Chapitre 3 : « A la dernière minute au point le plus haut. »
|Et Ethan cria : -Granger ! N'oublie pas le Granger.|
Les Chasses. Un mot au pluriel en raison des parcours différents de chaque équipe. Chacune suivait son propre chemin, croisait parfois celui des autres mais arrivait au même but. Et les Chasses du jour (ou de la nuit) avaient une particularité : personne ne savait ce qu'on cherchait. On cherchait des indices bien-sûr, mais où le chemin conduisait-il ? Quelle était la récompense ?
-Charlie, vient, m'appela Ethan. On va mettre un genre de bracelet qui signale qu'on est de la même équipe et qui désigne aussi le parcours qu'on doit suivre.
-Quelle couleur ? demanda l'arbitre, qui devait avoir maximum un an de plus que moi.
-Vert, dis-je au même mot que mon coéquipier.
Il me jeta un regard surpris que je devais sûrement lui renvoyer.
Toutes les équipes se placèrent sur une ligne tracée au sol qui devait dater de la construction du parc tellement la couleur disparaissait.
-3. 2. 1.
Les regards s'échangeaient, les sourires malicieux passaient de visages en visages. La tension monta et lorsque le départ fut lancé, les trente joueurs se mirent à courir vers le parc.
Les Chasses étaient lancées.
Le premier papier vert, ceux qui nous étaient destinés, représentait un dessin avec un soleil couchant. Ethan me regarda puis dit :
-La nuit.
-Le passage du jour à la nuit, corrigeais-je. La fin du jour comme le début de la nuit.
Il se passa un moment avant que je ne comprenne.
-La passé.
-Comment ça ?
-Il doit être aux alentours de deux heures. Autrement dit, ce sera dans quelques heures le lever du soleil.
-Conclusion, compléta Ethan, le coucher du soleil est déjà passé.
Ethan se dirigea vers un grand panneau et chercha une attraction qui pourrait faire l'affaire. L'une d'elles se nommait « L'ancien temps » et, d'après ce qu'Ethan me dit, c'était une attraction évoluant dans un décor de château fort.
Je suivis Ethan qui connaissait bien mieux le parc que moi. Des lettres vertes sur fond noir avaient été gravées : « Couleur dominante d'un lieu vivant ».
-Quelle couleur ? demandai-je.
-La notre, je pense. C'est écrit en vert.
Je réfléchissais au fameux lieu quand mon regard se posa sur une grande masse verte derrière le parc.
-La forêt… murmurais-je, avant d'ajouter plus fort : La forêt !
Ethan suivit mon regard et hocha la tête. Nous étions d'accord.
Cela me surprit. Nous qui étions il y a quelques heures, ce matin-même, loin d'être sur la même longueur d'onde. Sa remarque au début des Chasses m'avait même faite sourire et il avait ri avec moi après quelques secondes.
Alors que nous courrions vers les bois, je demandai avec qui June faisait équipe.
-Alexander. Son copain, un mec un peu... mystérieux, comme dirait June.
-Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
-Il est arrivé cet été, et une semaine après, il invitait June à sortir.
-Tu peux parler !
Nous avions atteint la forêt et il s'arrêta, me jetant un regard surpris.
-Quoi ? demandai-je.
-Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
Je vis dans ses yeux qu'il connaissait la réponse et pourtant, il ne la dit pas. Avait-il envie d'oublier ce moment ?
Je lui jetais un regard entendu et il abandonna.
-Très bien. Tu veux que je m'excuse ?
-Non, le perdant ne doit pas s'excuser d'avoir perdu, Collins.
Je le dépassais et m'avançais à la recherche de l'indice suivant. En silence, Ethan me suivit. Il ne répliqua pas et je n'en parlais plus.
Les indices se succédèrent. Ethan et moi faisions ce qu'il fallait faire et quand il le fallait. D'après moi, nous étions peut-être les plus rapides. On ne parla que de la Chasse jusqu'au dernier indice que nous trouvâmes.
Il était caché sous un wagon de train-fantôme et disait « A la dernière minute au point le plus haut ».
-La dernière minute de quoi ? demanda Ethan.
-Et où est le point le plus haut ?
Je tournais sur moi-même à la recherche d'une colline ou d'un toit sans réellement trouver une solution.
-Je sais, dit soudain Ethan. Tout s'explique.
-Dis-moi.
-Et qu'aurais-je en échange ?
Je vis son regard plein de malice et riais. Il n'ajouta rien et continua en souriant :
-Tu auras la surprise.
-Tu es sérieux ?
-Plus que jamais. Je comprends maintenant pourquoi ils ne nous ont pas dit la récompense. Elle n'est pas matérielle et son nom donne son emplacement, la réponse de la Chasse.
Je le regardais sourire en regardant le ciel qui demeurait noir. Je ne comprenais pas, et cela me frustra un peu.
Il le vit et sourit.
-Aller viens.
Il m'attrapa la main droite et m'entraîna loin du train-fantôme. Alors que nous approchions de notre destination, je compris une partie de l'énigme : « Le point le plus haut ».
-J'ai toujours eu peur de ça, murmurais-je.
C'était vrai. Même en tant que sorcière, ça m'avait toujours effrayée.
-Un gros tas de ferraille qui tourne bien trop haut, voilà comme je vois ce truc.
-Tu le verras autrement quand on aura notre récompense. J'en suis sûr. Qui plus est, il n'y a qu'un siège, regarde.
En effet, la Grande Roue ne comportait qu'un seul siège double.
-Pour la première équipe, nous, dit Ethan.
Il me fit monter sur le siège et alla voir comment faire fonctionner une Grande Roue désaffectée. Mais tout avait été prévu et un coup de manette activa l'attraction. Ethan courut me rejoindre avant que le siège ne quitte le sol. Je me cramponnais à la barre de fer tout en regardant au sol. Toutes les équipes s'étaient arrêtées un moment, surprises de voir ce tas de ferraille de nouveau en état de marche. Mais aucune ne comprit qu'ils venaient de perdre la récompense des Chasses.
-Alors, dis-je, quelle est la récompense ?
-Attends un peu. C'est bientôt l'heure.
Je me demandai ce que nous attendions et finit par avoir la crainte de perdre : bientôt le soleil se lèverait, la partie serait terminée. Et envolée serait la victoire.
-Regarde… là-bas.
Il pointa son doigt sur l'horizon et je regardais, attendant je ne savais quoi.
-Explique-moi, demandai-je.
-Regarde.
Je n'aurais jamais cru qu'Ethan Collins aurait pu être aussi serein et aussi patient. J'aurais dit romantique en d'autres circonstances, mais cela ne marchait pas pour Ethan et moi.
Je regardais là où il m'indiquait. Derrière les bois, on distinguait une fine ligne d'eau avant l'horizon, une parcelle du fleuve. Ne voyant rien de plus, je me tournais vers Ethan qui me fit signe d'attendre encore.
Soudain, il apparut. Le soleil. Il se levait, amenant les premiers rayons de vie, apportant le jour en avalant la nuit. La partie se terminait mais je l'avais oubliée. J'étais fixée sur le soleil levant qui se reflétait sur la fine ligne d'eau, passant du simple rayon jaune-orangé à une ligne multicolore magnifique. La lumière avança et finit par atteindre la forêt endormie. Plus la lumière s'avançait, plus la vie reprenait. Un premier oiseau s'envola, je n'en vis que la forme qui passa devant le demi-cercle de feu. Il fut suivi par des dizaines d'autres puis enfin, le soleil parut ralentir son allure et s'élever à la vitesse habituelle. Le parc resta dans l'ombre, mais du point le plus haut, de là où nous étions Ethan et moi, nous voyions les rayons et nos yeux furent finalement éblouis.
Ethan avait arrêté la Grande Roue, ayant tout deviné dès l'instant où ses yeux s'étaient posées sur le tas de ferraille qui, il avait raison, n'en était plus un pour moi.
Il appuya sur un bouton et le siège finit par retoucher le sol. Tout me parut très sombre malgré l'éclairage artificiel installé. Les autres équipes s'arrêtèrent une à une, le soleil s'étant levé. D'en bas, ils avaient tous vus deux simples visages éclairés alors que le reste autour restait dans l'ombre.
L'arbitre approcha et nous déclara vainqueur. Beaucoup vinrent nous demander quelle était la récompense.
-La récompense, déclara Ethan, c'est de voir la vie reprendre son cours lorsque le jour s'éveille.
Personne ne put en savoir davantage. Personne ne sut ce que nous avions vu là-haut, ce qui était capable d'être admiré depuis la Grande Roue, à la dernière minute de la partie au point le plus haut.
Personne hormis Ethan et moi.
