu'il fut passé dans la pièce voisine, le loup-garou se précipita sur le magazine et resta un petit moment à vérifier qu'il était bien perpendiculaire au bord de la table. Enfin, un petit moment…Jusqu'à ce qu'Allen revienne. Le garçon le regarda, la bouche ouverte, puis se colla contre le mur et leva la tête au plafond.
Deux ans, comme ça ? Deux ans ?
Pas étonnant qu'on l'ait viré de chez lui !
Enfin, on sonna à la porte.
Allen se précipita dessus comme si sa vie en dépendait. C'était Lenalee. Il commença à parler la porte à peine ouverte.
-Emmène-moi loin d'ici ! supplia-t-il. Je ne pourrai jamais vivre comme ça avec un maniaque de la propreté !
Ce fut seulement ensuite qu'il aperçut Lavi, dont Lenalee tenait fermement l'écharpe entre ses mains, menaçant de l'étrangler à tout instant. Elle lui lança un sourire étiré comme jamais, les joues légèrement gonflées, les sourcils froncés, et les yeux lançant des éclairs, pires encore que ceux du Montana.
Lavi regardait ailleurs, une petite goutte de sueur perlant sur son front. Il avait la bouche fermée, mais Allen pouvait entendre ses dents claquer. Il semblait s'efforcer de mettre autant d'espace que lui permettait son écharpe entre lui et la jeune fille.
-Coucou, Allen, fit-elle d'un air faussement joyeux.
Allen referma lentement la porte.
-ALLEN WALKER, OUVRE CETTE PORTE, PRESTO !
Le monde était décidément plein de tueurs prêts à entrer en action.
Narein pointa un regard éperdument désespéré vers l'extérieur. Le bus s'était arrêté de puis un petit moment, ce n'était pas normal. Miena n'avait qu'une seule chose en tête, collection d'hiver.
-Oh, oh ! Regarde celle-là ! Elle est magnifique !
Narein jeta un coup d'œil.
Une robe, verte, à bretelle, descendant jusqu'aux genoux. Il reporta ensuite son regard vers l'extérieur. Les routes étaient complètement enneigées, et même le bus peinait à avancer en ligne droite. Puis, Miena.
Non, décidément, il ne comprenait pas, et il ne comprendrait jamais. Quand ils étaient petits, c'était facile. Mais depuis le collège, Narein était largué mais loin, loin derrière. Il ferait mieux d'imiter Allen : ne pas essayer de se mettre à la place d'une fille, jamais.
Il soupira et se leva de son siège. Le bus n'était toujours pas parti, mais pourquoi ! Il s'avança entre les sièges, convaincu que Bill, le chauffeur, et compagnon de bar de son père, papotait encore avec sa femme au téléphone.
En effet, le chauffeur parlait, mais pas à sa femme. Il commençait à s'échauffer et demandait, à la limite de la politesse, de sortir du bus.
-Salut, Bill…commença le garçon.
-Pas maintenant, Narein ! répliqua Bill, qui se retourna aussitôt vers interlocuteur. Je ne laisserai pas monter dans ce bus ! Vous n'avez rien à faire dans cette ville, retournez d'où vous venez !
-Non merci, répondit une voix très calme. Ça n'était pas des plus agréables. Et puis Inuvik…Une ville très plaisante, je dois bien le dire.
Narein allongea la tête et il l'aperçut.
Lui.
Il ne l'avait jamais rencontré, mais comme tout le monde, il avait vu la photo dans le journal et à la télé. L'homme lui sourit poliment. Narein retourna s'asseoir, la respiration coupée, la tête en ébullition.
-Oh là ! On dirait qu'on a peur de moi ! Et vous, Bill ?
Bill se leva, l'air menaçant, et cracha :
-Sortez de ce bus ou j'appelle la police, Tyki Mikk !
Dans le bus, toutes les conversations cessèrent.
C'est un peu plus court que d'habitude, j'en suis désolée !
Et en ce qui concerne les personnes qui s'inquiètent au sujet de "Endors-toi et ne te réveille pas", nulle raison !
Avec l'été qui approche, j'ai simplement la tête à des choses...Ben...Plus joyeuses ? Bref il me reste six pages à écrire minimum avant d'avoir terminé le prochain chapitre...
Voilà !
J'espère que le chapitre vous a plu !
A la prochaine !
