CHAPITRE 4 :
NEGATION ET DEPENDANCE
Il n'avait jamais aimé que les plaisirs élevés, les joies des intellectuels. Il les avait découvertes tout enfant, lorsqu'un violon fut mis entre ses petites mains. Son extraordinaire sensibilité à la musique et son don évident avait fait de lui la fierté de tous les professeurs du conservatoire.
Avec le temps, il avait appris à ressentir également les mots. Alors qu'il n'avait pas plus de douze ans, à la fin de la journée, ses camarades se réunissaient pour regarder des films stupides en se gavant de mets grossiers. Lui, il s'enfermait dans une chambre, un bureau, dans une bulle imaginaire qu'il formait autour d'un banc dans un jardin public, et il lisait. Surprenante vision, que cet enfant sur le chemin de l'adolescence, solitaire, un recueil d'Italo Calvino ou de Boris Vian entre les mains.
Mais les gens finirent par oublier sa bizarrerie. Plutôt que de la constater, ils préféraient établir des hypothèses dignes d'un psychologue de bazar, visant à justifier cette attitude insolite. Pauvre enfant délaissé par un père qui consacrait ses journées à sa société et ses nuits à sa maîtresse. Pauvre créature abandonnée par sa mère, qui donnait des conférences dans le monde entier et s'affichait aux bras d'hommes de vingt ans. Oui, pauvre Sasuke...
Il tentait d'ignorer les chuchotements et les commentaires échangés à demi-mot sur son passage. N'y arrivant pas, il décida d'ignorer ceux-là même qui en étaient la source. Mais son indifférence passa pour ce qu'elle n'était pas : du mépris, un dédain bourgeois d'un être se croyant supérieur. Alors la compassion des jaseurs devint désaffection. Ils reprochaient son attitude, ses paroles, jusqu'aux pensées qu'ils croyaient qu'il avait. Lui, se sentait jugé et jaugé de part en part. Et ce sentiment atteignait son paroxysme lorsque son père revenait à la maison.
Vers dix-sept ans, il eut une révélation musicale, lorsqu'il écouta le disque que sa mère lui avait expédié par colis depuis le lieu de sa conférence. La musique qu'il entendit lui déplut tout d'abord ; il la jugea trop contemporaine et agressive. Mais il réécouta une seconde fois les concertos de Chostakovitch et il comprit. Il comprit la note de sa mère, où elle se disait subjuguée par l'œuvre de ce compositeur. La musique du russe était effectivement agressive, chaque note venant vibrer en un point douloureux de son âme. Cependant, elle ne se limitait pas à cette facette. Elle était la musique la plus expressive et la plus vraie qu'il eut jamais écoutée.
Il apprit à la jouer, s'entraînant parfois plusieurs heures sur une même mesure. Il se découvrit alors un nouveau plaisir, un qui n'était pas qu'intellectuel, un de ces rares plaisirs qui touchaient directement à ses sens, à son cœur.
En se levant, il sentit ses jambes trembler sous le poids de son corps. Ses tempes battantes étaient couvertes de sueur et sa vue était troublée. Il alla jusqu'au grand miroir de sa chambre et y regarda son reflet. Sur sa joue gauche, un hématome superbement bleuté s'étalait avec arrogance. Du bout des doigts, il le pressa légèrement et grimaça. Le blond l'avait joliment amoché.
Il eut un soudain haut-le-cœur et du s'appuyer au miroir pour ne pas vaciller. Sa tête dodelinante tomba vers l'avant, ses yeux clignèrent fébrilement un nombre incalculable de fois avant qu'il ne constate que ses pieds n'avaient pas débleuis depuis la veille. Il fut rassurer de comprendre que son état était simplement une réaction somatique au froid de la nuit passée et non, comme il l'avait cru tout d'abord, la résultante d'une peur incontrôlable qui envahissait son corps. La peur d'avoir brisé le pilier qui soutenait son existence, la peur d'avoir perdu la raison et la peur de le revoir, lui.
Après avoir bataillé une majeure partie de la nuit avec le grillage, combat dont ses mains encore ensanglantée portaient le sombre héritage, il avait du se résoudre à l'admettre, Naruto l'avait troublé, comme personne ne l'avait jamais troublé. Qu'il l'eut trouvé beau n'était rien. Sa réceptivité hors normes à l'esthétisme l'avait souvent conduit à un constat similaire, avec des camarades de classes, des passants dans la rue, des collègues de son père qui défilaient dans la maisonnée.
Ce qui le perturbait manifestement, c'était le son de cette flûte qu'il avait entendu. Jamais il n'avait ouï de musique plus harmonieuse, tout à la fois douce et mélancolique. Une sonorité qui portait en elle l'extraordinaire bleu des yeux de Naruto. Pas une once de sa fougue et de son hystérie. Seulement ce bleu un peu triste, dans lequel se dessinait un sourire accablé.
Il n'avait jamais cherché à comprendre ce que pouvait vivre le blond. Il était tellement exaspéré par sa seule vue, sans raison particulière d'ailleurs, qu'il déchargeait sur lui sa haine et ses frustrations, sans que ce mouvement parte d'un choix solidement fondé ou contrôlé. Ses frappes répétées, qui meurtrissaient toujours un plus son corps délicatement sculpté, étaient devenues l'équivalent d'une drogue. La musique ne lui suffisait plus, la lecture devenait un passe-temps insatisfaisant. Son âme nécessitait furieusement cette violence. Il lui avait cédé.
Qui ne l'aurait pas fait ?
Le bruit strident et répété l'avait tiré d'un cauchemar incertain. Il l'oublia à l'instant même où ses yeux s'ouvrirent et où sa main fusa vers le réveil tonitruant. Les paupières encore alourdies de sommeil semblaient vouloir désespérément se clore à nouveau. Mais sa volonté prit le dessus et, les yeux fermement ouverts, il bondit hors de son lit. Il portait encore les vêtements et les chaussures de la veille. Lorsqu'il ôta enfin ces dernières, le puissant relent qui émana de ses chaussettes le fit grimacer.
Il n'aimait pas cette vie qu'il menait, ce sommeil qu'il poursuivait sans cesse, cette fatigue permanente, cette négligence de sa propre personne. Toutes ces choses qui lui étaient imposées. Il s'en évadait régulièrement, son imaginaire le portant dans une existence d'opulence où il aurait pu prendre un bain chaque soir avant de se glisser sous un édredon douillet, de sortir un épais volume qu'il aurait dévorer toute la nuit durant, à la faible lumière d'une lampe de chevet, sans se soucier du lendemain. Il aurait pu vivre dans un lieu décent, porter de beaux habits, manger des fruits et du poisson, prendre du temps pour contempler le soleil matinal et aller se promener dans un parc au clair de lune. Dans ce monde qu'il se créait pour échapper au sien, il pouvant prendre le temps de savourer chaque plaisir, aussi infime soit-il.
Car pour Naruto, le bonheur n'était rien de plus que cela. Il n'aspirait pas à devenir quelqu'un d'important, à vivre un drame amoureux grandiloquent ou à accomplir des faits remarquables. Il voulait simplement pouvoir savourer la douceur amère du thé sur sa langue, détailler les traits des gens qui marchaient et parlaient, se délecter d'une étoffe délicate sur sa peau qui sentirait le savon et le musc. Il voulait que ses sens puissent jouir de l'existence en toute impunité.
Il était fier de lui, fier de cette maturité dont il faisait preuve en choisissant de sacrifier ce bonheur immédiat pour survenir à une vie future. Il parvenait à se projeter avec raison et intelligence, et il sentait, au plus profond de lui-même, que, un jour, ses efforts finiraient par payer. Mais pas pour le moment.
En savonnant sa peau hâlée, que le jet tiède de la douche arrosait de ses éclats limpides, il ressentit une douleur particulièrement désagréable, au niveau de l'épaule. Il grogna en constatant la rougeur de son épiderme, à l'endroit précis où Sasuke avait porter son coup.
« Maudit Sasuke et ses maudites savates... » Pourquoi diable le brun ne le laissait-il pas vivre tranquillement ? Il n'avait rien demandé à personne et encore moins à Sasuke.
Naruto était d'autant plus furieux qu'il réalisait que c'était lui qui songeait sans cesse au jeune homme. Sasuke ne s'immisçait pas de lui-même dans ses pensées. Il y revenait sans cesse, à ce visage pâle, aux traits divinement fins, à ces veines bleutées...à cette odeur ambrée. Et chaque grain de Sasuke qu'il se remémorait était une joie et une souffrance supplémentaire. Ses sens semblaient s'en réjouir, tandis que, de toute la force de sa raison, il maudissait l'autre et se maudissait lui-même. Il avait toujours cru que son malheur était le fait du monde qui l'entourait. Mais peut-être, finalement, s'y refusait-il aussi tout simplement ?
Il avait mal à la tête...
En cours, ce vendredi-là, Sasuke ne vint pas. Le blond n'en fut pas à proprement parler mécontent. Pourtant, un quelconque frisson dans son bas-ventre lui signalait qu'il manquait de quelque chose. Il ressentait les effets d'une pure dépendance, qui n'avait jamais été aussi réelle que depuis qu'il avait plongé son regard dans celui du brun.
La journée lui parut durer des années. Il peina à se concentrer et s'endormit à plusieurs reprises. Les autres élèves en riaient gentiment, les professeurs s'en exaspéraient sans plus de conviction. Naruto était de ceux qui attiraient naturellement la sympathie. Ce n'était pas que son visage souriant, sa peau cuivrée et ses grands yeux bleus, c'était ce qui se dégageait de sa personne, une sorte d'humanité évidente, qui le rendait accessible. Sans qu'il eut à se montrer particulièrement dévoué ou agréable aux autres, ils venaient simplement vers lui, même s'il était si notoirement imparfait.
Le blond ne s'en rendait pas compte. A l'école, il était toujours entouré et si seul à la fois. Eux s'attachaient spontanément à lui et lui refusait de s'engager dans une amitié réelle et profonde, où il serait à nu, fragile et exposé. Il voulait se persuader qu'il ne faisait que feindre l'attachement. Et il y parvenait plutôt bien.
Le week-end survint enfin. Il n'était pas un temps de repos pour Naruto, mais un moment de dépaysement. Les univers de l'école et du bar laissaient place à celui de cette modeste pizzeria. De la cuisine au fond de la gargote, où le chef chantonnait des airs italiens en pétrissant sa pâte, émanaient de douces exhalaisons de pain, de poivrons et de viandes. Malgré l'exiguïté de la salle, les tables nappées de carreaux rouges et blancs se répartissaient harmonieusement et de manière à ce que l'on puisse circuler entre elles sans trop de difficulté. Les clients, le midi comme le soir, étaient souvent des familles modestes du quartier, des couples de sexagénaires bavards et des adolescents économes mais joviales. Même le patron était toujours charmant avec lui et lui offrait tous les mois une pizza, une de celle à la pâte fine et croquante.
Quand le week-end toucha à sa fin, il était épuisé, mais ravi d'avoir pu savourer ces instants regorgeant de petits bonheurs en tout genre. Mais il ne pouvait le nier, une personne, le hantait toujours...
Il faisait de plus en plus froid, et rares étaient les fumeurs assez braves ou assez dépendants pour affronter le gel du dehors. Le grand brun, pourtant à peine remis de ses trois jours alités, en faisait partie. La main fine et pâle tremblait en tenant la cigarette, qui allait s'infiltrer entre les lèvres violacées dont s'échappait un étrange mélange de buée et de fumée. Le beau visage était tiré et marqué de cernes impressionnantes. Mais Sasuke paraissait calme et détendu, trahi par ses seuls yeux noirs qui s'agitaient, affolés.
Cette nuit-là, il avait eu un rêve, fiévreux et névrotique. Il y avait entendu une musique déformée, rythmée par un souffle rauque qu'il reconnut à peine. Puis une grande aile bleue, membre d'un oiseau gigantesque dont il ne discernait pas les contours, s'était abattu sur lui. Les plumes immenses avaient tenté de l'engloutir, mais il s'était débattu avec rage et était parvenu à en réchapper. La musique avait disparue et avait fait place à la voix fébrile d'un enfant qui pleurait. Il ne se souvenait pas de ce que disait l'enfant ; il se souvenait seulement s'être éveillé les yeux humides.
Il envoya sa cigarette au loin et entra dans l'école, resserrant la main autour de la poignée de son étui à violon. Son mal de tête, qui n'était pas reparu depuis la veille, pointa à nouveau, mais il l'ignora. Il alla se réfugier dans une petite salle souvent déserte, où il savait qu'il pourrait jouer sans être dérangé. C'était une pièce du cinquième étage, entourée de salles en travaux. Ce dernier étage devait être inauguré dans les années à venir, mais, en attendant, personne ou presque ne le fréquentait. En digne solitaire qu'il était, le brun, lui, y passait le plus clair de son temps libre entre les cours. Ses camarades de classes, trop obnubilés par leurs propres égocentrismes, n'avaient jamais découvert où il allait pendant les pauses. Il en remerciait le ciel. Pourtant, il s'avouait qu'il aurait volontiers désiré un supplément d'attention de leur part, qui les aurait menés à le chercher avec davantage de zèle.
Il chassa toutes ces pensées, se laissant bercé par le son de son propre instrument, seul, avec Chostakovitch...
La fierté première d'être arrivé à l'heure avait fondu comme neige au soleil lorsqu'une connaissance l'avait informé qu'une évaluation aurait lieu l'après-midi même. Il avait été trop occupé physiquement et trop préoccupé psychiquement pour s'y consacrer. Ses notes allaient décroissantes depuis que le propriétaire avait décidé d'augmenter le prix du loyer. Il avait alors commencé à travailler chaque soir dans ce bar ; il s'en souvenait, c'était en avril...
Furieux de son omission, il tenta vainement d'étudier dans la salle de classe ou le couloir : les élèves, trop frileux pour affronter le froid glacial, s'y étaient regroupés et conversaient bruyamment. Il monta donc au dernier étage, qui, étant en travaux, serait certainement désert. En arrivant, il ne fut pas déçu : les grandes barres de métal, l'odeur de peinture, la poussière blanche qui envahissait le corridor, en faisaient un lieu évité et tranquille. Il émit un soupir satisfait et commença à fouiller dans son sac, lorsqu'un son le stoppa net.
De derrière une porte, il entendit une musique extraordinaire. Un violon vibrait furieusement en des enfilades sublimes de notes. L'harmonie était aiguë et violente, presque agressive. Pourtant, malgré sa diabolique apparence, elle laissait entendre une profonde tristesse, un sentiment pénible qui semblait exploser dans un enclos trop étroit.
Il s'approcha lentement de la porte et se mit sur la pointe des pieds afin que sa tête parvienne au niveau du hublot de verre installé en son centre. Il eut tout d'abord du mal à discerner le musicien, le verre étant d'une relative transparence, recouvert de poussière comme il l'était. Mais rapidement, la chevelure noire, le teint pâle et l'élégance de la posture ne lui permirent plus de douter. C'était bien Sasuke qui jouait ces notes merveilleuses.
Naruto s'éloigna de la porte et s'adossa au mur, oubliant la poussière plâtreuse qui vint s'attacher à son manteau. Il ferma les yeux et sa respiration eut un rythme extasié alors qu'il se laissait envahir par cette musique. Il resta là, le cœur battant, le corps parcouru de frissons délicieux, jusqu'à ce qu'elle cesse. Il se redressa alors, terrifié à l'idée de se retrouver face au brun, et dévala l'escalier pour regagner la salle de cours.
Il rangea soigneusement son violon, empoigna l'étui et se dirigea d'un pas apaisé vers la salle. Il y entrât silencieusement, comme à l'accoutumée, s'assit sans lever les yeux vers quiconque, et rajusta une mèche sombre qui avait glissé un peu trop en avant. Il sortit de sa sacoche de cuir ce dont il avait besoin et attendit que le professeur arrive, essayant secrètement de calmer les battements de ses tempes.
Il n'y parvint pas. Toutes les longues heures de la journée, il dut subir les mouvements incontrôlés de son corps. Et le plus monstrueux de tous : celui de son âme qui, loin d'être rageuse, goûtait avec une délectation sans commune mesure les frissons qui le parcouraient. Quand enfin la fin de la journée fut annoncée, il faillit émettre un soupir de soulagement. Il rangea méticuleusement ses affaires et s'apprêtait à quitter la salle lorsqu'il entendit la voix du professeur s'élever.
« Naruto, tu voudras bien rester un peu. J'ai à te parler. »
Bien sûr, il aurait pu ignorer cette curiosité qui lui saisit la gorge et rentrer chez lui. Bien sûr, il aurait pu réfréner cette folle envie de rester derrière la porte, à écouter tel un voyeur.
Bien sûr, il aurait pu dire que cela n'avait rien à voir avec le blond...
