Rien ne m'appartient
Bonne lecture
Où l'on n'entend pas parler de Salzar
Où les autres prennent leurs marques
Où chacun se méfie
Où Helga est démasquée
GODRIC
Je suis dans un lit. Il y a des siècles que je n'ai pas dormi dans un lit. Enfin c'est l'impression que j'en ai. D'ailleurs, je n'ai jamais dormi dans un vrai lit. Je me réveille doucement, les idées embrouillées. Où est Elyzabel? Où suis-je d'ailleurs. Autour de moi, il y a une lumière blanche, uniforme qui fait comme un cercle autour du lit. Il n'y a aucune issue, je suis dans un piège. J'essaye de me lever. Je veux toucher cette matière vaporeuse qui m'emprisonne.
Soudain, au moment même où je sens une vive douleur dans le bras gauche, une ombre apparaît derrière l'écran blanc et me dis:
" N'essayez pas de vous lever, vous n'êtes pas encore guéris.
- Où suis-je? Pourquoi suis-je enfermé dans cette cage blanche?
- Ne vous inquiétez pas, c'est juste un rideau. Me répond l'ombre, hilare. Les élèves sont revenus et je ne voulais pas qu'ils vous regardent comme une bête de foire. Regardez, ce n'est rien. me dit une femme en écartant les pans de tissus avec un sourire amical. Je suis Helga Poufsouffle. Je m'occupe des malades et des blessés dans ce monastère. Vous êtes au monastère de Tarcouët d'ailleurs, pendant que j'y pense. Ici, les moines et les nonnes sont des érudits. Ils lisent pour apprendre et ensuite, ils enseignent tout ce qu'ils savent aux enfants des villages alentours. Et vous, qui êtes vous?
- Je suis un voyageur."
Je ne préfère pas m'avancer trop. Pendant qu'elle parlait, je me suis souvenu du combat dans les bois. Après tout, je ne sais pas qui elle est et surtout, je ne sais pas ce que les filles lui ont déjà raconté.
" Et les deux personnes qui m'accompagnaient, comment vont-elles?
- Votre fille va bien. Elle était juste très fatiguée. Là elle est en train de visiter les jardins avec frère Lys, notre plus jeune recrue. Par contre votre femme a une blessure assez grave au niveau de la cuisse. Elle risque de boiter longtemps si ça n'est pas pour toujours. Je suis désolée, j'ai fait tout ce que j'ai pu.
- Ne vous inquiétez pas. C'est déjà bien.
- A présent, reposez vous, vous avez besoin de sommeil afin de cicatriser. Et pas de commentaire. C'est moi qui vous dirais quand vous serez guéri!"
Je n'ai pas le choix. Rassuré sur le sort de ma petite sœur mais aussi de mon amie, je me rendors de bon cœur. C'est vrai que je me sens encore faible. J'ai dû perdre beaucoup de sang.
ELYZABEL
J'ai dormi toute la nuit et la moitié de la journée, la bataille, la chevauchée et surtout les sorts que j'ai lancés pour aider Godric et Rowena m'avait épuisée. Je suis assise sur un banc au soleil. Le jardin du monastère est devant moi. Il commence à quelques mètres de moi pour se perdre au loin et se confondre avec une forêt. Un jeune moine passe sous les arcades du porche et m'interpelle :
" Il est beau notre jardin, n'est-ce pas ? Je vous conseille d'aller vous promener entre les allées, c'est ce que je fais lorsque je suis triste."
Je lève alors les yeux vers lui et le dévisage. Il semble à peine plus âgé que moi. Je lui fais un sourire encourageant. J'ai remarqué qu'ici, ils semblent peu enclins à punir les actes de magies : Helga en utilise en permanence sous leurs yeux et elle semble encore en vie. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens en sécurité, loin de toute menace. Je suis alors son conseil et me lève pour me promener parmi les parterres entourés de minuscules haies de buis. Le jeune moine m'a suivi, je le laisse faire. Sa compagnie ne me dérange pas.
Ce jardin est stupéfiant. Comment peut-on regrouper en un seul endroit autant de plantes différentes ? J'en connais certaines, pour les avoir déjà vues dans d'autres jardins mais d'autres sont des espèces que je n'avais jamais vues ailleurs qu'en pleine nature. Ces plantes sauvages n'ont pas d'usages connus pour les moldus, ça doit être un coup d'Helga. Après une balade assez silencieuse en compagnie du jeune moine, je prends congé de lui pour retourner à l'infirmerie. Je voudrais discuter un peu avec Helga. Quels sont ses pouvoirs et que sait-elle sur la magie ?
" Godric s'est réveillé m'annonce Helga à peine ai-je franchis la porte. Il s'en sortira sûrement sans trop de séquelles.
- Et Rowena ?
- La fièvre est un peu tombée, mais j'ai peur que sa blessure ne s'infecte. J'ai plus l'habitude de soigner les coups de poings que les coups d'épée, ajoute-t-elle d'un ton d'excuse.
- Ce n'est pas grave, je sais que vous avez fait tout ce que vous pouviez. Et je suis sûre qu'à nous deux nous arriverons à trouver une solution," ajoutais-je, lançant alors la discussion sur le sujet qui me préoccupe depuis la ballade dans le jardin.
HELGA
A nous deux ? Qu'a-t-elle voulu dire par là ? Peut être s'y connait-elle un peu en plantes médicinales. Et si elle découvre mon « talent » ? Depuis que j'ai quitté l'Irlande, je n'en ai parlé à personne. Les risques sont trop grands. Je sais qu'on en a brûlé pour moins que ça. Chez moi, j'ai eu de la chance, j'ai failli être découverte, avant que j'apprenne à me cacher. C'est le frère de ma mère, le curé qui m'a vue. Il n'a fait qu'une remarque : il devait être le seul à savoir ce que j'avais fait ce jour-là. Depuis ce jour, je n'ai jamais usé de mon « talent » devant d'autres gens.
Les moines mettent mes réussites médicales sur le compte de la science, ce qui est vrai la plupart du temps. Mais si la petite découvre mon secret, que va-t-il se passer ?
Je la regarde attentivement, cherchant le moindre signe qui me permettra de savoir. Dois-je me dévoiler ou garder encore pour moi ce secret qui malgré tout me pèse.
Elle attend. Depuis combien de temps suis-je ainsi plongée dans mes pensées ? Il faut que je lui réponde.
" Oui, je suis certaine qu'à nous deux nous ferons des miracles." Ça y est, c'est dit. Son sourire s'agrandit et je sais que j'ai fait le bon choix.
Nous y voilà, que faire ? Par quoi commencer ? Je ne peux faire aucune preuve de mon talent devant-elle, et si je me trompais ?
" Est-ce que tu pourrais aller me chercher quelques plantes dont j'aurais besoin s'il te plaît ? Il me faut de la gentiane, du millepertuis, de la prêle et de l'aigremoine."
Je la vois se concentrer pour être sûre de ne rien oublier puis partir vers le jardin.
" Si tu ne sais pas ce que c'est, demande à frère Lys. Il sera dans le jardin " lui dis-je, au moment où elle franchit la porte.
Je ne sais pas si elle a entendu, on verra. J'ai maintenant un peu de temps devant moi.
ROWENA
Je me sens embrouillée. Je suis allongée, l'esprit dans le vague. Une affreuse douleur me lance depuis la jambe droite. J'ai dû me blesser d'une manière ou d'une autre. Mon esprit embrumé tente de recoller les morceaux, que m'est-il arrivé pour que je sois dans cet état là ?
Puis petit à petit, des images me reviennent. Moi qui pensais au début m'être blessée sur un drakkar, comme à chaque fois que j'ai été blessée dans le passé, j'ai tout faux. Le voyage jusqu'en Angleterre, la fuite et enfin le combat et la chevauchée, tout me reviens. Je me sens très faible. Je n'arrive toujours pas à ouvrir les yeux. Vaincue, je me rendors dans un sommeil sans rêve.
Deux mains se posent sur ma cuisse. J'émerge doucement des limbes du sommeil et cette fois-ci, j'arrive à ouvrir les yeux. Je vois une femme, les deux mains sur ma blessure, les yeux fermés, un air d'intense concentration sur le visage. Elle marmonne des mots dans une langue que je ne connais pas, encore une. Je me concentre et j'arrive à capter quelques sons et rythmes qui me rappellent quelque chose. Comme toujours, quand j'ai mal, je me concentre sur un autre sujet. Quelle est cette langue ? Où l'ai-je déjà entendue ? Ça ressemble un peu la langue que parlait le vieux fou que j'ai croisé dans les rues, lors de ma fuite, avant de rencontrer Godric et Elyzabel. Du gaélique, la langue d'Irlande.
Je tente alors de me redresser un peu, afin de voir où je me trouve. La voix s'arrête aussitôt. La jeune femme retire ses mains de ma jambe et me regarde, comme un enfant qui aurait fait une bêtise. Qu'ai-je fait pour qu'elle réagisse de cette manière ? Pourquoi semble-t-elle si effrayée ?
HELGA
Elle s'est réveillée !
Quelle idiote !
J'ai éloigné la gamine, pensant que ça serait elle qui me poserait des soucis et voilà que j'utilise mes « talents » devant une femme étrangère. J'arrête aussitôt mon incantation et enlève mes mains. Peut être n'a-t-elle pas eu le temps de voir ce que je faisais. Elle doit avoir l'esprit trop embrumé pour comprendre ce qu'il vient de se passer de toute manière. Je me rassure avec ces arguments et je me mets à lui parler, de la voix tendre et douce que j'utilise toujours pour mes malades :
" Bonjour, je suis Helga Poufsouffle. Vous êtes en sécurité au monastère de Tarcouët. Votre fille vous a amené il y a deux jours dans un piteux état. Je vais tout faire pour soigner votre jambe.
- Et mon … mari ? me demande-t-elle en hésitant un peu sur le mot.
- Ne vous inquiétez pas, il va bien. Enfin aussi bien qu'il puisse aller avec une telle entaille dans le bras. Mais ne vous inquiétez pas, il s'en sortira sans problèmes.
- Et moi ? me demanda-t-elle sentant que ce discours enthousiaste cache un « mais »
- J'ai peur que votre blessure ne soit plus complexe à soigner. Je vais faire tout mon possible pour la soigner, mais j'ai bien peur que vous ne retrouviez jamais votre agilité. "
J'essaye de minimiser les conséquences. Si je n'arrive pas à empêcher l'infection de s'installer, ça ne sera pas son agilité mais sa jambe qu'elle perdra. Si seulement j'avais eu le temps de faire mon incantation avant qu'elle ne se réveille.
Elle se tait pendant quelques instants, pensant à ce que je venais de lui dire. A son regard, je comprends qu'elle a très bien compris le sous-entendu et qu'elle est prête à en assumer les conséquences. Puis elle reprend la parole :
" Que faisiez-vous lorsque je me suis réveillée ? "
La panique s'empare de moi, elle m'a vu utiliser mon « talent » elle va en parler aux moines, ils vont me chasser et je serais condamnée à errer encore pendant des années avant de trouver un asile. Ce scénario défile dans mon esprit à toute vitesse, condensé de mes plus grandes peurs.
Puis elle ajoute à mi-voix, comme plongée dans ses souvenirs :
" Comme Mère quand elle voulait soigner mon entorse… Vous … vous êtes différente vous aussi ? "Demande-t-elle ayant prit soudain conscience d'une chose importante.
Qu'entend-t-elle par différente ? Sa mère aurait-elle eut un « talent » comme le mien ?
" Oui, je suis … différente comme vous dîtes. Puis-je vous soigner maintenant ? "Demandais-je d'un ton sec pour mettre fin à cette discussion qui menaçait de nous mener sur un terrain houleux.
Elle me fait un signe de tête, résignée à ne pas en savoir plus pour le moment.
ROWENA
La douleur reprend le pas sur la curiosité et je retombe dans cette espèce de transe dans laquelle j'étais plongée lors de notre cavalcade il y a déjà deux jours.
HELGA
" Voilà les plantes, dit la petite en revenant du jardin, les mains pleines de fleurs, feuilles, racines et fruits."
Elle me tend les plantes puis part s'asseoir sur une chaise, à côté du lit de son père, comme si l'idée de m'aider l'avait déjà lassée.
Les deux lits sont suffisamment éloignés pour que je puisse reprendre mes incantations à voix basse. Les propos de la blessée me trottent dans la tête et je m'interroge sur la véritable identité des voyageurs.
