Chapitre 4 : reconstruction
Phobos était fiévreux.
Feu… cris… peur… haine… désespoir… J'ai fait des choses horribles à mon propre peuple. Aujourd'hui, je n'assume pas mes responsabilités. Comment puis-je vivre avec un tel poids sur la conscience ? Pourquoi suis-je encore en vie ? Je ne veux plus… je ne peux plus… pardonne-moi Cédric. Je t'avais promis que je remonterai la pente. Tu dois savoir que je ne respecte jamais mes promesses.
Des larmes coulèrent de ses yeux clos. D'un geste rempli de tendresse, Cédric les essuya, priant intérieurement pour qu'il s'en sorte. Il allait mieux depuis quelques jours : il n'y avait aucune raison pour qu'il abandonne maintenant. Le visage du Prince Déchu se détendit et ses tremblements cessèrent. Nathaniel et Arios entrèrent précipitamment dans la chambre accompagnés par Oscar ainsi que Shahi qui semblait inquiet. Cédric comprit alors que quelque chose n'allait pas. Il se retint de s'effondrer et serra fermement la main de Phobos.
- Son cœur a lâché, murmura Nathaniel, les doigts sur les tempes de son patient. Le flux d'émotions à été trop violent !
- Tu peux faire quelque chose ? demanda Arios.
- On va essayer.
Il se concentra. Une aura dorée sur mit à l'entourer. La tâche était difficile : visiblement, Phobos ne voulait pas être sauvé. Arios mêla sa force à celle de l'Ange Médecin.
« C'est trop facile, Phobos. La meilleure voie n'est pas toujours la plus facile. Se laisser mourir… c'est totalement absurde ! Vous vous sentirez peut-être libéré, au début, mais votre âme ne sera pas en paix. Il faut que vous luttiez, que vous affrontiez vos démons. J'ai connu ça. Beaucoup de gens ici ont souffert. Nous sommes là pour vous soutenir. Cédric est là pour vous et pour vous seul. Je sais que la douleur est insupportable, mais ne prenez pas le chemin qui vous semble le plus aisé à franchir. Revenez parmi nous. Il n'y a que comme cela que vous gagnerez votre combat. »
Nathaniel commença à trembler tant la tâche était difficile. Des gouttes de sueur perlaient abondamment sur tout son visage. Le temps semblait long. Les secondes paraissaient être des minutes. On n'entendait plus que la trotteuse de l'horloge suspendue sur le mur. Le temps passait et les chances de survie de Phobos diminuaient. L'espoir de tous ceux qui s'étaient attachés à lui s'éteignait à petit feu. Cédric perdait le peu de couleur qu'il avait et il nota que Phobos, déjà mâte de naissance, était plus blanc que lui. Il resserra ses doigts sur la main de son ancien maître qui ne respirait toujours pas.
- Ne me fais pas ce coup-là. Je ne te le pardonnerais jamais ! dit-il d'une voix tremblante.
- On l'a perdu… murmura Shahi dont le regard était empli d'une profonde tristesse.
- Non, coupa Nathaniel. Je ne le laisserai pas…
Il sursauta aussitôt. Le cœur était reparti. Phobos inspira longuement avant d'émettre une légère plainte. Il tourna inconsciemment la tête vers Cédric qui lui embrassa la main, profondément heureux. Le soupir de soulagement de tous se fit presque entendre. Il était sauvé, pour l'instant. Lorsqu'il ouvrit les yeux, son compagnon était là.
- Je suis désolé, murmura-t-il.
- Ne t'inquiète pas. L'important est que tu t'en sortes rapidement.
- Embrasse-moi.
Le sourire de Cédric s'effaça et il baissa les yeux. Phobos referma ses doigts sur la main du jeune homme qui abaissa la tête et déposa les lèvres sur celles de son Prince.
- Je suis heureux de voir que vous avez décidé de vous battre, finalement, dit Arios.
- Je ne voulais pas vous décevoir, répondit Phobos d'une voix faible. Vous espériez tellement de moi, et je…
- Non, je comprends. Soyez sûr que vous ne m'avez pas déçu.
- Mes souvenirs me sont douloureux, votre Majesté.
- Alors il faut les battre.
- Les oublier ?
- Non.
- Arios, coupa Nathaniel. Je pense plutôt que dans ce cas-là, il ne serait pas mauvais d'oublier.
- Tu veux lui faire perdre tous ses souvenirs ?
- Ou alors une amnésie sélective.
- Ce serait déroutant pour lui. Perdre la mémoire le soulagerait peut-être de son passé, mais il manquerait quelque chose dans son âme.
- Pourquoi ne le laisses-tu pas choisir ?
- Je voudrais oublier… commença le principal intéressé.
- Non, je refuse. Ce serait trop facile.
- Parfois, c'est une bonne solution quand il n'y en a pas d'autres, répliqua Nathaniel.
- Ça n'est pas le cas ici.
- Quand la souffrance est insupportable…
- Dois-je te rappeler la souffrance que l'on subit lorsqu'on nous manipule le cerveau ? J'ai vécu ça. Je ne le souhaite à personne. Ça peut prendre de mauvaises tournures ! L'amnésie d'Antarès a failli tourner au drame.
- Parce qu'il ne l'avait pas choisie.
- Faire un choix sans y réfléchir peut être regrettable, s'exaspéra Arios. On n'a qu'une vie, et elle est faite d'erreurs et de souffrances. C'est ce qui forge l'expérience.
- Mais, je pense que… insista Nathaniel.
- J'ai dit non ! coupa le Lymien.
Son cri fit sursauter Oscar et Shahi, tandis que Phobos suivait la dispute, immobile. Ils ne s'adressaient pas à lui. Pourtant c'était sa propre souffrance dont il était question. Cédric ne disait rien. Il semblait pensif.
- Rappelle-moi quel est ton rang et quel est le mien ! continua Arios.
- Tu es Empereur…
- Oui, et toi un simple Seigneur Céleste ! Alors c'est décidé. Il se battra contre ses souvenirs, mais il ne les oubliera pas.
Sur ces mots, il quitta la chambre, furieux. Vexé, Nathaniel sortit lui aussi en silence. Les autres semblaient abasourdis. Phobos se blottit contre Cédric, le cœur serré. Il se sentait responsable de cette dispute entre ces deux grandes figures des êtres célestes. Le lendemain, il suivait ses séances quotidiennes avec l'Ange Médecin.
- Je suis désolé, murmura-t-il.
- De quoi ?
- D'avoir mis l'Empereur Arios et vous en conflit.
Nathaniel resta silencieux un moment, son doux visage crispé par la colère de la veille.
- Vous n'êtes nullement responsable. L'un des principaux défauts d'Arios, c'est de croire qu'il a toujours raison, et son aptitude à s'emporter facilement.
- Je ne sais même plus ce qui serait le mieux pour moi.
- A dire vrai, nous non plus, soupira l'Ange plus pour lui-même que pour Phobos.
Arios était seul dans la salle du trône plongée dans l'obscurité. Il savait qu'il avait été trop dur avec son ami. Il aurait dû écouter ses arguments plus attentivement. Cependant, il était intimement convaincu que rendre Phobos amnésique était la pire erreur qu'ils pouvaient faire. Non. Il avait été dur mais il avait fait ce qu'il fallait.
- Quelque chose te tracasse, fit une voix derrière lui.
- Vraiment ? marmonna-t-il ironiquement.
- Tu sais, enlever des souvenirs comme on enlève un poids n'est pas une si mauvaise idée en soi.
- Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ? se fâcha Arios, les yeux plantés dans ceux de Chaos.
- Non. Je sais que tu as raison et je comprends tes sentiments. Toi et moi… toi surtout… l'avons bien souhaité plusieurs fois, non ?
- Peut-être, mais finalement nous n'avons rien oublié. Nous avons souffert mais nous nous en sommes sortis. Est-ce que cela aurait été le cas si nous n'avions pas retenu les leçons du passé ?
- Amour, j'ai dit que tu avais raison, répéta Chaos en entrelaçant ses doigts avec ceux d'Arios. Mais mets-toi à la place de Nathaniel, ton ami, une seconde. C'est un médecin et un homme de cœur. S'il peut enlever la souffrance d'une quelconque façon, il le fera. Ça n'est pas une raison pour que vous soyez en froid. Puisque tu apprends de tes erreurs, apprend à t'excuser.
Avec une moue désabusée, Arios posa lentement la tête sur l'épaule de Chaos. Avec tendresse, le Démon lui embrassa le front avant de s'éloigner.
« Je te laisse réfléchir. Pensez à vous occuper de votre malade au lieu de vous quereller pour des futilités. »
Le Lymien haussa les épaules d'un air puéril. Chaos sourit.
« Au fait, beaucoup de personnes vont et viennent ici. Certains ont quasiment le même passé que Phobos, non ? Rien que moi, j'ai aussi fait souffrir des innocents, et j'ai réussi à changer. Ça lui ferait peut-être du bien de pouvoir en parler avec des gens qui connaissent cette épreuve. »
Arios resta bouche-bée. C'était vraiment une excellente idée. Dans les nuages, Nathaniel était enfermé dans ses appartements dans son palais de diamants. Il voulait être seul, mais on frappa à la porte. Il ne prit pas la peine d'y répondre. Comme on insistait, il répondit d'une voix claire qu'il ne voulait pas être dérangé. Croyant ainsi qu'il serait tranquille à présent, il reporta son regard sur les registres qui étaient éparpillés sur son bureau. La porte s'ouvrit. C'était Arios qui s'avança vers lui.
- Que voulez-vous, votre Majesté ? demanda Nathaniel, cachant à peine son animosité.
- Je suis venu m'excuser, avoua l'Empereur d'une voix douce. Je n'aurais jamais dû te parler ainsi alors que tu es plus sage que moi et que tu es un ami très cher à mon cœur, Seigneur Nathaniel. Ton avis doit être autant pris en compte que le mien. Que l'on soit d'accord ou non, je n'aurais jamais dû te rabaisser.
L'Ange regardait Arios fixement. Aucune émotion n'avait été laissée transparaître. Arios était vraiment sincère, son regard posé dans celui de Nathaniel.
- Tu l'as répété combien de fois ton petit discours ?
- Une dizaine de fois sans doute. Ça ne veut pas dire que je ne le pense pas.
Nathaniel eut un sourire signifiant que l'incident était oublié. Soulagé, Arios s'assit face à lui.
- Alors, comment allons-nous faire ? demanda l'Ange.
- Je n'en sais trop rien. Je crois qu'il peut s'en sortir sans artifices. Il y a des moyens tellement simples.
- Je veux bien te suivre dans tes propositions, mais il faut d'abord pouvoir élaborer quelque chose de concret.
- Nous connaissons pas mal de gens qui ont fait des choses dont ils ne sont pas fiers. Ils s'en sont sortis… peut-être que si Phobos pouvait discuter avec au moins l'un d'entre eux, cela l'aiderait sûrement psychologiquement.
- N'est-ce pas Chaos qui t'a inspiré cette idée ? marmonna Nathaniel d'un air sceptique.
- C'est vrai, répondit Arios, rougissant.
- Alors tu l'écoutes lui mais moi non.
- C'est que…
- Ce n'est pas important, coupa-t-il en levant les mains en signe de paix. C'est une judicieuse idée. Ça pourrait marcher. Le fait qu'il comprenne qu'il n'est pas le seul l'aiderait à merveille.
Ils se levèrent.
- C'est un cas difficile, murmura Arios.
- C'est sûr, soupira Nathaniel. Mais nous ne pouvons l'abandonner.
Il y eut un moment de silence puis Nathaniel donna un coup sur l'épaule d'Arios qui émit une plainte étonnée.
« Ça t'apprendra à prendre plus en considération l'avis de ton amant plutôt que celui d'un Ange Médecin. »
