Un chapitre un peu plus court que les précédents. Mais posté en temps et en heure. C'est bien la première fois que ça m'arrive.

Merci à pitouyou d'être aussi fidèle, et bonne lecture.


Le lendemain, Merli n'est toujours pas à ses côtés. Par contre, elle l'aperçoit dans le jardin, perchée sur une branche de noisetier. Ses ailes se parent de reflets irisés au soleil et trahissent ainsi sa présence pour un œil exercé. Le tout à présent est de ne pas la prendre de loin pour une simple libellule. Merli a horreur qu'on la compare avec ces insectes qui passent les deux tiers de leur vie sous l'eau et le dernier à foncer comme des bolides aériens. De vrais chauffards d'après elle.

Aoki ne va pas la voir de suite, elle sait pertinemment que Merli boude et que ça va lui passer. Elle devine qu'il y a un lien avec la discussion de la veille, mais ne cherche pas à en savoir plus. Ca ne lui attirerait rien d'autre que les foudres de son aînée et ne ferait pas avancer le coléoptère d'un pouce.

Elle volète légèrement dans le jardin et repère quelques toiles d'araignées dans les massifs de fleurs avant d'aller se poser sur le bord de la fenêtre de Lily. Elle y trouve l'humaine devant un miroir mural de taille moyenne, en train d'essayer de dénouer ses cheveux. Il y a des nœuds partout, certains qui sont tout bonnement indénouables, d'autres qui indiquent clairement qu'ils ont été fait à la main.

Une main aux doigts de fée.

Merli s'est rapprochée pour se laisser glisser le long d'un coquelicot perdu et Aoki voit parfaitement le sourire malin de sa sœur.


L'été est finalement arrivé.

Aoki s'est également prise au jeu. Et à elles deux, elles font littéralement tourner Lily en bourrique. Le dentifrice a été remplacé par du cirage, ou de la mayonnaise selon l'humeur des deux sœurs. Des clés disparaissent, des ombres apparaissent, des bruits se font entendre tôt le matin, aux premières lueurs.

Ca dure quelques jours. Et Aoki se calme finalement après avoir été à deux doigts de se faire écraser par le miroir de Lily. Elle n'a rien gardé non plus de la plaie causée par un éclat de verre, aucune cicatrice. Comme la plupart de ses plaies et bosses, elle a disparue en quelques secondes. Comme par magie. Et surtout par magie.

Lily en est encore toute étonnée et a décidé d'examiner le petit être sous toutes les coutures. Docile, Aoki se prête également à ce jeu-là. Elle expose sans pudeur son corps dénudé aux yeux de l'humaine qui prend des notes. Beaucoup de notes. Et qui fait des croquis. Là aussi, elle en noircit des pages entières.

Merli n'est jamais très loin durant ces séances de poses et de pseudo études scientifiques. Dès que l'occasion se présente, elle saisit le moindre prétexte pour tirer sa sœur de là.

- Tu passes trop de temps avec elle. Qu'est-ce qu'il va se passer quand l'hiver arrivera ? Tu resteras avec elle aussi ? A dormir sous son oreiller peut-être ?

Aoki s'en moque. L'hiver est loin encore, pour le moment c'est l'été. Elle débusque les cigales, tente à tout prix de ne plus avoir peur des mantes religieuses pour que Merli ne se moque plus d'elle, plane avec les grands papillons qui prennent des airs de planeurs, esquive les libellules qui sont décidément bel et bien des chauffards… Il y en a des choses à faire en été. C'est à cette période là qu'il y a le plus de créatures à l'extérieur.

Autant les inoffensives, que celles qui peuvent décider subitement de vous croquer la tête.

La décapitation fait partie des blessures que les fées ne peuvent pas supporter, tout comme le fait de se faire trancher en deux ou l'écrasement. Un membre coupé net mettra du temps, mais se régénèrera malgré tout. Quant aux maladies, elles ne sont pas spécialement à craindre. De ce qu'elle en sait, Aoki n'a jamais entendu parler d'une fée malade. Le froid reste un des plus grands fléaux.

Merli l'accompagne parfois dans ses chasses. Mais passe le plus clair de son temps ailleurs. Sa sœur elle-même ne sait pas où ni pourquoi, et s'en inquiète. Elle essaie alors de la suivre, de la filer, et se fait semer à chaque fois.

Alors elle va voir Lily. Lily qui est presque toujours là. Et quand elle ne l'est pas, elle laisse quand même un petit quelque chose sur le bord de la fenêtre.

Il y a eu un morceau de fruit-soleil une fois. Son goût acide a ravi Aoki, et dégoûté Merli comme prévu. Le lendemain, il y en a eu un autre, accompagné d'un carré de sucre.

« Pour Merli » avait bien précisé Lily en observant les deux sœurs s'approcher. Aoki avait bien entendu englouti le morceau de citron tandis que Merli avait seulement grignoté quelques grains sucrés du bout des lèvres, affichant un air peu concerné. Elle avait pourtant bien dit à Lily de laisser le sucre où il était quand l'humaine avait voulu le récupérer pour l'offrir aux fourmis du jardin. Il avait disparu le soir et Aoki en avait trouvé la moitié près de leur « nid » une fois la nuit venue. Sans Merli.

Les nuits d'été ne sont plus si fraîches que ça et il n'est pas rare qu'Aoki passe de longues heures éveillée dans le noir. Merli peut très bien être à l'extérieur, elle ne craint rien d'autre que les prédateurs nocturnes après tout. Mais Aoki a tout de même peur pour sa sœur.

Que peut bien faire une fée dans la nuit ?


Merli n'est pas revenue de sa virée nocturne. Et ne reviendra pas avant quelques heures encore, le temps que le soleil sèche la rosée qui a du se déposer sur ses ailes, de la même manière que sur la pelouse du jardin. Vivre à l'extérieur entraîne quelques désagréments d'ordre pratique.

Aoki attend encore un moment, avant de se défaire de la couche de duvet, d'herbes et de tissu sous laquelle elle a passé une partie de la nuit. Le soleil est déjà haut dehors et la température ambiante l'a suivi.

En bas, Lily n'est pas dans sa chambre et la porte qui mène aux autres pièces est inhabituellement ouverte. Aoki ne réfléchit pas et s'engouffre dans cette voie ouverte. Elle traverse un couloir en volant au ras du sol, passe le nez derrière des portes entrouvertes sans trouver personne, continue son chemin.

Sa première virée en territoire humain lui a laissé une impression de panique et de mal-être. Mais maintenant, s'il y a un problème, Lily la protègerait sûrement.

D'ailleurs, elle la voit. Là. Dans cette grande pièce carrelée où Lily prépare habituellement à manger. Quelle idée de préparer sa nourriture. Il suffit de croquer dans ce que l'on trouve pour se nourrir. Peut-être qu'elle aussi devrait prendre des notes sur les humains, comme Lily le fait avec elle. Prendre une feuille de papier, un crayon taillé à sa taille, et faire tout un tas de gribouillis en se disant que ça veut dire quelque chose.

Lily ouvre une porte au niveau de ses yeux et la température chute. C'est subtil, mais le besoin de repos hivernal d'Aoki l'oblige à saisir les moindres variations de chaleur. Aoki s'approche, Lily ne la toujours pas vue. Pour l'instant, la fée est plus intriguée par cette porte amenant le froid dès son ouverture que par l'absence d'intérêt de l'humaine à son encontre.

La blonde se retourne brusquement, manquant de frapper Aoki qui vole en rase-motte près de son pied. La fée bleue remonte derrière Lily, s'arrête une seconde devant ce gouffre rempli de boîtes colorées et de glace sur sa paroi intérieure. Curieuse, elle s'avance alors. Dans ses rêves, l'hiver ressemble à peu de choses près à ça. Du froid, du blanc…

Son organisme lui propose alors deux choix. S'endormir rapidement, profiter de la diapause hivernale pour conserver des forces jusqu'au retour de la chaleur, ou bien quitter cet endroit bien trop froid pour la saison.

Elle a tout juste le temps de faire volte-face que la porte se referme déjà sur elle.

L'obscurité tombe affreusement vite. Le pire n'est pas là. Le froid, trop brutal et trop intense, ne tardera pas à la tuer.

En quelques secondes, ses ailes s'abaissent d'elles-mêmes dans son dos, cherchant à se plaquer contre son corps pour profiter de sa chaleur corporelle et ainsi éviter de se briser à cause du gel. Son souffle se fait plus lent, de même que les battements de son cœur. Ces derniers restent tout de même erratiques un instant, comme si l'organe sanguin ne savait pas comment gérer cette brusque vague de froid.

Lentement, elle s'endort.


Lily raccroche, fait glisser le portable qu'elle tenait coincé entre son épaule et son oreille. Sa glace fond doucement. Un coup de langue le long du cornet remédie rapidement au problème. Ca fond quand même vachement vite.

Elle n'a pas le temps de poser son portable qu'un vrombissement sourd lui parvient de l'extérieur. Semblable à celui d'un gros insecte. Un frelon ou un scarabée. C'est Merli, qui présente la rage du premier et l'obstination du second.

- Ma sœur ! hurle-t-elle sans préambule. Qu'as-tu fais de ma sœur !?

- Aoki ? Elle n'est pas venue me voir aujourd'hui.

Froncement de sourcil, rassemblement d'énergie négative. Lily sent Merli sur le point d'exploser. Elle a déjà fait les frais de la colère de la fée et n'a aucune envie de recommencer.

- Calme-toi deux secondes. Où l'as-tu laissée ?

Merli ne se calme pas. Lily peut même voir l'énergie crépiter autour de son corps.

- Elle n'était pas dans le grenier.

- Elle n'est pas descendue ?

- Certainement ! Me crois-tu stupide ?!

La blonde lève les mains en un signe d'apaisement. Vain.

- N'abuse pas de ma patience, humaine. Je sens l'essence de ma sœur disparaître, rongée par le froid. En cette saison, il n'y a que vous qui pouvez faire ça !

- Du froid… ?

- D'où vient cette chose ? lance brutalement la fée en désignant la glace qui coule désormais sur les doigts de l'humaine.

Lily jette un coup d'œil à sa friandise, réfléchit une seconde et s'élance brusquement vers le congélateur en lançant toute une série de jurons.


Aoki ne tremble même pas. La lumière est revenue, d'abord froide, puis se réchauffant petit à petit. Le sang bat de nouveau régulièrement dans ses veines, lentement, comme s'il n'osait pas s'élancer à pleine vitesse dans ce réseau mis à mal par le gel soudain.

Elle est allongée sur le ventre, contre un tissu tiède et imbibé d'un liquide à l'odeur entêtante. Elle apprécie cette odeur douceâtre, se souvient que c'est celle d'une plante dont elle apprécie également le goût.

La fée ouvre les yeux, reconnaît les formes floues des meubles de la chambre de Lily, ses longs cheveux blonds alors qu'elle s'affaire près d'elle.

Sa vision se fait un peu plus nette. Elle entend des bruits de pilon de bois, quelque chose qui s'écrase dans un fond d'eau. Lily trempe un doigt dans l'étrange mixture et le présente aux lèvres d'Aoki. Cette dernière ne se fait pas prier pour gober la goutte d'eau parfumée qui s'y trouve.

Cela la revigore un peu. Assez pour qu'elle assiste au retour de Merli par la fenêtre derrière Lily. La fée tient un petit bouquet de cigüe dans ses bras, plante bénie des fées et autres petits êtres magiques, poison mortel pour les humains.


Aoki dort encore beaucoup, par intermittence. Le gel a bien faillit laisser des dégâts irréversibles. Elle n'ose pas encore revoler, Merli lui a dit d'attendre d'être sûre que les fines membranes et les nervures de ses ailes n'aient pas souffert. Alors Aoki écoute et se réchauffe par divers moyens tout en mâchonnant de temps à autre une branchette de cigüe.

Le meilleur moyen qu'elle ait trouvé pour augmenter sa température de créature à sang-froid, est de profiter des trente-sept degrés et demi constants de Lily. Et même si Merli refuse cette proximité après l'accident bête qui a faillit coûter la vie à Aoki, elle ne peut pas réfuter le fait que Lily soit la source de chaleur la plus ''fiable'' dans les parages. Alors elle ne peut que laisser Aoki s'allonger contre le sein de l'humaine, cette dernière elle-même posée dans son lit, le buste relevé par plusieurs oreillers.

Dans cette situation, Lily ne peut plus faire grand-chose. Elle passe la majeure partie de son temps à lire, parfois à voix basse lorsqu'Aoki est éveillée et lui demande quelle histoire les mots racontent sous ses yeux. La fée découvre ainsi des univers variés. Du plus sombre des polars, aux contes pour enfants, en passant par des romans fantastiques d'adolescents ou des albums photos qui l'amènent visiter des monts, des déserts et des profondeurs abyssales.

Parfois, c'est Lily qui s'endort, la main en creux sur son ventre au cas où Aoki glisse. Et la fée passe de longs moments à observer l'araignée qui semble la narguer dans un coin du plafond.

Une fois, alors qu'elle ouvre les yeux après avoir dormi plusieurs heures, elle ne voit plus l'araignée là-haut, mais dans les mains de Merli qui la serre maladroitement contre elle. Sur la peau sombre de son bras droit, deux blessures se résorbent déjà.

- Je ne sais pas les attraper correctement. Elle m'a mordue.

Elle dit cela comme si elle s'en voulait. Aoki se redresse alors, saisit l'arachnide qui se débat de toutes ses huit pattes longues et fines, et neutralise les crochets à venin d'une prise de la main. Elle, elle ne trouve pas ça compliqué. De la même manière que Merli est la meilleure pour attraper les papillons. Quand Aoki tente d'attraper ces créatures ailées, elle se fait frapper par les grandes ailes pailletées.

Réveillée mais silencieuse, Lily observe les deux sœurs partager ce repas étrange. Et elle se dit que c'est juste dégoûtant de faire ça sur son t-shirt.