Zaluuuut ! Je suis revienduuuu ! Pour ceux qui se demandent pourquoi ce texte avait disparu, ou qui le découvrent dans son intégralité aujourd'hui : j'en avais utilisé une version épurée d'un bon quart pour participer à un concours de Short Edition. Le règlement interdisant, et c'est bien normal, de faire apparaître le texte destiné au concours ailleurs, je l'avais donc masqué ici. Mais maintenant que j'ai été éliminé aux portes de la Finale, j'emmerde leur règlement, et je vous le remet ici.

Alors en guise de réponse, je fais un topo persos :
– Drakensberg : Un personnage va bientôt revenir (Dans ELM-3). Et pas celui qui vous pensez !
– Mighty Adler : Andreas et sa bande vont bien sûr être des personnages récurrents, Mighty Adler étant à ELM ce que Durmstrang est au Parfum des Arums (et même plus, en l'occurence).
– Poudlard : Ophélia et Sandra sont des Blanches dans le tome 6 de Renouveau (j'ai hâte de les revoir), donc je ne peux rien pour vous, étant donné que le tome 6 est mon tome 8. Pour les autres, à voir, dans longtemps.
– Pour la suite : L'OS de BeauX sera centré sur un personnage qu'on connaît déjà, mais pas un personnage principal (du moins pas un Augure), et pas un·e Aloysia. Celui de Salem sera sur un·e sang-mêlé·e, toujours réparti en 2015 donc durant le 3rd grade d'Amidala Kent (oui, parce que les Wiccans de Salem se passent en 2012-2013, du coup) qui ne sera pas préfète, mais aura un certain rôle. Et une info supplémentaire en fin de chapitre.

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4) Australie : Campus Flottant d'Arnhem

Nyurapayia Nakamarra jeta un regard désolé à sa tong cassée. Elle était tellement pressée qu'elle n'avait pas vu le rocher, et avait violemment trébuché. Aussi c'est pieds nus, tenant ses chaussures à la main, qu'elle rentra au village. Elle pénétra dans la demeure familiale, et alla embrasser son grand-père.

– C'est quoi ça ? s'enquit le vieillard en essayant de lui arracher les tongs des mains.

– Je suis tombée, c'est pas grave, répliqua Nyurapayia en essayant de les garder.

– Donne-moi ça, grogna-t-il en tirant un coup sec. Voyons… ce n'est pas si grave ! Donne-moi ma baguette.

– Elle est où, Grandpa ?

– Sur la table, à côté de la boîte de graines de kurrajong.

La jeune fille prît la vieille baguette usée sur la table, et la donna au vieil homme.

Reparo. Maintenant remets-les, avant que ta mère ne se pose de questions.

– Merci Grandpa ! T'es le meilleur !

– Puis-je savoir pourquoi tu courais ?

– Papa a dit qu'il m'emmenait à Arhnem ce soir ! Je dois préparer mes valises !

– Ha ha ha, bonne chance alors ! rit son grand-père de bon cœur. Je me rappelle, ma rentrée. Il a fallu huit jours pour rejoindre un point d'ancrage ! On l'a manqué trois fois ! Faut dire aussi que mon père ne possédait pas de voiture, et qu'on ne pouvait voler en balai que la nuit à cause des Moldus.

– Papa serait bien en mal sans voiture, souligna sa petite-fille. Il est chauffeur de taxi longue distance…

– Je sais bien, je ne suis pas encore sénile ! gronda le vieil homme. Enfin, quelle déchéance tout de même ! À mon époque, aucun sorcier ne se serait abaissé à faire un travail moldu !

Nyurapayia haussa les épaules.

– Ça paie les factures. Et puis à t'entendre, il aurait bien pu y pleuvoir des kangourous phosphorescents géants, ton époque aurait quand même été mieux que la nôtre. Tu n'es qu'un incorrigible nostalgique, Grandpa.

– Je t'en ficherais, moi, de la nostalgie ! Allez, file de là, sale gamine ! Tu n'as pas des valises à faire, par hasard ?

– À ton époque, on les faisait comment, les valises ? Avec un boomerang à moustache ?

– Déguerpis ! la gronda faussement son grand-père, lui tirant un ricanement. Sale mioche, va…

Dans sa chambre, Nyurapayia se jeta sur son lit, encore hilare. Elle fut interrompue par une idée intense, qui la laissa silencieuse. Dans quelques heures, elle partirait en direction de la réserve aborigène d'Arnhem, quelque part au Nord. Non seulement elle verrait la mer pour la première fois de sa jeune vie, mais elle y passerait en plus toute son année, et les suivantes. En effet, L'École Australienne pour jeunes sorciers et sorcières de la communauté d'Arhnem avait la particularité d'être construite sur un immense radeau qui, tout au long de l'année, dérivait sur les mers australes, et ne rejoignait les côtes bordant la réserve aborigène d'Arnhem qu'en fin janvier – début février, le temps que tous les élèves puissent rejoindre l'école. Celle-ci dépendait en effet entièrement des marées, ainsi que du danger d'être aperçue par les moldus, et monter à temps sur le radeau relevait du défi. Cette particularité, unique au monde, lui valait le surnom sous lequel elle était la plus connue : le Campus Flottant d'Arnhem.

Le soir même, le père de Nyurapayia rentra du travail, et à peine avait-il passé la porte qu'une tornade de cheveux noirs s'abattit sur lui.

– Papaaa ! s'écria Nyurapayia. On va à Arhnem !?

– Doucement, doucement ! s'amusa son père. Laisse-moi au moins le temps de souffler un peu, petite chipie !

Tout le temps que son père prit pour se reposer du long trajet qu'il venait d'effectuer, Nyurapayia trépigna d'impatience. Lorsqu'enfin il termina son café et commença à se lever, Nyurapayia fut si rapide qu'il la soupçonna un temps d'avoir transplané dans son taxi. Anatjari sourit à cette idée. Aussi doué eut-il été au même âge, il n'avait pas maîtrisé le transplanage avant l'âge de vingt-quatre ans, et n'avait jamais passé le permis. Quand son épouse avait été hospitalisée suite à un grave accident de balai, il avait dû renoncer à ses rêves, et trouver du travail dans le monde moldu. Depuis, il y était toujours, et sa femme, handicapée, ne parvenait pas à trouver de travail. Elle passait la plupart de son temps à la grande maison centrale, à tisser avec les femmes du village.

– On va dire au revoir à ta mère avant de partir ?

– Nan, on se dépêche, refusa catégoriquement Nyurapayia, avant de remonter sa vitre.

Le sujet était clos. Évidemment. Là où certains pleuraient un parent décédé, Nyurapayia avait elle aussi été élevée par un seul parent, ou plutôt deux, si l'on comptait son grand-père. Mais sa mère, bien qu'en vie, et habitant le village, n'avait jamais rien fait pour elle. Clairement, Wintjiya Napanangka ne ressentait pas le moindre sentiment envers sa fille, sinon un vague agacement lorsque celle-ci lui rendait visite. Sa fille lui rendait bien, ayant au fil des années transformées l'amour filial en une haine froide.

– C'est ta mère, tout de même, tenta d'insister Anatjari, en prenant place derrière le volant.

– Ce détail ne l'a guère chiffonnée, ces onze dernières années ! répliqua Nyurapayia d'un ton neutre.

– Comme tu voudras.

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Pendant tout le trajet, Nyurapayia ne parla guère. Lorsqu'ils arrivèrent à la frontière de la réserve et que son père stoppa la jeep-taxi devant la barrière, elle ne put se retenir plus longtemps.

– Ils vivent en cage !? d'indigna-t-elle.

– C'est une protection, expliqua son père. Le gouvernement moldu croit qu'il s'agit simplement de frontières pour la réserve. En vérité, l'important n'est pas la frontière, mais les points de passage obligatoire. C'est le système idéal pour soumettre tout touriste moldu à un sortilège d'amnésie partielle.

– Mais tout de même, tous ces barbelés…

– Personne n'habite de ce côté de la réserve. Personne ne les voit au quotidien, comme on verrait les murs d'une prison. Et tu verras, quand le désert ne sera plus le seul paysage, tu comprendras. Tu te rappelles ce qu'est une forêt ?

– Euh oui, c'est un endroit où on trouve des centaines de très grands arbres très verts. Mais… ça n'existe pas, hein ?

– Tu verras, soit patiente, conclut Anatjari.

Après plus de dix minutes d'attente, un vigile vint enfin frapper à la vitre du taxi. C'était un homme aussi noir de peau qu'eux, mais sa tenue n'avait rien d'Aborigène : c'était un uniforme militaire de patrouilleur des sables. Celui-ci fit un salut militaire, et s'enquit :

– Bonsoir, Sir. Cette zone est un sanctuaire protégé à accès restreint. Disposez-vous d'une autorisation ?

– Bien sûr, la voici, répondit sobrement Anatjari, en sortant sa baguette. Anatjari Tjupurrula, j'accompagne ma fille Nyurapayia Nakamarra pour la rentrée.

– Bien entendu, Sir. Le point d'ancrage actuel est au grand quai, à l'Ouest de Milingimbi. Si vous manquez le radeau, le prochain est prévu à Maningrida, puis dans la crique de l'Île Warruwi. Ensuite… je ne garantis rien. Un gros grain est prévu, je pense qu'ils joueront la prudence en regagnant temporairement les grands fonds. Après, ils devront sûrement revenir sur Yirrkala. C'est là que j'irais, en tout cas, si j'étais vous.

– Merci pour tous ces renseignements. Le marché est encore ouvert ?

Le soldat sortit un étrange instrument de sa poche, qui ressemblait à une fusion entre une boussole et un planétaire. Il sourit.

– Le marché ferme dans deux heures et demie. Vous avez le temps de faire vos achats.

– Merci, bonne soirée à vous.

– Bonne chance pour l'embarcation, jeune fille. Au revoir, Sir.

Le soldat alla ouvrir la barrière, et Anatjari redémarra la jeep. Il s'engagea sur la route sur quelques centaines de mètre, avant de tourner sur un sentier de terre un peu cahoteux. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent à un village qui ressemblait au leur. Mais la grande maison centrale était immense, et n'avait pas de mur. En fait, lorsqu'ils s'approchèrent, Nyurapayia se rendit compte que l'immense toit lévitait sans le moindre support au-dessus d'un marché qui comptait des dizaines d'exposants, et des centaines de clients. Aux Aborigènes en tenue traditionnelle se mêlaient des citadins, noirs ou blancs, mais tous vêtus d'une manière étrange : ils portaient des sortes de toges de couleurs pastel, des sandales de cuir, et des colliers de toutes sortes, de bois et de métal. Un marchand, un homme roux bedonnant, à la peau aussi pâle que celle de Nyurapayia était sombre, les héla :

– Hé mon p'tit Monsieur, ça vous dit, des tripes de dragon ? C'est un ingrédient rare, dans la région !

Anatjari se faufila entre les clients pour y jeter un œil. Le marchand émit un couinement étouffé.

– Pardonnez-moi, mon grand Monsieur. Alors, ces tripes vous intéressent ?

L'Aborigène sourit de toutes ses dents. Du haut de ses deux mètres quinze, il avait l'habitude d'impressionner, malgré son corps râblé. En fait, il ressemblait à une immense marionnette d'ivoire, et s'il ne se promenait pas en pagne, mais en chemise blanche et en jean brun, la quantité impressionnante de colliers de bois, et les anneaux parcourant hélix, scapha, anti-hélix et lobe de ses deux oreilles ne laissait aucun doute quant à ses origines.

– En fait, je me demandais si vous vendiez des ingrédients de potions pour les élèves de première année.

– Ah, bien sûr ! s'exclama le marchand. Hum, je n'ai plus la liste exacte en tête…

– La voici, répondit Anatjari en lui tendant un morceau de parchemin.

– Merci bien ! Alors… foie de chauve-souris, classique… yeux de tritons, évidemment… je vois que vous avez fait quelques ajouts ! 1 kg d'Ingrédient Standard ?

– Ma fille va suivre l'enseignement des guérisseurs, expliqua Anatjari.

– Ah, ceci explique donc la présence de la sauge et de l'ambroisie ! Ambroisie… ça va vous coûter cher, ça. Dites, vous avez au moins de quoi payer ?

Sans un mot, Anatjari jeta une lourde bourse sur le comptoir. Le marchand en tira les cordons. Elle était pleine de gallions. Un sourire carnassier apparut sur le visage du marchand. Anatjari récupéra sa bourse d'un geste vif.

– D'abord la liste. Ensuite on verra pour les suppléments, selon votre stock.

– Il sera fait tel que vous le souhaitez, Messire ! s'inclina le marchand.

Il s'affaira ensuite à compléter la commande. Puis il sortit un coffret de sous son comptoir, et après avoir jeté un regard de chaque côté, l'ouvrit discrètement.

– J'ai la quelques ingrédients… rares qui pourraient intéresser Messire.

– Rares, hein ? Le mot exact ne serait pas interdits, par hasard ?

– Vous ne faites pas partie du Contrôle des Commerces, tout de même ! s'affola le marchand.

– Je vous donne deux gallions pour le venin de manticore.

– Deux gallions !? mais ça en vaut au moins quinze, un tel flacon !

– Je doute que les treize gallions de différence ne suffisent à payer l'amende que vous risqueriez si je vous dénonçais au vigile, là-bas.

– Vous êtes un homme cruel, s'offusqua le marchand, sortant tout de même le flacon du coffret, avant le cacher à nouveau.

– Voici vos deux gallions, plus l'argent pour les ingrédients de la petite.

Anatjari prit un sac en papier sur le comptoir du marchand, et y jeta le flacon de venin au fond, avant de le cacher sous les ingrédients de la liste. Il s'éloigna ensuite du comptoir d'un pas agile.

– D'où vient tout cet argent ? Pourquoi t'as acheté ce venin ? Tu allais vraiment le dénoncer ? On va où ? mitrailla Nyurapayia.

– Olà ! la stoppa son père. Si tu poses encore une question, je vais oublier la première ! Alors, déjà…

Il ouvrit la bourse remplie d'or. Il plongea la main dedans… et en ressortit une sorte de coque de bois sculptée et peinte, qui donnait l'illusion que les quelques gallions de sa bourse reposaient sur un véritable tapis d'or.

– Les marchands tendent à être beaucoup plus arrangeants s'ils croient leur interlocuteur riche. Ça, c'est mon père qui m'a appris ce coup. Ensuite, ce venin est un poison mortel si puissant qu'utilisé dans une potion correctement préparée, avec les anti-venins appropriés, on en tire un effet surpuissant, au-delà de ce qu'on tirerait d'un simple venin de serpent. J'ai lu une histoire étant jeune, qui contait la mésaventure d'une jeune sorcière allemande s'étant piquée le doigt sur un fuseau enduit d'un philtre de Mort-Vivante préparé avec du venin de manticore dans lequel on avait fait infuser des bézoards. Le philtre était si puissant qu'il a fallu cent années pour la réveiller.

– Elle devait être si vieille ! s'écria sa fille.

– Ce n'est qu'un conte, petite tête. Pour ta troisième question, non je ne l'aurais pas dénoncé. Mais l'important, c'était que lui le pense. Et enfin, nous allons… ici.

Il s'était arrêté devant le stand d'une baguettiste. C'était une vieille femme, dont les cheveux blonds se ternissaient au niveau des racines et le visage était ridé comme un fruit trop mur, mais dont les yeux jaune pâle semblaient sans âge.

– Une baguette magique, pour de vrai !? s'exclama Nyurapayia.

– Eh bien en réalité… non. J'en ai beaucoup discuté avec ton grand-père… et il nous a semblé que tes dispositions naturelles t'amenaient sur la voix des guérisseurs.

– J'avais bien compris, d'où les ingrédients supplémentaires, l'interrompit la jeune fille.

– Oui, reprit Anatjari. Mais tu as un don certain, et il ne faudrait pas le mépriser, même si tes connaissances en herboristerie sont très impressionnantes. Je parle bien sûr de ton talent en magie élémentaire. C'est pourquoi… j'aimerais t'offrir un bâton de pluie chamanique, plutôt qu'une simple baguette.

Il y eut un moment de flottement, durant lequel Nyurapayia eut l'impression que tout son s'était éteint. Puis, alors qu'elle se jetait violemment dans les bras de son père, il y eut comme une explosion sonore. C'était le bruit du marché qui revenait d'un seul coup, ponctué de son cri de joie.

– Merci ! Merci ! Merci tellement !

– Olà, du calme petite tête ! On va déjà demander à la dame ce qu'elle a.

Ayant suivi la conversation, la marchande avait déjà sorti plusieurs bâtons de pluie sur son comptoir.

– Celui-là, lâcha Nyurapayia d'un ton déterminé.

– Tu es sûre ? Tu ne veux pas jeter un œil aux aut…

– Non, coupa-t-elle sèchement. Celui-là.

– Que penses-tu de l'essayer ? proposa la marchande.

– Je ne suis pas sûr que… commença Anatjari.

Mais Nyurapayia s'était déjà emparé du bâton. Il était fin, racé… un peu grand pour elle pour le moment, mais elle n'était qu'à l'aube de sa croissance. À l'extrémité, un nœud particulièrement large avait été creusé et sculpté, et à travers le tissage de crins de licorne, on devinait un minuscule dingo assis. Au bout du bâton surgissait une tresse, qui semblait elle aussi faite de crins de licorne. À l'extrémité de la tresse pendait trois plumes brillantes. L'une rouge orangée, l'autre bleue électrique, et la troisième, bleue et blanche, parcourue de nervures sombres.

– Une plume de phénix pour les humeurs chaude, une de son cousin des glaces pour les humeurs froides, et une de Jobarbille pour l'esprit, commenta Nyurapayia d'une voix absente.

– Vos connaissances m'impressionnent, jeune fille, commenta ta marchande.

– C'est de l'eucalyptus ?

– Évidemment.

Nyurapayia détailla encore une fois le bâton, puis se mit soudain à l'agiter doucement en traçant des arabesques compliquées. Elle l'abattit soudainement en direction d'un arbrisseau en bordure de village, qu'on apercevait depuis le stand. Un éclair surgi de nulle part s'abattit sur l'arbre, y mettant le feu. Une pluie étrangement localisée, se limitant à la proximité directe du buisson, s'abattit, éteignant le feu naissant. Nyurapayia se tourna vers le stand, où la marchande tenait en main un bâton. Celle-ci mit fin à la pluie d'un geste, et reposa le bâton.

– Si tu pouvais éviter de prendre l'habitude de faire des feux, rit la marchande. N'oublie pas que l'école se trouve sur un radeau de bois !

– Désolée, s'excusa Nyurapayia.

– Pas de souci ! Je vois que ce bâton est fait pour toi. Alors ?

– Combien je vous dois ? demanda Anatjari.

– Vingt gallions. Je vous offre un flacon de cire d'entretien, et un chiffon auto-nettoyant.

– Merci beaucoup, bonne soirée à vous !

– Que les Anciens vous accompagnent, salua la marchande en posant le dos de son poing sur son cœur.

– Qu'ils guident votre chemin dans la nuit, répondit Anatjari de même, souriant en découvrant que la britannique était au fait des salutations traditionnelles.

Maintenant qu'elle déambulait dans les allées du marché, son bâton de pluie à la main, Nyurapayia était aux anges, et ne semblait plus se préoccuper du reste. Son père achetait toutes ses affaires, et lui tendait de temps à autre un sac. Enfin, ils retournèrent vers le taxi. Nyurapayia entendit vaguement la voix de son père.

– … Hein ?

– Je disais, j'espère qu'il y a assez de place dans ta valise pour mettre tout ça, tu n'auras jamais assez de mains, sinon. Je ne peux pas monter avec toi sur le radeau, le règlement l'interdit.

– Mais ouiii, regarde ! soupira Nyurapayia en ouvrant le coffre de la jeep, puis sa valise qui était à moitié vide.

Elle y glissa ses sacs de course, ceux que son père tenait, et parvint même à caser le sac d'ingrédient standard en le bourrant dans son petit chaudron.

– Et ça, petite tête ? demanda Anatjari en montrant le bâton de pluie.

– Lui, il me quitte plus, répliqua Nyurapayia.

– Tu risques d'avoir besoin d'une main libre pour embarquer…

– C'est pour ça qu'il y a une boucle à l'avant de la valise, pour y accrocher un balai… ou un bâton de pluie !

– Ah, oui.

– Petite tête toi-même.

– Monte dans la voiture, sale gosse. On va être en retard.

Ricanant, Nyurapayia remonta dans la jeep, et son père reprit la route depuis laquelle ils avaient bifurqué. Arrivés à un virage assez serré, il ne tourna pas, mais continua tout droit, quittant la route. Ici, aucun chemin : la jeep cahotait dans le désert, grimpant rapidement la colline. Arrivée à son sommet, ils virent une immense étendue émeraude, qui s'étalait à perte de vue.

– C'est ça, une forêt !? s'écria Nyurapayia.

– Ça ? Oh non ! sourit son père. C'est juste beaucoup d'herbe, et quelques eucalyptus. Là (il montra une ligne sinueuse de hauts arbres) il y a une rivière qui passe. Et en face, c'est la mer. On ne peut pas la voir, à cause des arbres. Quand on aura rejoint la digue, on pourra la voir.

Il leur fallut encore une bonne heure de traversée avant de rejoindre une étrange voie, qui tenait plus du mur ensablé que de la route. C'était le début de la très longue digue, qui finissait par se jeter dans la mer. Ils roulèrent encore quelques minutes, avant de rejoindre une véritable foule. Anatjari se gara sur le côté, et sortit la valise de sa fille du coffre.

Locomotor Barda, prononça-t-il en pointant la lourde valise de sa baguette. La valise décolla du sol, et se mit à le suivre.

– Dépêchez-vous ! les héla un homme qui faisait le trajet inverse. La marée descend, ils vont repartir !

– Merci, Sir !

Anatjari et Nyurapayia pressèrent le pas. Ils dépassèrent la ligne des arbres, et Nyurapayia stoppa net. Devant eux s'éloignait le plus gigantesque radeau qu'on puisse imaginer. On aurait dit une ville entière flottant sur des arbres si gros que cinq hommes se tenant la main n'auraient pu en faire le tour. Mais ce n'était pas la structure massive, ni le fait que celle-ci s'éloignait de la côte qui avait stoppé Nyurapayia. C'était la chose sur laquelle elle se trouvait.

– C'est ça la mer ? lâcha-t-elle d'une voix blanche.

– Ouais, petite tête. La mer d'Arafura. Et il semblerait qu'on ait loupé l'embarcation.

Nyurapayia ne répondit pas. Elle tomba assise sur un rocher qui délimitait le bord du quai. On lui avait décrit maintes fois la mer : une étendue d'eau si vaste qu'on n'en voyait pas le bout. Mais elle ne se serait jamais imaginé ça. Elle avait l'impression d'être revenue sept ans en arrière, quand son père l'avait emmené pour la première fois aux portes du Désert de Tanami. Mais en guise de sable blanc, elle faisait face à une masse d'eau d'une surface et d'une profondeur insondable, ondulant avec violent. Les vagues de la marée descendante, qui malmenaient l'immense radeau, atteignaient facilement les cinq mètres de haut.

Non conscient du trouble de sa fille, Anatjari s'exclama :

– Il est temps qu'on rejoigne Maningrida ! Le chemin est encore moins praticable, on ne pourra pas rouler très vite.

Il fallut tout de même près d'une heure pour que Nyurapayia retrouve l'usage de la parole.

– Papa, j'ai peur…

– C'est normal, c'est ta première rentrée ! Tu verras, ça va bien se passer !

– Non, ce n'est pas ça… j'ai peur de la mer.

– Aaaah… souffla Anatjari. Ne t'inquiète pas, petite tête ! Il n'existe aucune embarcation plus sûre que le Radeau. Il pourrait aisément résister à une tempête dix fois plus puissante que la plus puissante tempête l'ayant déjà frappé.

– Des… tempêtes !? couina Nyurapayia.

C'est à ce moment qu'Anatjari sut qu'il avait dit quelque chose qu'il ne fallait pas. Pour ne pas enfoncer le clou, il choisit de se taire, et c'est encore en silence, ponctué de grognements tirés par les cahotements de la jeep, qu'ils effectuèrent le trajet jusque Maningrida, un tout petit village côtier, qui comportait un petit port de pêche, à peine suffisant pour y approcher le radeau.

Lorsqu'ils arrivèrent au port à l'aube, ils s'aperçurent que le radeau arrivait presqu'en même temps qu'eux. Ils purent donc assister à l'arrimage. La marée, maintenant montant, produisait des vagues qui, là où le radeau se tenait, atteignait six à huit mètres de haut. Le radeau n'en semblait guère perturbé, et les hommes et femmes qui se tenaient au bord, tenant de lourdes cordes, ne semblaient pas craindre de chuter. Les brise-lames remplissaient bien leur rôle, mais le quai était tout de même sévèrement agîté. Lorsque le radeau plus à moins d'un mètre du quai de bois, une dizaine de jeunes gens sautèrent dans le vide, et atterrirent dans une roulade. Ils attachèrent un par un leur corde aux piliers du quai : les bittes d'amarrage n'auraient jamais été assez solide. Cependant, une vague particulièrement grande souleva la structure flottante, arrachant du sol une jeune femme râblée, qui fit un vol plané, et atterrit dans la mer déchaînée dans une gerbe d'éclaboussure. Nyurapayia poussa un gémissement d'horreur en ne la voyant pas reparaître. Mais soudain, elle surgit de l'eau à pleine vitesse, sa baguette pointée vers le haut. Elle atterrit à nouveau sur le quai, et alla aider les deux jeunes hommes qui attelaient son cordage. Enfin, lorsque le radeau fut stable, bien que le bois du quai protestait contre la tension qui lui était imposée dans de violents grincements, les jeunes gens remontèrent sur le radeau en escaladant les cordes. Puis quelques secondes plus tard, une large passerelle, plus large encore que le quai central, glissa vers le sol. Lorsqu'elle toucha le bois du quai, des crochets surgirent de son extrémité, l'arrimant solidement, et des rambardes apparurent des deux côtés.

– Cet arrimage était particulièrement bien réussi, commenta Anatjari.

– Ça c'est clair ! commenta une femme qui se tenait à côté de lui. Lorsque j'ai accompagné mon fils l'an dernier, il leur a fallu plus d'une heure pour arrimer. Et je ne parle même pas du quai qu'ils ont arraché !

– Ah ah, ce devait être grandiose !

– Bruyant, surtout ! ricana la femme.

– Vous êtes tous cinglés, marmonna Nyurapayia.

Son père l'entendit, et sourit.

– Dépêche-toi de grimper à bord, petite tête.

Il posa sa valise devant elle, et l'aida à y fixer son bâton de pluie. Puis, toujours accroupi, il lui prit les mains, et la regarda dans les yeux.

– Ça va très bien se passer, petite tête. Tu vas monter sur ce radeau, et tu y descendras dans dix mois. Et pendant ces dix mois, tu vas te faire plein d'amis, et surtout t'amuser. D'accord ?

– D'accord, Papa.

– Une dernière chose… (il se releva, et lui chuchota à l'oreille) Surtout, soit extrêmement prudente lorsque tu manipuleras le venin de manticore. Si jamais tu as le moindre soupçon d'avoir reçu une micro-éclaboussure, sur ta peau ou sur ta manche, n'hésite pas une seule seconde : tu mets un bézoard dans ta bouche, et tu te jettes sous le premier robinet. Et s'il n'y en a pas, si tu es dans les labos de plein air… déclenche la plus grosse averse de ta vie avec ça.

Il montrait le bâton de pluie noueux.

– Tu te souviens comment on déclenche un torrent circonscris à soi ?

– Oui Papa… Amal, takri, kelopsa, braqué arrière haut, et décuple tourbillon, énonça Nyurapayia en mimant les gestes énumérés. Et hop, la douche s'allume pour dix minutes non-stop !

– Excellent, petite tête. Allez, dépêche-toi, ce serait dommage de le louper une seconde fois alors qu'on est arrivés avant lui.

Pleine d'appréhension, Nyurapayia s'engagea sur la passerelle, à la suite d'autres jeunes sorciers. Plus elle montait, plus son angoisse augmentait, et plus ses genoux se mettait à trembler. Ce n'était pas tant la hauteur qui l'impressionnait, bien que la partie émergée du radeau culminait à une dizaine de mètres. C'était la masse grouillante et sombre sous ses pieds.

Mais alors qu'elle s'arrêtait, si tremblante qu'elle ne pouvait plus avancer, une main ferme se posa doucement dans son dos, et se mit à la pousser. Elle tenta de voir.

– Ne te retourne pas, lui conseilla une voix grave. Ce serait encore pire. Continue d'avancer, tu verras. Une fois là-haut, si tu t'éloignes suffisamment du bord, tu oublieras vite que tu n'es pas sur la terre ferme. Allez, avance, ne te presse pas. Va à ton rythme. Et ne regarde pas en bas, ça ne sert à rien.

Parvenue en haut, Nyurapayia tint tout de même à se retourner. Le jeune homme qui la poussait ne semblait pas avoir plus de quinze ans, mais avait déjà la voix d'un quadragénaire. Sur son crâne chauve brillaient des peintures blanches dont les motifs étaient spécifiques aux Yolngu, la tribu qui vivait dans la réserve d'Arnhem. Nyurapayia faisait signe à son père, lorsqu'un soubresaut de la structure lui tira un cri.

– Il est temps de reculer, reprit l'adolescent de sa voix grave. La marée redescend, ils vont désarrimer.

Le désarrimage fut encore plus rapide que l'arrimage. Les arrimeurs remontèrent la passerelle. Ils descendirent ensuite en se laissant glisser le long des amarres, qu'ils détachèrent. Puis, s'y suspendant, ils remontèrent jusqu'au radeau, qui s'éloignait déjà. Nyurapayia regarda le quai s'éloigner, et la mer l'entourer peu à peu. Étrangement, le radeau bougeait à peine, malgré la taille des vagues qui passaient à côté d'eux. Suivant un groupe de jeunes qui s'engageaient dans une rue du village flottant, elle commença à découvrir le Campus Flottant d'Arnhem.

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C'est sur ce qui était l'analogie d'une place de village que les élèves convergeaient. Au sol, un caillebotis de planches était étendu au-dessus des immenses troncs, aplanissant le sol. Cependant, entre les planches, et entre les troncs, la mer perçait, et des éclaboussures jaillissaient çà et là, mouillant le bas de la robe de ceux qui en portaient une. C'était généralement les citadins. On les repérait facilement à leurs tenues et leurs coiffures. Il y avait également les enfants du désert (aux États-Unis, on les auraient nommés rednecks), vêtus de tenues pâles, et portant bien souvent des gri-gris aborigènes, et des chaussures montantes et serrées, pour se protéger des morsures. Et puis il y avait les Aborigènes eux-même, vêtus de tenues traditionnelles, et arborant les peintures de leur tribus.

Nyurapayia, elle, portait un mini-short en coton beige, et une tunique tressée à grands motifs arc-en-ciel. Ses longs cheveux noirs frisés battaient au vent autour de son visage fin. À la voir ainsi, avec son bâton de pluie en main (elle n'avait pu se résoudre à le laisser attaché à sa valise), on aurait pu la confondre avec une amérindienne, si ce n'était sa peau sombre. Cependant, elle préfera prendre place parmi les enfants du désert que parmi ses cousins : bien qu'issue de la tribu des Pintupi, Nyurapayia se considérait plus comme une fille du désert que comme une "sauvage".

Sortant d'une petite hutte à côté de la grande maison centrale, une femme en robe blanche s'avança vers eux. C'était une métisse d'une cinquantaine d'année, le visage peu marqué en dehors de pattes d'oie prononcées accentuant son regard ambré. Le silence s'imposa si vite que Nyurapayia la soupçonna d'avoir fait usage d'un sortilège de mutisme. Elle monta sur une petite estrade devant la foule, et posa sa baguette sur sa gorge.

– sooɴᴏᴏᴏRUUUS ! Bonjour à tous, salua la femme d'une voix magiquement amplifiée. Je suis Mrs Darana Hamilton, directrice de l'École Australienne pour jeunes sorciers et sorcières de la communauté d'Arhnem. Je souhaite la bienvenue sur le Campus Flottant aux nouveaux élèves, et j'accueille à nouveau les autres, avec un plaisir égal ! Avant de laisser les autres vaquer à leurs occupations, je vais faire un rappel du règlement, qui vous concerne tous. Mesdemoiselles et Messieurs les premières années, vous remarquerez une ligne blanche peinte tout autour du radeau, à deux mètres du bord. Il est strictement interdit de franchir cette ligne en dehors de cours qui ne vous concerne de toute manière pas. En fait, il est même impossible de franchir cette ligne, puisqu'il s'agit d'une limite d'âge, fixée suffisamment haute pour qu'aucun élève, même majeur, ne puisse la franchir. Le couvre-feu est à 21h30, et le bruit dans les quartiers des élèves est autorisé jusqu'à 23h. Que les plus jeunes se rassurent, les quartiers sont répartis par année d'étude, et les premières années n'auront pas à subir les festivités tardives de leurs camarades de septième année, par exemple. Bien que ceux-ci soient censés se concentrer sur leurs études en vue de leur diplôme de fin d'étude…

Elle jeta un regard en biais à une bande d'adulescents ricanants.

– Ceci étant dit, le règlement du campus n'est pas si différent des lois affectant les villages de la terre ferme, à une exception près : vous pourrez ici faire usage de la magie. Nous vous recommanderons de ne pas faire usage de magie destructrice en dehors des salles de pratique spécialement aménagée, mais en cas d'accident, le bois des structures est traité contre le feu. Que cela ne soit pas une incitation à faire des feux de camps à même le sol pour autant. En dehors de vos cours, vous pourrez aller à votre guise. Le campus est vaste, et comporte de nombreux aménagements, éducatifs comme ludiques. Il est même autorisé, à condition bien sûr de ne pas les perturber, d'assister à d'autres cours si l'envie vous prend. Dites-vous que vous êtes en croisière… une croisière de dix mois, avec des cours obligatoires.

Elle rit à sa propre blague, qui ne tira que de vagues sourire à la foule.

– Venons-en aux cours, maintenant. Tous les jours jusqu'au début des cours aura lieu un forum de présentation des matières et options, de 9h à 18h au premier étage de la grande maison centrale. Trois troncs communs obligatoires sont proposés : la filière dite traditionnelle, basé sur les enseignements les plus communs des écoles occidentales, la filière élémentaire, centrée, vous vous en doutez, sur la magie de l'eau, et la filière aborigène, basée sur la guérissologie, l'herbologie et la magie ancestrale. Aucune matière de ces troncs communs n'a lieu en même temps qu'une autre, et vous devrez choisir, en plus de votre tronc commun, un minimum de trois matières parmi les autres filières. L'avantage d'en prendre plus, c'est que vous n'aurez dans tous les cas que trois examens de fin d'année pour ces matières, libre à vous de choisir lesquels. Je conseille généralement aux élèves d'en choisir quatre : cela ne surcharge pas outre mesure votre emploi du temps, et vous permet d'éliminer, en fin d'année, la matière où vous vous sentez le moins à l'aise en vue des examens. Des questions ?

Personne ne broncha.

– Évidemment, sourit la directrice. C'est beau, la démocratie : on donne le droit de parole à des personnes qui n'ont pas l'intention d'en faire usage, mais qui se plaindront plus tard de ne pas avoir été écoutées. Désolée, je reviens sur le sujet principal. Il nous reste trois escales à faire, et peut-être une quatrième s'il y a des retardataires. Une fois le radeau rempli, les cours pourront commencer. En attendant, baladez-vous sur le radeau, discutez avec les professeurs de leurs matières, rendez vous dans vos quartiers… vous êtes libres, au moins jusqu'à l'annonce du grand départ. Vous pouvez y aller ! Les premières années, attendez. Je vais vous accompagner jusqu'aux quartiers des premières années, où vous pourrez déposer vos affaires.

Mrs Hamilton descendit de l'estrade, et fit signe aux plus jeunes de la suivre, tandis que les autres se dispersaient, en majorité pour entrer dans la grande maison. Elle les mena vers un petit groupe de huttes, en demi-cercle autour d'un jardin hydroponique d'agrément où s'étiolaient des voltiflors d'une étrange teinte turquoise.

– Les huttes des filles sont de ce côté, et celle des garçons par là, présenta la directrice. Vous êtes libres de choisir celle que vous préférez. Ou plutôt les compagnons de chambre que vous préférez, puisque les huttes sont identiques.

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Cinq jours. Il fallut cinq jours pour que tous les élèves soient présents, et que le campus flottant prenne enfin le large. C'est dans l'Océan Indien qu'ils se dirigeaient, quand les cours commencèrent. Nyurapayia avait choisi la filière élémentaire, et suivait en outre les cours de Potions et d'Herbologie de la filière aborigène, et les cours de Sortilèges et d'Astronomie de la filière traditionnelle. Elle ne s'était pas encore fait d'amis, mais elle était de toute manière plutôt solitaire. La hutte qu'elle avait choisie comptait trois chambres, dont deux étaient occupées par des amies d'enfances, qui ne lui avaient adressé que quelques banalités d'usage depuis le début. Mais Nyurapayia s'en moquait. Le matin même, au cours de Maîtrise de l'eau, elle avait fait démonstration de ses talents de danseuse de pluie, et s'était attiré la sympathie du professeur, et la jalousie de quelques camarades. Elle passait beaucoup de temps à s'entraîner avec son bâton, ou à étudier à la bibliothèque, à tel point qu'elle gagna rapidement un surnom : "Rat mouillé", diminutif de "Rat de bibliothèque mouillé par sa pluie".

– Hé, Rat mouillé ! la héla Ethan Lewis, un garçon de sa filière qui suivait aussi le cours de Sortilèges.

– Salut, Ethan, sourit Nyurapayia. Pressé d'aller en Sortilèges ?

Ethan rit joyeusement, avant de rabattre ses longs cheveux blonds d'un geste mécanique.

– Ce cours est une plaisanterie !

Il sortit sa baguette, et l'agita dans l'air.

– Si au moins on apprenait des vrais sorts ! Lumos ! Nox ! Si je voulais une lampe torche, je serais allé en acheter une à la boutique du coin !

– Il faut qu'on apprenne d'abord les bases, avant de maîtriser les sorts les plus avancés… tenta de justifier Nyurapayia.

– Tu es bien placée pour dire ça ! Tu peux faire tomber la foudre sur commande ! D'ailleurs, tu voudrais pas balancer un petit quelque chose sur le crâne du vieux Ross ?

– Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, ricana la jeune aborigène. Mais on va éviter. Et puis Mrs Wood nous a promis qu'on allait plonger avec la nacelle à la fin du mois, alors mieux vaut attendre avant de commettre des meurtres avant.

– J'en conclus donc d'après, ça sera bon ?

– Ce que je n'ai pas dit ne m'engage pas, répliqua Nyurapayia.

– Tu es trop intelligente pour moi.

Nyurapayia bénit sa peau sombre, le garçon ne l'ayant pas vue rougir violemment.

Le cours de sortilège porta sur le sort que Mr Ross trouvait le plus utile quand on était coincé sur un radeau instoppable au milieu de l'océan.

– Vous concentrez toute votre attention sur l'objet. S'il est dans votre champ de vision, c'est idéal ! Ensuite, vous prononcez Accio, suivi du nom de l'objet, en effectuant ce geste.

Le prof tenait sa baguette entre son pouce et son index, dirigée vers le plafond de la cabane. Il traça un U, ne cambrant le poignet vers l'avant qu'un instant, au milieu du geste.

– À cet instant exact, reprit le prof au moment où sa main s'arrêtait, vous devez penser très fort que l'objet que vous avez appelé vient à vous. Accio balle !

La balle en bois que le prof avait posé à l'entrée de la cabane en début de cours traversa la salle à une vitesse fulgurante, avant de terminer sa course dans la main du prof.

– Ok, on lui laisse une chance, chuchota Ethan.

Les jours passant, les cours devinrent de plus en plus difficiles, mais passionnants. Ethan passait quelques moments sympas avec Nyurapayia, mais semblait lui préférer la compagnie de la bande de jeunes populaires dont il faisait partie. Lorsque le radeau fit une halte à Horsburgh Island à l'occasion d'un weekend particulièrement chaud de la fin de l'été austral, les élèves furent fin heureux. Certains aidèrent les intendants à ramener à bord des fruits frais par caisses entières. Beaucoup d'autres profitèrent du fait de ne plus se trouver sur un radeau filant à plusieurs dizaines de nœuds pour se baigner dans les eaux tropicales. Ethan et sa bande déplorèrent l'absence de vagues à surfer, jusqu'à ce qu'un intendant leur propose une alternative. Et c'est sous l'effet de sorts de Têtenbulle lancés par le jeune intendant que la petite bande s'adonna à la plongée sous-marine parmi les récifs de corail. Une bande de filles discutaient sur la plage, l'une arguant qu'elle refusait de se baigner dans des eaux probablement infestées de dukuwaqa. Cela tira un ricanement à Nyurapayia, qui reçut un regard noir en échange.

– On peut savoir ce qui te fait rire dans ce que je dis, Rat mouillé ?

– Oh, je ne sais pas, minauda Nyurapayia. Par exemple, le fait qu'on ne trouve des dukuwaqa qu'autour des îles Fidji, qui se trouvent dans l'Océan Pacifique, à quelques milliers de kilomètres d'ici ?

– Tu crois tout savoir parce que tu lis des bouquins au lieu d'avoir des amis ? gronda la jeune fille.

Nyurapayia jeta un regard au livre ouvert qu'elle tenait, puis à la fille, puis au livre…

– C'est fou quand même ! Qu'un simple assemblage de papier puisse raconter des choses mille fois plus utiles et intelligentes que toi. T'en penses quoi, Charlotte ? Enfin, si tu es capable de penser, bien sûr !

La fille se jeta sur Nyurapayia. Ou plutôt elle tenta de s'approcher, avant d'être stoppée net par un crépitement magique au bout du bâton de Nyurapayia. Elle recula d'un pas, et sortit sa baguette.

– C'est une provocation ? souffla la dénommée Charlotte.

– Un simple rappel de tes chances si tu t'attaques à moi, sourit Nyurapayia.

Heureusement, l'affaire s'arrêta là, un professeur venant leur demander si elles étaient intéressées par une excursion pédagogique dans la jungle. Nyurapayia l'accompagna avec une allégresse non dissimulée : ç'aurait été une insulte aux éléments de foudroyer une fille aussi superficielle que Charlotte Price.

En fait, Nyurapayia eut l'occasion de faire usage de la foudre le soir même, alors qu'elle se baladait sur un pan de plage seule avec Ethan. Elle avait fait frapper le sable par la foudre à plusieurs endroit, et voilà près d'une heure qu'ils discutaient autour des quelques cratères fumants. Soudain, Nyurapayia se leva, et se mit à agiter son bâton de pluie.

– Ils sont prêts, indiqua la jeune fille en continuant sa danse de la pluie. Il faut les refroidir, et on pourra les sortir.

– Sortir quoi ? s'enquit Ethan.

– Attends un peu.

Lorsqu'elle termina sa danse, un nuage de vapeur surgit de sa baguette, et se mit à s'agglomérer dans les airs. Un petit nuage se forma, et de celui-ci, une averse se mit à tomber. Elle le dirigea tour à tour sur chacun des cratères pendant plusieurs minutes, avant de le faire disparaître. Puis elle posa son bâton, et se mit à genoux dans le sable noirci pour creuser. Elle en sortit un étrange amas, qui ressemblait à une racine.

– C'est quoi ? demanda Ethan, intrigué.

– Attends un peu, répéta Nyurapayia.

Elle ramassa une petite pierre, et se mit à frotter l'objet. Ce qui se révéla sous la couche de sable noir n'était pas une racine, mais quelque chose de transparent. Elle le frotta suffisamment pour que la transparence poigne sur la majorité de la surface. Elle le donna à Ethan, qui le tourna dans ses mains, fasciné.

– On appelle ça de la fulgurite, expliqua Nyurapayia. C'est… un éclair solidifié. Ça arrive, quand la foudre frappe du sable suffisamment ferreux, et qu'il ne pleut pas trop. Tu peux le garder, si tu veux ! Je vais récupérer les autres.

– Si on m'avait dit qu'une fille allait littéralement m'offrir le fruit d'un coup de foudre sur une plage tropicale, je n'y aurais jamais cru, rit Ethan.

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Ŭala ! On a fini pour les A, et la prochaine fois on entame les B (ça ira vite, il n'y a que le Brésil, en B). Je vous donne pas de date, mais une chose est sûre, ne soyez pas pressés ! Mon seul impératif est d'avoir publié la Grèce (OS n°12) avant le tome 7 d'Entre les Mondes, alors…

Pour l'info supplémentaire : comme vous l'avez constaté, ce chapitre ne s'attarde pas sur les spécificités de l'école, hormi qu'elle flotte. Pourquoi ? Parce qu'elle les partage avec d'autres. Ainsi, je traiterai la magie élémentaire au Brésil (prochain OS, d'ailleurs), l'étude des créatures et de la magie de l'eau au Canada, et même les tempêtes Australes en Nouvelle-Zélande ((spoil : une école volante en pleine tempête, c'est mieux qu'une école flottante, non ?)).