Allongé sur le balcon de sa chambre, Kiba contemplait d'un air désolé les différentes variations de gris qui obscurcissaient le plafond stellaire en cette fin d'après-midi du mois d'août.
Depuis près d'une semaine, personne ne s'était présenté ou n'avait cherché à le contacter. Il voyait cependant certains passants s'arrêter régulièrement devant son portique, s'approcher d'un pas réticent, tendant lentement une main hésitante pour finalement abdiquer et revenir sur leurs pas. Attirés par la belle bâtisse et par un prix défiant toute concurrence, ils rechignaient néanmoins à partir et semblaient attendre qu'un événement quelconque leur permette de trancher et de prendre enfin une décision. Avant même que le jeune homme puisse intervenir, d'autres habitués du quartier venaient généralement déloger et décourager les curieux en leur murmurant ces quelques phrases:
"Faites attention! Ces gens ne sont pas clairs.
- Ah bon?...Merci, bien! Vous m'avez évité de faire une grave erreur!"
Ce simple avertissement suffisait généralement à les refroidir et c'était tout juste s'ils ne s'éloignaient pas en courant.
"Et le pire, c'est que je les entends dire ces conneries, là, sous mon nez, grogna Kiba."
Quelques mètres plus bas, une femme, d'environ une quarantaine d'années, semblait effectuer le manège habituel. Résigné et abattu par les propos blessants tenus par ses voisins, le lycéen s'était donné pour habitude de laisser couler et de ne même plus essayer de réagir.
Il attendait là, immobile, quelque peu tremblant, tremblant d'excitation mais surtout d'espoir. Car il espérait. Oui, il espérait encore qu'une bonne âme prenne le courage de sonner, de l'accepter et de combler ses surplus de solitude. Inconsciemment, dès qu'il entendait une personne approcher, il repliait le genou, entrouvrait légèrement la fenêtre et se tenait prêt, prêt à bondir au moindre bruit de sonnette.
Cette fois-ci encore, il entendit distinctement les recommandations des riverains et se boucha les oreilles de dépit. Doté d'une ouïe incroyablement fine, cette manœuvre ne fut rien d'autre qu'un échec qu'il conclut en laissant retomber lourdement ses bras.
"Encore la folle d'en face qui fait des siennes, chuchota tranquillement Kiba."
"Mais laissez-moi tranquille! Je vais sonner et rencontrer les propriétaires. Je pourrais ainsi me faire ma propre opinion.
-Mais puisque je vous dis que c'est dangereux!
-Écoutez, cette colocation peut vraiment être utile à mon fils. Nous habitons loin de cette ville mais nous avons décidé de l'inscrire à une prestigieuse école près d'ici. Quel temps de transport il gagnerait!"
Abasourdi par ces paroles, Kiba se releva doucement, sans faire de bruit et observa la scène, le cœur battant à tout rompre.
"Quelle inconsciente! Votre fils, seul avec ces fous!
- C'est-à-dire que je...
-Vous ne connaissez pas cette famille! la coupa-t-elle
-Pourquoi devrais-je?
-Des yakuzas! Des mafieux! Des bandits!
- Madame, vous devez exagérer...
-Si vous souhaitez initier votre fils à un réseau de drogue, allez-y! Rien de mieux!
-Je...je vous interdis de dire ça!
-Regardez! Ils ne ramassent même pas leurs poubelles! Ça reflète sûrement l'état de la maison."
Surpris, Kiba jeta un coup d'œil à sa poubelle couchée à même le sol. Écœuré par la tournure des choses, le garçon ne put retenir une certaine fureur qu'il cultivait en lui depuis un certain temps.
"C'est pas ma faute si un enfoiré de facteur me bousille quotidiennement ma poubelle! hurla-t-il comblé d'exaspération.
-Quelle vulgarité!
-Vous! Je vous vois encore devant ma porte, je vous chasse à coups de pied! cria-t-il en montrant du doigt sa vielle voisine.
-Quelle..
-Et j'appelle mon chien! Il vous bouffera toute crue!
En beuglant cette dernière phrase, Kiba retenait désespérément les larmes qui lui montaient aux yeux.
Une abominable averse s'abattit alors sur les deux femmes qui se précipitèrent dans l'espoir de trouver rapidement un abri.
"Est-ce vraiment la pluie qu'elles fuient, songea-t-il en observant leur fuite."
Une fois qu'elles ne furent plus visibles, Kiba rentra dans sa chambre, le regard baissé et s'assit silencieusement sur son lit.
"Je savais que cela ne mènerait à rien.."
Il repensa à Kankurô qui lui aurait à coup sûr reproché son manque d'ambition.
"Puh! Maudit facteur!"marmonna-t-il.
Il reporta ensuite un regard mauvais vers la fenêtre en repensant à la scène qui venait de se dérouler.
"Foutue flotte!"rugit-t-il en lançant son oreiller sur sa table de nuit.
Cette fois-ci, il était vraiment de mauvaise humeur. Accablé, deux filets d'eau amère, qu'il ne tenta même pas d'arrêter, s'écoulèrent le long de ses joues brûlantes. Il ne pleurait pas à cause de l'effroi, voir même du dégoût, qu'il avait pu lire dans les yeux de ses interlocutrices. Non. Il pleurait car il avait ardemment désiré quelque chose qu'il chérissait depuis longtemps et qui lui semblait sur le point de se réaliser.
"Je ne vais quand même pas pleurer pour ça. Pas à mon âge, souffla-t-il en riant nerveusement. Allez! Mangeons une bricole, ça me requinquera."
Alliant le geste à la parole, il descendit d'un pas feutre et rapide en marmonnant quelques insultes de son crû envers son facteur préféré.
"Au moins ça détend et en plus c'est mérité."
Sa course fut interrompue par un détail suspect: la porte-fenêtre menant au jardin était grande ouverte.
"A moins que mon chien sache ouvrir les portes..."
Il commença par reculer calmement, ouvrit le tiroir de la commande et en sortit un poignard qu'il plaça à sa ceinture.
Une fois armé, il décida de sonder le terrain. Pour ce faire, il se baissa légèrement, ferma les yeux et se concentra exclusivement sur son ouïe et sur son odorat.
"Rien dans le salon, ni dans la cuisine. Pourtant le bruit vient bien du rez-de-chaussée... Peut-être le couloir? Oui, il n'y a qu'ici où il peut se trouver."
Il avança doucement vers le fameux couloir, s'arrêta à l'intersection et regarda furtivement croyant à nouveau à faire avec un cambrioleur ou autre agresseur. A la place, il fut surpris de voir une jeune demoiselle, accroupie, secouée par divers sanglots. Une longue chevelure blonde lui recouvrait intégralement le visage empêchant ainsi le jeune homme de distinguer ses traits faciaux. Mouillée par la pluie et apparemment pieds nus, elle frémissait fébrilement à chaque courant d'air.
"Kanku doit être médium, je ne vois aucune autre explication."
Il ne savait pas vraiment quoi penser de cette intrusion et restait immobile guettant le moindre signe d'animosité.
"Je suis censé faire quoi, moi? La chasser à coups de poing ou lui apporter un verre d'eau?"
Comme pour répondre à ces nombreuses interrogations, Akamaru, sorti de l'autre extrémité du couloir, s'avança jusqu'à la jeune fille et se blottit à ses pieds.
"Oh merci. Ça réchauffe. Tu es vraiment gentil, toi, dit-elle simplement en le caressant d'une main tendre et affectueuse.
Une fois rassuré de par l'attitude de son chien, il partit chercher une grande serviette qu'il posa sur la tête de la jeune fille et s'assit en face d'elle. Étonné par son manque flagrant de réaction, le garçon décida d'engager une discussion.
"As-tu des parents?"
Intriguée par cette première question, l'inconnue releva brusquement la tête toujours cachée par ses mèches trempées et dévisagea Kiba.
"Oui, bien sûr.
-Sont-ils encore en vie?
-Oui, j'ai encore cette chance.
-Sont-ils à la maison?
-Oui.
-...Tu...tu es vraiment étrange. D'habitude, on commence toujours par se présenter. Par exemple, moi je m'appelle Ino Yamana..
-Je m'en fous de savoir ton nom! Tu n'as rien à faire ici! Tes parents t'attendent, la coupa-t-il sur un ton chargé de mauvaise humeur et qui se montrait dur contre son gré.
-Oui, c'est vrai mais..
-Ils doivent se faire un souci monstre!
-Et ils doivent...
-Laisse-moi."
Cette fois, Ino lui tint fermement le coude, rejeta sa longue chevelure en arrière et fixa Kiba avec le plus grand sérieux.
"Hein?
-S'il-te plaît. Laisse-moi rester chez toi ne serait-ce que pour cette nuit. C'est bien toi qui avait placé l'annonce à la boulangerie, n'est-ce pas? Je l'ai vu en prenant le pain ce matin.
-Oui, c'est bien moi.
-Je resterais dans le couloir et je partirais demain matin. Je ne te demande rien d'autre.
-Mais...
-Je t'en prie."
Après avoir soupiré pendant quelques secondes, Kiba prit la peine de regarder les yeux de son interlocutrice. Bleus clairs contrastés par quelques diverses teintes de vert, ils offraient un magnifique spectacle coloré mais semblaient étrangement vides. Tellement vides que cela l'effraya.
Il repensa alors à son petit coup de blues et fut pris de honte devant les propos qu'il avait tenu à cette jeune fille.
"Elle a peut-être une bonne raison de ne pas rentrer chez elle. J'ai été bête de m'être énervé."
Histoire de se faire pardonner, Kiba monta à l'étage pour chercher un matelas, une couverture, un oreiller et l'ancien pyjama de sa grande sœur qu'il apporta à Ino.
Une fois le tout installé, il prépara un repas sommaire avec les restes de son placard et prit soin de laisser de côté une bonne portion pour son invité.
"Je l'appelle manger au salon ou je lui laisse dans le couloir? En même temps, elle n'a pas l'air de vouloir décamper."
Ses préoccupations furent résolus quand il s'aperçut qu'elle s'était tout simplement assoupi sur le matelas.
"Bah, tant pis! Ça en fera plus pour moi et pour Akamaru, déclara-t-il en souriant."
Le repas englouti, les assiettes lavées et la promenade nocturne de son chien terminée, Kiba fut bien embêté par le cas d'Ino.
"Peut-être que c'est simplement une incroyable cambrioleuse qui possède de surplus de superbes dons d'actrice et qui cherche à me dévaliser ou à m'attaquer une fois que je me serais assoupi...Je crois que moi aussi je vais dormir dans le couloir."
Après s'être assuré que toutes les portes étaient bien fermées, Kiba se laissa tomber dans le couloir, dos à la commode où se trouvait la photo familiale et ferma les yeux.
Cette intrusion l'avait tellement troublé qu'il en avait complètement oublié le petit incident de la fin d'après-midi et il sombra rapidement sans trop réfléchir à ce qui lui était arrivé.
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Le lendemain, le jeune homme fut réveillé par une cuisante douleur au tibias et par un fond musical.
"Aïe, qu'est-ce qui..."marmonna-t-il en massant sa jambe douloureuse.
A ses côtés se tenait Ino, mal en point, couchée sur le ventre.
A peine quatre secondes plus tard, celle-ci se releva, lança deux ou trois jurons et se retourna précipitamment vers le lycéen.
"Désolée, je t'avais pas vu, dit-elle d'un ton désinvolte. En même temps, les musiques de Britney m'ont jamais réussi. Je préfère Skillet ou encore Linkin Park.
"Je rêve ou cette fille me parle de ses goûts musicaux alors qu'elle vient de s'étaler sur deux/trois mètres."
"Ah oui! En fait, j'ai aussi fini ton pot de nutella! En même temps, je te signale que je n'ai pas mangé hier soir. Il fallait bien que je compense avec quelque chose.
-Mon nutella...,soupira Kiba, visiblement attristé par la nouvelle."
"Et j'ai été réveillé par un boulet, là. Puf! Même pas capable de conduire un vélo!
-Euh..tu parles sûrement du facteur.
-Oui, voilà! Ben, vas-y que je lui ai donné un coup dans l'entrejambe. Il filait plus droit quand il est parti et semblait avoir du mal à conduire correctement son engin, dit-elle apparemment fortement amusée de par sa prestation.
-Ah oui..."
"Il faut reconnaître que je déteste ce type mais, là, elle a peut-être été trop loin."
"Ouais, il avait dégueulassé notre paillasson et était sur le point de s'enfuir quand il a vu la porte s'ouvrir. Fallait bien que je réagisse!
-Notre paillasson?
-Oui, je vais rester ici. Je commence à bien m'y plaire. Après le coup du facteur, je me suis permise de faire un petit tour du propriétaire et ça me semble pas mal! Alléluia! Ma vie d'adolescente est sur le point d'atteindre son apogée! Attention les yeux, Ino arrive!"
"Mais où, je dis bien où, est la malheureuse inconnue de la dernière fois!"
"Alors toi! T'as pas l'air bien réveillé, plaisanta-t-elle."
Et c'est à partir de ce moment que les (problèmes) colocataires arrivèrent.
