Chapitre 4

Gone


Les bureaux du commissariat sentent le café bon marché vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Le matin pour "se sortir la tête du cul", l'après-midi pour "se remonter un peu avant de rentrer chez soi", le soir pour "tenir les heures sup", la nuit pour "survivre". Parce que quand t'y es à une heure du matin, t'y seras jusqu'à cinq, six, jusqu'à l'aube.

Ils sentent aussi le papier.

Vers neuf heures du matin, les bureaux sentent le parfum à cause "de toutes les filles que la mondaine a encore ramassé en train de faire le tapin c'tte nuit" et l'alcool parce que "faut amener pochard numéro un en cellule de dégrisement, pochard numéro deux à l'hôpital - parce qu'il dégueule partout là c'est plus possible - et remets pochard numéro trois sous le pont où tu l'as trouvé, je sais pas, moi". La fragrance se mêle à une faible et vague odeur de nourriture qui persiste pourtant de six heures du matin jusqu'à quatorze heures.

Et la nuit, ils sentaient la fumée de cigarette. Et le matin, ils sentaient la fumée de cigarette froide.

Quand Fury arrive, Donna Summer chante son éternel tube de l'été. Fury se poste devant la table à laquelle ils sont tous assis. Fury aboie: BARTON!

La musique cesse. Clint affiche un sourire. Fury le fixe d'un air énervé. Le sourire de Clint devient crispé. Il dit:

– Vous êtes en train de vous demander pourquoi la Veuve Noire ne m'a pas tué.

– On avait dit "traquer", pas "draguer", Barton!

Clint se tourne vers Bruce.

– Bruce, t'avais promis de te taire! Je voulais faire moi-même la surprise au Chef!

Bruce hausse les épaules d'un air désolé. Fury interrompt:

– Barton, laisse-moi te poser une question; est-ce...

– Oui, Chef…?

– ... que tu REFLECHIS AVEC TON CUL?!

– Si je puis me permettre, intervient Coulson, dans ce cas-ci, ça serait plutôt avec ses organes génitaux...

– Merci pour cette remarque pertinente, agent Coulson. Barton, tu réalises que t'es en danger de mort? Ta couverture tombe, tu tombes, on tombe, New York tombe. Ton plan de merde, il a intérêt à marcher ou je te descends avant que la Veuve s'en charge.

– Vous vous inquiétez pour moi? C'est trop gentil, Chef.

– Rogers, qu'en est-il pour Stark?

Steve bouge inconfortablement. Il ouvre la bouche, puis la referme. Il finit par dire:

– Ce type est désagréable, Chef. Et il a une attitude nerveuse plutôt suspecte.

– C'est normal, c'est Stark, il est toujours comme ça, lance Clint. Rendez-vous compte, Chef! Notre milliardaire favori a baratiné le pauvre Steve pendant trois minutes avant de foutre le camp en courant.

– Il voulait clairement éviter l'entretien. Et il ne veut absolument pas collaborer. Il me l'a fait savoir de toutes les manières possibles et inimaginables.

– Il a détalé pour rejoindre Laufeyson, je suppose, grogne Fury.

– Ils s'entendent plutôt bien, ces deux-là...

– Beaucoup trop bien. Trente-neuf n'aurait pas appelé pour nous dire son nom si l'on avait pas de quoi s'inquiéter. D'ailleurs, on n'a pas eu un seul appel de lui...

– Pas depuis l'autre jour, non, dit Thor.

– Dommage que Stark ne veuille pas collaborer, dit Bruce. On aurait pu lui coller un micro pour entendre ce qu'ils se disent avec Laufeyson.

– On pourrait demander à Clint d'en coller un sur Romanoff...

– Coulson, vous vous liguez contre moi avec Fury ou quoi?

Fury se tourne vers Clint.

– Dis-moi plutôt ce que t'as réussi à apprendre sur la Veuve et t'as intérêt à avoir appris des trucs parce que si t'as juste été...

Clint le coupe:

– Elle a fait de la taule.

– Comment tu sais? demande Bruce.

Clint se lève. Sur l'une des grandes feuilles vierges affichées sur un tableau de support à la vue de tous, il dessine une main grossière en quelques traits.

– Ses mains, dit-il enfin. Les premières phalanges, plus exactement. Elle a des bagues tatouées (il les rajoute au dessin)... ici, comme ça. Les traits des tatouages sont flous, peu professionnels. Typique des taulards en général mais plus encore s'ils viennent de l'URSS.

– Et pourquoi elle aurait fait de la prison? Pour quel crime? Elle a pas de casier judiciaire. On a vérifié.

– On a rien vérifié du tout, je suis sûr que tout ce qu'on d'officiel sur elle est faux, de la nationalité aux papiers. Pour ses crimes… Il y a un seul moyen de savoir… Mais ça va pas vous plaire, Chef.

Fury s'assied.

– Tout ce que tu fais me déplaît en général, Barton. Envoie.

– Il faut que je la voie sans ses vêtements.

Steve se met à tousser violemment parce qu'il a du café dans le nez, Hill pousse un cri outré, Bruce retire ses lunettes, Thor se met à glousser. Fury dit (d'une voix d'outre-tombe):

– Tu as deux secondes pour développer, Barton.

– Il existe un code des tatouages chez les criminels soviétiques. On en a ramassé un paquet sur Brighton Beach, il y cinq ans, je sais pas si vous vous souvenez. L'un d'eux m'a raconté. Chaque tatouage a une signification particulière. A travers l'encre, on peut retracer l'historique entier des crimes commis, ainsi que le nombre d'années purgées en prison, le statut du...

– Est-ce que quelqu'un ici a des idées plus intelligentes à proposer avant que Barton ne nous sorte encore un autre de ses ingénieux plans?

Bruce intervient:

– Il faut les placer sur écoute. Du moins, leurs bureaux ou…

– J'ai dit "intelligent", Banner. Et interdiction de traîner à proximité de Barton, il déteint sur toi.

– T'oserais t'aventurer dans la villa de Loki? demande Coulson.

– Il a une villa? demande innocemment Steve.

– Il en a cinq! hurle Fury. Des résidences, des hôtels, des restaurants, des clubs, des bordels, des casinos! Suis un peu!

Steve hausse les épaules d'un air désolé.

– Je crois qu'il possède aussi un manoir et une banque…

– Qu'est-ce qu'il ne possède pas, ce fils de pute! s'énerve Fury.

Thor intervient:

– On en avait pas mis une sous surveillance permanente? De villa.

Maria Hill clarifie:

– Si, une voiture banalisée. Deux nouveaux gars à nous arrivés le mois passé, en planque... Pas loin d'une de ses villas, oui.

– Sauf que ces deux gars sont maintenant ses copains aussi, dit Clint. Et ils s'arrangent pour regarder ailleurs quand y'a quelque chose de dérangeant qui se trame.

– Comment ça se fait?! grogne Fury.

– Bah, en fait, ça fait près de deux semaines qu'ils sont là et rien que deux jours après qu'ils aient commencé la surveillance, 'savez, faisait chaud, Loki en personne est descendu jusqu'à chez eux en leur demandant s'ils voulaient pas une bière.

– Barton, j'ai demandé une vraie explication; garde tes légendes urbaines de vestiaires pour toi.

– Chef, j'vous jure. Ce fils de pute est futé. Il se ramène, il dit "combien" et il repart.

– Il faut les mettre sur écoute, répète Bruce.

– Les mettre sur écoute? Et en faire quoi? demande Clint. Le problème de Loki, c'est pas les flics. Il leur graisse la patte comme il faut. A tout le monde. Aux flics, aux indics, aux témoins…

– C'est quoi son problème alors? demande Fury.

Et personne ne sait répondre à la question. Le téléphone se met à sonner. Thor décroche. Il écoute. Il raccroche.

– C'était qui?

– Trente-neuf. Il dit que Natasha et Loki sortent demain soir.

– Où?

Le Fard.

– Barton et Rogers. En patrouille, ordonne Coulson.


Loki est toujours bien habillé. Complet noir droit. Sa chemise est blanche. Avec ou sans cravate. Pantalon et veston. Cachemire.

Ses chaussures sont italiennes et en cuir. Il porte des gants noirs de cuir (également). Il porte un long manteau. Noir. Evidemment.

Natasha est tout en noir. Robe et veste en cuir à longues manches. Collants et chaussures à talons.


Loki est assis jambes croisées. Il observe le combat de boxe.

A côté de lui, Tony bouge inconfortablement. Natasha est derrière eux.

Lieu: Le Fard. Sous-sol.

– C'était obligé de nous faire rencontrer ici? Genre… Regarder des combats de boxe, 'fin... Pas mon truc.

– Moi non plus, murmure Loki.

Ses yeux suivent avec intérêt les coups.

– Alors pourquoi on est là?

Loki roule les yeux au ciel.

– Réfléchis un peu.

Tony fronce les sourcils. Puis, il comprend. Il demande:

– Paris?

Loki hoche la tête.

– Celui de gauche va gagner.

– Celui de gauche?! Tu rigoles ou quoi? Ce type ne sait pas frapper!

– Qu'est-ce que tu y connais, Stark?

– J'ai fait un peu de boxe… Mais regarde-moi ça! C'est n'importe quoi!

– Je voulais dire: que connais-tu aux arnaques? C'est un match truqué. Le type de droite a été payé pour perdre.

Tony s'apprête à dire quelque chose mais Loki interrompt:

– Bien, Stark… Je ne t'ai pas fait venir pour rien.

– Ouais, ça, j'imagine.

– Sois prêt jeudi prochain. Je viendrais en personne -de nuit- faire mes courses dans un de tes entrepôts… Celui basé dans les docks de Brooklyn, je crois…

– C'est risqué…

– Nous vivons dans une époque à risques, Stark. L'URSS risque de nous tomber dessus d'un moment à l'autre et toi, tu t'en fais pour des futilités pareilles… Le gouvernement a autre chose à faire que de s'inquiéter de la pègre qui envahit ses rues…

– L'URSS, nous tomber dessus! Et les SALT, t'en fais quoi?

Loki balaye les propos de Tony de la main.

– Bêtises. Les SALT… Tu y crois vraiment, Stark? De toute manière, les docks de Brooklyn font partie de mon domaine. Big Frank y est contrôleur.

– Justement. Il est pas venu te parler d'un problème…

– Le port a toujours été un endroit surveillé. Qu'Eddie ait tué une balance ne change rien. Le Gros fait bien son boulot.


La voiture (véhicule banalisé) est parquée à proximité du club.

Steve et Clint observent les allées et venues. Un grésillement puis la voix de Bruce (resté dans les bureaux) qui dit:

Quelque chose de nouveau?

– Des mecs qui se baladent. Rien à signaler, dit Clint.

– Ces "mecs qui se baladent" sont des individus potentiellement dangereux, fait Steve.

– Ces "mecs qui se baladent" sont des criminels contre lesquels nous n'avons aucune preuve. Les témoins comme les victimes refusent de parler. Et vu la gueule de ces "mecs qui se baladent", je les comprends. Et puis, ici, on tue les balances.


Il est minuit.

– Ils sont sortis. Brucie, tu me reçois? Ils sont dehors, je répète, ils sont dehors. Regarde, Steve, c'est lui, Loki, là, le grand type pâle aux cheveux gominés et le manteau noir.

– Et avec lui, c'est... oh, non...

Quoi? fait la voix grésillante du poste (celle de Bruce).

– Stark, Tony Stark est avec lui, répond Steve. Tony Stark est avec lui, répète-il pour Bruce.

– T'es sûr? demande Clint.

– Certain. Je l'ai interrogé en personne l'autre jour. C'est lui. Qu'est-ce qu'on fait? On intervient?

– On n'a aucune raison d'interve… Putain! C'est des flics qui sont avec lui!

– Où?

– Ils sont en civil mais c'est deux types des stups, je les reconnais. Bruce, tu m'entends? Il y a deux types des stups avec eux.

Pourquoi tu t'étonnes?

– Je m'étonne pas mais…

Clint s'interrompt. Quelque chose ne va pas.

Et puis, tout se passe comme au ralenti.


Loki marche aux côtés de Stark. Natasha est devant eux. Derrière, cinq ou six hommes à Loki et deux policiers. En retrait, il y a un groupe d'une dizaine de personnes.

Steve et Clint voient un homme émerger du groupe et s'approcher. L'homme a une arme en main. Natasha se retourne à ce moment-là (et heureusement que Steve est trop aspiré par la scène).

En un quart de secondes, elle est derrière Loki (parce que sinon, sinon, Steve aurait remarqué la main de Clint qui se pose sur son arme de service).

L'homme braque son arme sur elle.

Et même si c'était comme au ralenti, Clint et Steve ne comprennent pas totalement ce qui se passe.

Natasha lui tord le bras (celui qui tient l'arme). L'homme se plie de douleur. Elle frappe l'arrière de sa nuque. Et l'homme tombe à genoux, puis le visage contre le trottoir.

Un autre homme fonce vers Natasha, lame en main. Elle attrape son bras. Elle le tire vers soi. Puis elle le retourne, dos contre son corps à elle. Elle serre son cou de son avant-bras.

Я знаю тебя. На кого работаешь, сука? *

L'homme de tout à l'heure se relève. Natasha lâche le cou de sa victime. De ses deux avant-bras, elle frappe le bras de l'homme. Elle lui colle un direct. L'homme perd son équilibre sous la violence du coup. Le pied droit de Natasha se glisse sous le pied levé de l'homme et pousse. Il se retrouve projeté un mètre en arrière.

Tony ne comprend pas ce qui se passe.

Les mains de Loki se mettent à parcourir rapidement le corps de Tony. Elles se glissent dans ses vêtements, fouillent ses poches (Tony se sent étrangement excité) (Tony se sent confus, également), cherchent quelque chose avec frénésie.

Enfin, Loki trouve. Il trouve une arme.

De manière experte, il l'empoigne, la pointe sur l'un des hommes (le premier) et tire. Trois coups. Il l'atteint à la tête. Le sang gicle.

Et il a tiré sans ciller, il a tué de sang-froid sans hésiter une seconde, tenant le revolver d'une main ferme.

Les yeux de Tony vont du cadavre aux mains de Loki. Il porte ses foutus gants.

– C'est mon arme, enflure!

– Problème?

– Aucun. A PART MON PUTAIN DE NOM ECRIT SUR LES BALLES! Et que tu n'as laissé aucune empreinte sur l'arme! Je rêve, putain…!

Les yeux de Loki se mettent à briller d'une lueur malsaine. Il a un sourire horrifiant sur les lèvres.

– Oh, alors comme ça, on a peur?

– Espèce de…

– T'as cru que ça allait être de tout repos que de travailler avec moi? Un peu de stress dans la vie douillette et sans risque de monsieur Stark le milliardaire?

Loki Laufeyson utilise toujours les armes des autres. Et Loki Laufeyson porte toujours des gants

Dans l'oreille de Stark, Loki chuchote:

– Allons parler en… privé…

Et en moins de deux minutes, tout le monde se disperse. Et même le cadavre a disparu.

Il n'y a plus un chat devant Le Fard.


Dans la voiture, Steve et Clint n'en reviennent toujours pas. Tout s'est passé en un court laps de temps. Après, il y a eu une bousculade générale et la minute d'après, ils se sont tous évaporés.

– On intervient? fait Steve.

– On intervient pour quoi? Ramasser le type mort qui n'est plus là ? Interroger les témoins qui ont disparu et qui n'ont rien vu? Oh, bordel… Ces foutus…

La scène se rejoue dans la tête de Steve. Et il y a un détail…

Un détail…

– Attends. Attends, je crois que… Banner? Banner, tu m'entends?

Grésillement.

– Banner? Tu me reçois?

Depuis la radio, on entend un grésillement, puis: oui?

– Banner. Appelle le Chef. Je crois que je viens de trouver c'est quoi le problème de Laufeyson.

Et la voix grésillante de Bruce répond: non, les gars, laissez tout tomber, venez au poste, vous n'allez pas y croire.


*Traduction: "Je te connais. Pour qui tu travailles, salaud?"