Agenouillée sur la berge, une petite fille lui tournait le dos. Penchée au-dessus d'un petit rocher l'enfant criait : « je passe mon temps à te récurer, tu peux pas faire attention à tes vêtements, méchante fille ? »
Le drone la vit alors soulever un petit tas de chiffons qui trempait dans une cavité remplie d'eau, le gifler violemment et se redresser en soufflant avec exagération.
Puis l'enfant se calma d'un seul coup, s'assit tranquillement sur la berge et se mit à chantonner doucement, tout en jetant des brins d'herbe dans l'eau.
Le drone, qui s'était approché tout près, saisit la minuscule forme en tissu toute dégoulinante, et vit qu'elle représentait un tout petit humain, avec une tête ronde, un buste, deux bras et deux jambes.
Dans ses pensées le mot « poupée » apparut, et il se rappela avoir vu autrefois la fille de sa Reine jouer avec un petit personnage semblable.
« Ainsi il ne s'agirait que d'un jeu, mais elle n'a pourtant pas l'air d'y prendre plaisir, puisqu'elle semble si en colère.» Le drone, perplexe, reposa le jouet.
Il s'approcha de plus en plus, charmé par la petite voix mélodieuse qui s'élevait, à moitié couverte par le bruit de la rivière, mais il fit maladroitement rouler un caillou tout près de la fillette.
Celle-ci se retourna brusquement, et tout en poussant un cri perçant, se leva d'un seul coup et recula d'un pas.
Le drone s'arrêta et leva doucement les mains, pour montrer qu'il n'avait pas d'armes, mais l'enfant crut qu'il allait la frapper et recula davantage, toujours criant.
Mais elle glissa alors sur l'herbe boueuse, et tomba en arrière dans la rivière en battant désespérément des bras, tandis que le drone, qui s'était pourtant précipité vers elle, n'avait malheureusement pas pu la retenir à temps.
Il s'élança le long de la berge, tout en ne perdant pas de vue la fillette emportée par le courant, dont il n'apercevait que la tête ballottée par les flots, qui apparaissait et disparaissait de temps à autre. « Ma mission, ce sera de sauver l'enfant », se promit-il en se maudissant de ne pas pouvoir plonger, car le corps trop massif des drones ne leur permettait pas de nager, et il le regrettait amèrement maintenant.
Juste avant un coude de la rivière, il aperçut un enchevêtrement de troncs sur l'eau : il s'y précipita, se mit à quatre pattes pour conserver son équilibre, et s'avança rapidement jusqu'à l'extrémité d'un tronc. Il tendit le bras juste au moment où l'enfant passait, s'en saisit et la ramena contre lui.
Ses yeux étaient fermés et elle ne respirait plus.
Le drone était consterné : lui qui ne voulait aucun mal aux enfants, en voilà encore une qui mourait sous ses yeux. Il prit dans ses bras musclés le petit corps glacé et remonta le long de la berge.
Cependant, la fillette n'était qu'évanouie, et son corps se réchauffait progressivement dans ses bras. Elle bougea un peu, tout en marmonnant quelques sons incompréhensibles à travers ses dents qui claquaient.
Le drone, rassuré, la déposa délicatement par terre, et s'empressa de ramasser quelques branches pour faire un feu.
Lorsque les hautes flammes jaillirent, il s'assit de l'autre côté du feu, et attendit le réveil de l'enfant.
Au bout d'un moment, la petite fille ouvrit les yeux et les écarquilla de terreur en l'apercevant à travers les flammes. En poussant un cri étranglé, elle se releva d'un coup et s'enfuit vers la forêt toute proche.
Le drone, pensif, était demeuré assis : « quelle stupide petite créature ! Elle parle à un tas de chiffons, et elle a peur de moi alors que je viens de lui sauver la vie » !
Cependant la fillette, après avoir couru un moment, s'adossa contre un arbre le temps de calmer un point de côté douloureux, et parce qu'elle n'y voyait plus guère, la nuit étant tombée. Elle grelottait de froid et pensait à la chaleur du feu qu'elle venait de fuir. Et aussi à l'affreux monstre qui ne l'avait pas mangée, mais au contraire l'avait sauvée.
Oh, elle savait bien ce qu'il était, même si elle n'en avait jamais vu auparavant, tout le monde dans l'univers savait à quoi ressemblait un wraith : soit ils étaient fins et vêtus de noir, soit ils étaient massifs et masqués. Et tous mangeaient les humains.
Tout le monde était sûrement mort dans le village, et sa mère…toute la journée elle avait repoussé l'idée de sa mère, mais là, elle s'imposa à elle avec violence : la veille au soir, le bruit des trompes et des tambours avait provoqué une terreur sans nom, et tous dans le village s'étaient enfuis pour se cacher dans la forêt.
Dissimulée dans le creux d'une souche, recouverte de branchages, elle avait aperçu sa mère se faire assommer à coups de massue.
Certes sa mère lui avait plus souvent donné des gifles que des câlins, mais en cet instant précis, elle manquait terriblement à l'enfant.
La petite fille avait besoin de retourner près du feu, pour se réchauffer, mais aussi parce qu'elle refusait de laisser son doudou aux mains du monstre.
Elle s'approcha précautionneusement et récupéra la petite poupée de chiffon dans la cavité, puis s'assit le plus loin possible du monstre masqué en tendant les mains vers le feu.
Tout en le surveillant du coin de l'œil, elle se mit à parler gentiment à son doudou tout en l'essorant : « n'aie pas peur, ma fille, il va pas te manger, je suis là, et on va se sécher toutes les deux ».
Elle voulait être polie avec le monstre qui l'avait sauvée, même s'il l'effrayait, et déglutit avant de l'interroger craintivement : « est-ce que tu veux bien qu'on se sèche à ton feu toutes les deux ? »
Le drone fit un petit geste d'une main, pour l'inviter à en profiter.
L'enfant, mise en confiance, poursuivit : « je te remercie de m'avoir repêchée, mais, euh, est-ce que tu vas me manger maintenant ? »
Le drone secoua doucement la tête, mais la petite fille fut à peine rassurée.
Au bout d'un long moment silencieux, l'enfant demanda : « comment tu t'appelles ? ».
Le drone détailla son petit visage inquiet : c'était la plus ravissante créature qu'il ait jamais vue. Sa peau était dorée comme le miel, elle avait de longs cheveux blonds et de grands yeux noirs, et son petit menton pointu tremblotait parce qu'elle grelottait encore.
Il voulait lui faire comprendre qu'il ne pouvait pas parler et tenta d'articuler quelques mots, et ne put sortir qu'un « krreu » maladroit.
« Quel drôle de nom, Krreu », s'amusa l'enfant, « moi je m'appelle Myarka, retire ton masque, Krreu, tu arriveras mieux à parler ».
Le drone hésitait, parce qu'il se savait laid, comme tous les drones, et regrettait amèrement de ne pas avoir un vrai visage avec de beaux cheveux soyeux comme les officiers.
Mais l'enfant s'était levée et approchée tout près de lui : « mais enfin retire donc ton masque, Krreu ! ».
A contrecœur, le drone ôta son masque et tourna lentement son visage vers l'enfant. Celle-ci, frappée d'épouvante, se raidit d'horreur et finit par éclater en bruyants sanglots.
Le drone se leva d'un coup, et s'éloigna à grands pas vers la forêt : il en avait assez d'inspirer la peur et de ne pas se faire comprendre. « Choisir cette planète n'était pas une bonne idée, finalement, mais aussi à quoi je m'attendais » ? se dit-il, « une aussi ravissante créature ne peut que me trouver repoussant ».
