Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE IV
Hiroshi engagea sa moto dans la petite allée herbue qui flanquait sa maison et coupa le contact une nouvelle soirée de travaux en perspective… Il déverrouilla la porte d'entrée mais une fois dans le hall, il retint Suguru qui partait se changer.
« Une minute, Fujisaki. Nous devons parler. »
Le coeur du claviériste s'emballa et il lutta pour conserver un air impassible ; il ne se rappelait que trop bien la conversation de la veille entre Nakano et Mizutani.
« Je vais être bref. Mon bail se termine dimanche et il nous reste encore des tas de choses à faire. Nous devons revoir nos priorités. »
Ah, il veut parler de la maison… songea Suguru, soulagé mais déçu en même temps.
« Je propose de laisser tomber le rez-de-chaussée un moment et de nous focaliser sur la salle de bains et au moins une chambre. Il nous faudra aussi une pièce propre pour nos instruments et nos vêtements. En outre, va falloir penser au déménagement.
- J'ai commencé à faire des cartons et je n'ai pas beaucoup de meubles.
- Pareil pour moi. Alors, samedi matin, je passerai chez toi avec mon frère charger tes affaires. Comme on commencera par déménager les miennes, tu pourras même rester au lit un peu plus longtemps.
- Non ! Je veux vous aider ! protesta le jeune garçon, désireux de contribuer à l'effort collectif.
- Crois-moi, profites-en, on n'a pas eu de grasse matinée depuis un bout de temps et dormir te fera du bien.
- Et vous ?
- Moi je dormirai plus tard une autre fois. » Hiroshi retira sa veste en jean et la suspendit à une patère dans l'entrée. « Pour les pièces… Je vais m'occuper des deux chambres que Sakura et toi avez nettoyées. Après, si tu veux en tapisser une plutôt que la peindre, tu choisiras le papier qui te plaît et on le posera. Au programme de ce soir, donc : enduit pour moi et je te laisse le nettoyage. On ne devrait pas terminer tard, comme ça… comme ça tu pourrais peut-être dîner chez moi et… et on pourra regarder un épisode ou deux de Queer as Folk. C'est soft, ne t'inquiète pas. »
S'il n'afficha qu'un petit sourire, Suguru se sentit bondir intérieurement à cette proposition plus qu'alléchante et inattendue.
« Avec plaisir ! répondit-il sans hésiter. Quoi ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
- Je pensais que tu insisterais pour qu'on progresse dans les travaux.
- Il faut savoir se ménager. En attendant, arrêtez de me distraire et mettons-nous au travail. Plus vite fini, plus vite partis comme vous dites. »
Le guitariste le regarda s'éloigner. Peut-être s'était-il trompé sur son collègue, en fin de compte ; il ne l'avait pas cru aussi ouvert. Mais, ils ne se connaissaient pas, après tout. Sentant le regard gris encore sur lui, Suguru inspira profondément et se retourna.
« Cessez donc de me fixer comme ça. Je vais finir par croire que c'est vous qui avez des vues sur moi… monsieur Nakano », ronronna-t-il avec un petit clin d'oeil avant de disparaître dans les escaliers. Ce qu'Hiroshi ne vit pas c'est qu'il était écarlate après avoir tenu des propos dont il ne se serait jamais cru capable ; mais s'il avait un maigre espoir de sortir avec celui qui occupait ses pensées, il devait tout mettre en oeuvre pour y parvenir.
Ils en eurent rapidement fini avec leurs travaux et se hâtèrent de rentrer à Tokyo. Hiroshi habitait dans un petit immeuble du quartier de Shinjuku, relativement à l'écart des grandes artères bruyantes et commerçantes, et Suguru ne se tenait plus d'impatience à la perspective de découvrir pour la première fois le logement de son amour secret - et ce même s'ils allaient sous peu habiter ensemble.
« Il faut m'excuser pour le désordre mais… je suis en plein déménagement », plaisanta le guitariste en poussant la porte de son appartement, dont la décoration intérieure semblait se résumer à des amoncellements de cartons. Même le modeste coin cuisine paraissait vide, et il était clair que l'occupant des lieux en était tenu, depuis quelques temps, à consommer des repas tout préparés ou lyophilisés.
- Je vois que nous avons eu raison de prendre des plats à emporter, votre cuisine ressemble à un grand néant, commenta Suguru.
- « Le vide est tout-puissant car il peut tout contenir », cita son camarade d'un ton docte.
- Alors mon estomac est un grand vide. Surtout pour les sucreries », dit amoureusement le claviériste en rangeant deux énormes parts de gâteau au chocolat dans le réfrigérateur.
Ils eurent tôt fait de vider leurs bentô puis s'installèrent sur le canapé, l'assiette de dessert devant eux, et lancèrent la série. Cependant, la fatigue des trois dernières semaines eut raison d'eux et ils s'assoupirent presque aussitôt. N'était-ce pas leur première soirée de repos depuis trois semaines ? Impossible de lutter contre le sommeil. Quand Suguru ouvrit les yeux, il avait la tête appuyée sur quelque chose de moelleux. De moelleux et de chaud. À l'écran, une présentatrice interviewait un chercheur sur l'ADN et au-dessous défilaient les derniers cours du Nikkei. Tout lui revint lentement en mémoire ; il était chez Hiroshi, ils avaient mis un DVD et… ils s'étaient endormis, tous les deux visiblement. Il referma les yeux et se blottit davantage contre le jeune homme, savourant le contact.
« Attends, je vais me mettre autrement, ce sera plus confortable. »
Suguru sursauta ; ainsi son camarade ne dormait pas. Il se redressa d'un bond, comme sous l'effet d'une décharge électrique.
« Je… je ferais mieux de rentrer », bredouilla-t-il, tout ensommeillé. Hiroshi secoua la tête.
« Tu as vu l'heure ? Tu crois que je vais te laisser sortir seul dans ce quartier à quatre heures et quart ?
- Vous… vous me proposez quoi ?
- Je suis trop crevé pour te ramener mais… tu peux rester. »
Avant même d'avoir de réponse, le guitariste lui caressa la joue.
« C'est mignon. Tu as les plis de ma chemise, dit-il avec un petit sourire.
- Je…
- Tu as la peau douce en plus. Allez, viens contre moi, on se rendort. » D'autorité, il l'attira contre lui et referma son bras.
Suguru n'osait plus bouger. Il était pétrifié mais c'était merveilleux, il dormait contre celui qu'il aimait. Tout se passait pour le mieux pour lui, décidemment.
XXXXXXXXXX
Les téléphones des deux garçons sonnant de concert, les tirèrent de leur bienheureux sommeil. Sakano, leur producteur, et K, leur manager. Il était 9h30 et ils avaient près d'une heure de retard ! Ils se douchèrent à la hâte et partirent en trombe pour N-G sans même avaler un café. Shuichi pâlit en les voyant arriver ensemble, sa Némésis portant des vêtements de son meilleur ami.
« Oui, nous avons passé la nuit ensemble… » lui souffla sournoisement Fujisaki, avec un cri intérieur de victoire.
Shuichi ne marcha pas ; il courut littéralement et, après un instant de stupeur totale, il se rua sur Hiroshi avec un glapissement incrédule et horrifié.
« HIROOO ! Dis-moi que c'est pas vrai ! l'agressa-t-il en le saisissant par le col de son tee-shirt.
- Quoi ? s'enquit le guitariste sans comprendre en tentant de se défaire de l'étreinte de son meilleur ami.
- Fujisaki ! Tu… T'AS COUCHÉ AVEC LUI ! »
Sakano et K se retournèrent d'un même mouvement vers l'auteur de cette déclaration tonitruante, le premier clairement choqué et le second plutôt amusé. Suguru, lui, s'était glissé derrière son synthétiseur et se contenta de lancer un sourire narquois au leader du groupe.
« Je n'ai couché avec personne, répondit Hiroshi avec un calme imperturbable. Tu peux m'expliquer d'où tu sors cette idée, encore ?
- Mais… » Shuichi relâcha son camarade qui recula d'un pas et se remit en ordre. « Mais c'est Fujisaki qui m'a dit que vous aviez passé la nuit ensemble !
- Shu, arrête avec cette histoire. Tu es franchement lourd, maintenant, fit Hiroshi en prenant sa guitare sur son support. Fujisaki a dormi chez moi, c'est tout. Et si on est en retard, c'est parce qu'on était crevés à cause des travaux alors le mieux c'est encore de se mettre au boulot histoire de ne pas perdre encore plus de temps. »
Penaud, Shuichi n'insista pas mais décocha un regard furibond à Suguru qui lui renvoya un sourire goguenard. Au point où en étaient leurs rapports, toute vengeance était bonne à prendre.
XXXXXXXXXX
Profitant d'un petit instant de pause, tandis que Shuichi envoyait un message à Yuki et que Suguru était parti aux toilettes, Hiroshi se rendit aux distributeurs automatiques installés à chacun des étages. Il hésitait entre prendre un thé ou un café glacé quand quelqu'un, qui s'était glissé dans son dos à pas de loup, se jeta sur lui avec un gloussement.
« Salut Hiro-chou ! Ça faisait un bail qu'on ne s'était pas vus ! »
Le guitariste se retourna vers son « assaillant » : une jolie jeune fille aux cheveux noirs teintés de bleu et aux charmes outrageusement mis en valeur par un bustier et un short coordonnés.
« Yuka-chan ! Comment vas-tu ? » la salua-t-il en se garant vivement, sachant quelle allait être la réaction de l'adolescente qui, en effet, lui décocha un coup de poing dans le biceps.
« Je t'ai dit cent fois de ne pas m'appeler comme ça, ça fait demeuré !
- Dans ce cas, arrête de m'appeler « Hiro-chou », les gens vont finir par croire des choses fausses sur notre compte.
- Mais tu es libre maintenant, pas vrai ? Alors rien ne m'empêche de tenter ma chance. Quoi, je ne te plais pas ? Ne vas pas me faire croire que je ne suis pas ton type de nana… ronronna la jeune fille en se pressant tout contre le guitariste. Tu sais très bien que si jamais je décide de t'épingler à mon tableau de chasse… je le ferai. Et je t'aurai. »
Yukari Honda, bassiste de charme du groupe de lolitas gothiques Bloody Jezabel, était connue pour collectionner les conquêtes ; trouvant Hiroshi très à son goût, elle lui avait fait des avances qu'il avait repoussées, ce qui ne les avait pas empêchés de rester en bons termes. Et puis, on ne pouvait jamais jurer de rien, n'est-ce pas ?
« Il paraît que tu as acheté une maison ? enchaîna la musicienne en prenant une pose aguicheuse, accoudée au distributeur de friandises. Tu vas être bien seul au milieu de toutes ces grandes pièces vides, il te faudrait une compagnie…
- Les nouvelles vont vite, constata Hiroshi. Navré de te décevoir, mais j'ai déjà trouvé quelqu'un pour me tenir compagnie.
- Quoi ? C'est qui ? Je la connais cette garce ?
- Ce n'est pas une fille, c'est Fujisaki. Il s'est proposé pour être mon colocataire et il m'aide à retaper la maison en échange d'un loyer modéré. Je ne sais pas mais… je te vois mal en train d'abattre des murs à la masse… susurra le jeune homme d'une voix amusée en laissant glisser son regard sur les courbes avantageuses de la nymphette.
- Mais tu sais, je suis très sportive. L'effort physique ne me fait pas peur… »
« Ah Yukari, tu es là ! Je t'ai cherchée partout. La répétition a repris et Nana est déjà en train de râler. Bonjour, Nakano. »
Une adolescente, petite et menue, au visage encadré par des mèches rouges, s'inclina devant le guitariste avec vivacité.
« Bonjour, Miki-chan », la salua celui-ci, amusé. La benjamine du groupe lui faisait penser à Suguru, une version féminine plus ouverte et dynamique mais somme toute plutôt ressemblante.
« J'arrive, j'arrive, fit Yukari en abandonnant sa posture lascive. Au fait, Nakano, ça te dit de nous accompagner boire un verre ce soir, après le travail ? Juste histoire de discuter, entre collègues.
- Hé bien, c'est que j'avais prévu d'aller continuer les travaux de ma maison. J'emménage samedi et…
- Allons, allons, on ne refuse pas l'invitation d'une femme. Et Nana ne sera pas là, si tu veux tout savoir. Juste Miki, Fumie et moi. Tu peux transmettre l'invitation à tes potes, Miki sera aux anges si son Fujisaki adoré se joint à nous, déclara la bassiste. Je compte sur toi ?
- C'est d'accord, obtempéra Hiroshi. À ce soir, les filles. »
XXXXXXXXXX
Si Nana Ito, la chanteuse des Bloody Jezabel, était d'un tempérament querelleur et désagréable, ses collègues étaient radicalement différentes bien qu'ayant chacune un caractère bien affirmé. Et si Yukari paraissait avoir fermement jeté son dévolu sur Hiroshi, Miki soupirait après Suguru. Fumie Yamaguchi, la claviériste du groupe, s'accommodait quant à elle de sa condition de fille casée et observait avec amusement les efforts déployés par ses amies pour parvenir à séduire leurs proies respectives.
« Tu me feras visiter ta maison une fois que tu seras installé, Hiro-chou ? Je pourrai t'aider à choisir la meilleure chambre… roucoula Yukari en léchant l'extrémité de la paille de son café glacé.
- Quand tu auras vu l'état du chantier ça m'étonnerait que tu aies envie d'y rester, gloussa Hiroshi.
- Quoi, c'est une ruine à ce point ? intervint Fumie. Elle était abandonnée ou quoi ?
- Non, pas vraiment. Seulement, elle est restée un certain temps inoccupée et les anciens propriétaires n'ont pas fait beaucoup de travaux.
- Et ils avaient des goûts cauchemardesques en matière de décoration… commenta Suguru entre ses dents au souvenir de la tapisserie vert pâle à fleurs saumon qu'il s'était échiné à enlever dans l'une des chambres.
- Il y a peut-être des vices cachés, fit Miki, qui avait l'esprit pratique. Peut-être que la toiture est endommagée… Ça ne fait rien, tu pourras toujours venir dormir chez moi si ça arrive, Fujisaki. »
Fumie avala une cuillerée de sorbet à la pastèque.
« C'est une proposition ferme, Fujisaki ! Tu devrais peut-être accepter, qui sait ? En plus, Miki fait très bien la cuisine. »
Suguru, qui semblait jusque là absorbé par la dégustation de sa glace chocolat-menthe, décida subitement qu'il était temps de mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes. Peut-être était-il dans l'erreur la plus totale ; peut-être s'imaginait-il des choses complètement fausses. Mais l'occasion n'était pas plus malvenue qu'une autre, et au moins il serait en paix avec lui-même, ce qui serait déjà une bonne chose.
« Hé bien… tu es quelqu'un d'adorable, Miki-chan, et j'aurais accepté ta proposition avec plaisir si je n'avais pas été de l'autre bord », répondit-il posément, le cœur battant la chamade. La jeune fille le regarda avec de grands yeux, interdite, tout comme ses camarades.
« Quoi ? dit-elle, incertaine.
- Je… préfère les garçons, clarifia Suguru, le visage neutre et détendu en apparence alors qu'il luttait pour rester impassible, atrocement gêné.
- Oh. Alors… c'est vrai que tu as le béguin pour Yuki ? s'enquit Hiroshi, qui ne s'était jamais douté de rien et avait pris pour de simples affabulations les insinuations de Shuichi.
- Pas du tout. Mais… toutefois, il n'y a pas que du faux dans ce que prétend monsieur Shindo à mon sujet. »
Estimant qu'il était allé aussi loin que ce qu'il lui était possible de le faire, le jeune garçon adressa un petit sourire à son camarade et se remit à la dégustation de sa glace. C'était dit. Au moins en avait-il terminé avec les dissimulations.
À suivre…
« Le vide est tout-puissant car il peut tout contenir. » Citation extraite du Livre du thé de Kakuzô Okakura, érudit ayant contribué au développement des arts japonais.
