CHAPITRE IV

Trois semaines plus tôt : Los Angeles, une impasse

Sur les lieux du crime, la police avait déjà délimité un périmètre de sécurité. Obéissant à la volonté de son frère, Charlie resta sagement dans la voiture, à pianoter sur son ordinateur pendant que les agents passaient sous le liseré jaune afin de s'approcher de la scène proprement dite.

Sans avoir besoin de se consulter, les trois agents prirent des directions différentes. Liz se dirigea vers le policier qui semblait commander sur les lieux, David alla retrouver ceux qui encadraient une femme d'un certain âge, visiblement bouleversée : sans doute celle qui avait découvert le corps. Quant à Don, il alla tout droit vers le drap qui recouvrait une forme inerte. A ses côtés se tenait le médecin légiste avec lequel ils collaboraient depuis le début de cette horrible affaire.

- Salut toubib ! Alors, c'est encore un coup de notre homme ?

- Sans aucun doute agent Eppes. Euh… bonjour. Oui, nous avons à faire à notre malade. Les mêmes traces, les mêmes stigmates, une mise à mort identique.

- Noyade là aussi ?

- Comme les onze autres, oui.

- Et… la victime a aussi été…

- Violée, sans aucun doute. Quant à vous dire à combien de reprises cette fois-ci, il faudra attendre l'autopsie.

Le visage de Don se ferma tandis qu'il passait ses gants en latex et s'agenouillait près du corps pour le regarder. Il souleva le drap et une immense compassion l'envahit en observant la victime, la douzième du maniaque qu'ils poursuivaient depuis sept semaines maintenant.

Il leur avait fallu trois victimes à plus de dix jours d'intervalle pour émettre l'hypothèse qu'ils avaient à faire à un tueur en série. Lors de la découverte des deux premiers cadavres, c'était la police qui s'était chargée de l'enquête. Mais lorsqu'une troisième victime ayant subi les mêmes sévices avait été identifiée, le dossier était passé au F.B.I. Mais depuis sept semaines, les enquêteurs piétinaient. L'homme était du genre méthodique et organisé. Il ne laissait rien au hasard et aucune trace n'avait permis de se mettre sur sa piste : pas de fibres, nulle trace d'ADN, aucun témoin ayant assisté à l'enlèvement des victimes… Strictement rien. Et malgré l'aide de Charlie qui avait localisé un premier périmètre possible, celui-ci, trop vaste en raison du peu d'indices recueillis, n'avait pas permis d'identifier le moindre suspect.

Malheureusement, le nombre de victimes et la fréquence des agressions allait en s'accroissant. Le dernier corps avait été découvert seulement trois jours avant. Il reposait toujours à la morgue, ses proches trop choqués, n'ayant pas encore eu le temps de s'occuper des formalités de l'inhumation.

Charlie avait accompagné les enquêteurs sur les six derniers lieux où les corps avaient été déposés, escomptant à chaque fois, par l'observation des environs, trouver un point commun qui leur permettrait, peut-être d'avoir enfin un début de réponse. Evidemment la multiplication du nombre des victimes permettait, petit à petit de resserrer le maillage du lieu d'habitation ou de travail le plus probable du tueur, mais fallait-il espérer qu'il y eût encore plus de morts pour enfin arrêter ce monstre ?

Don connaissait chaque détail de la sordide affaire. Le tueur s'en prenait à des hommes âgés de vingt-cinq à trente-cinq ans environ, plutôt frêles physiquement, tous blancs et en majorité bruns : seulement trois blonds et un roux parmi les victimes recensées. Il gardait ses victimes deux jours environ. A un moment donné de leur captivité, sans qu'on puisse déterminer quand, il leur coupait les cheveux à ras. Selon le légiste, durant les premières heures la victime était battue sur l'arrière jambes, le bas du dos et les fesses : les stries, balafres et lacérations relevées sur ces parties du corps prouvaient qu'on les flagellait violemment avec ce qui était vraisemblablement des verges de bois souple. Les marques de ligatures aux poignets prouvaient que la victime se trouvait vraisemblablement attachée pendant qu'elle était impitoyablement fouettée de la taille aux genoux après avoir été débarrassée de ses vêtements : en effet, aucune fibre textile n'avait jamais été prélevée dans les lacérations ce qui prouvait qu'aucun tissu ne s'interposait entre la peau et la trique qui s'abattait dessus.

Ensuite les choses étaient moins claires mais il était quasi-certain que l'agresseur obligeait ses victimes à prendre un bain durant lequel elle les frottait énergiquement sans doute avec une brosse si on en croyait les écorchures et dermabrasions relevées sur toute l'étendue du corps. En même temps il leur maintenait vraisemblablement la tête sous l'eau à maintes reprises, soit pour les rendre moins combatives, soit par simple sadisme, soit, si on partait du principe qu'il les lavait pour les purifier, pour être sûr que cet acte de purification aille à son terme. Tout laissait à penser que c'était lorsqu'il avait achevé cette tâche, entre huit et quinze heures après leur enlèvement, qu'il sodomisait ses proies à plusieurs reprises, minimum deux et, jusqu'à cinq fois pour la dernière victime. Il les lavait ensuite de nouveau et passait leur corps au détergent afin de ne laisser aucune trace d'ADN sur eux, puis il les noyait dans la baignoire, à moins que, tout simplement, ils s'y laissent couler à bout de forces, de douleur et de honte. Ensuite il les enroulait dans un drap immaculé et les déposait dans une rue que, jusqu'au matin même et à la réflexion de Charlie, ils avaient supposé être choisie au hasard.

Seule l'étude approfondie des corps avait pu permettre d'établir cette chronologie et le professionnalisme sans faille du Dr Lester, la légiste chargée du dossier. C'était elle qui avait établi la succession des sévices d'après le degré de cicatrisation des blessures relevées sur le corps : cela, sans doute, chacun de ses confrères en aurait été capable. Mais c'était aussi elle qui avait réussi à prouver qu'il y avait eu au moins deux bains administrés aux malheureuses victimes. En effet, trois d'entre elles présentaient deux types de prélèvements aqueux au niveau des poumons : dans l'un l'eau n'était additionnée que de sels de bains traditionnels, dans l'autre du détergent relevé dans les poumons de toutes les autres victimes. Sans cette étude pointilleuse, il leur aurait manqué un élément qui avait peut-être de l'importance, ou peut-être pas après tout. Mais il était toujours mieux de savoir exactement comment fonctionnait un tel malade quand on voulait l'empêcher de nuire.

Don laissa retomber le drap sur la victime : un jeune homme brun qui devait avoir à peine vingt ou vingt cinq ans si on en croyait son visage encore juvénile. Mais il savait qu'il ne fallait pas simplement se fier aux apparences. Par exemple Charlie : à le voir qui aurait imaginé qu'il était l'un des génies les plus réputés en matière de mathématiques et qu'il allait allègrement sur ses trente-trois ans quand à voir son comportement on lui en aurait à peine donné dix-huit ? Don sourit légèrement à cette évocation, imaginant par avance les cris d'orfraie que pousserait son frère s'il osait avancer les mêmes arguments à voix haute. Puis il reprit son sérieux : l'heure n'était franchement pas à la détente !

- C'est bon, vous allez pouvoir l'emmener, dit-il au légiste. Et j'attends votre rapport le plus rapidement possible.

- Pour hier, oui je sais. Ne vous inquiétez pas, je connais mon boulot.

- J'en suis conscient docteur. Je suis très conscient de tout ce que vous faites, croyez-moi.

Elle hocha simplement la tête, en signe de remerciement, puis fit signe à ses assistants d'approcher avec le brancard sur lequel était placé la housse mortuaire dans laquelle, en quelques minutes, ils enfouirent le corps.

Don regarda la scène puis se secoua tandis que David et Liz s'approchaient de lui pour lui faire leur rapport : rien de nouveau. Personne n'avait rien vu, rien entendu. La malheureuse femme qui sortait son chien avait eu le choc de sa vie en apercevant d'abord un bras inerte émerger d'un drap d'un blanc irréprochable puis le corps nu que l'on devinait sous le tissu. Elle ne risquait pas d'emprunter à nouveau cette ruelle de sitôt !

Justement, à propos de cette ruelle… Charlie avait dit quelque chose lorsqu'ils avaient quitté le bureau ! Ah oui !

- Avez-vous vérifié s'il y a une église dans les environs ?

Liz et David se regardèrent, contrits. Eux aussi avaient pourtant bien relevé la remarque du mathématicien, mais, une fois sur les lieux, elle leur était totalement sortie de la tête. Un jeune policier qui avait entendu la réflexion répondit à leur place :

- Oui monsieur, il y a l'église Ste Anne, à trois pâtés de maisons dans cette direction.

Donc, Charlie avait bien raison ! D'ailleurs il n'en avait pas douté. Et c'était un point important que venait de soulever son cadet. Apparemment la religion devait jouer un rôle dans le rituel sadique du tueur. Une fois encore, Don se demanda comment on pouvait concilier des sentiments religieux et une telle cruauté : les deux étaient totalement antonymiques. Mais allez savoir ce qui se passe réellement dans un cerveau dérangé ?

En tout cas, il était urgent d'aller examiner les documents apportés par Charlie. Il allait d'abord le laisser faire un petit tour des lieux, comme il le lui avait demandé : après tout ça ne coûtait rien de lui donner l'opportunité de faire les constatations qu'il estimait nécessaires. Et puis, qui sait ? Charlie n'abordait pas du tout les choses sous le même angle qu'eux et à cause, ou grâce à cela, il pouvait remarquer des anomalies qui ne leur sauteraient pas aux yeux. C'était déjà arrivé. Donc, les plans attendraient encore quelques minutes. De toute façon, ils n'allaient pas s'envoler dans l'entre fait.

Les plans n'allaient pas s'envoler non, par contre Charlie…

(à suivre)