4. Contra Mundi
Le vaisseau se posa en douceur à l'aérodrome de Munich. Je ne savais pas tu tout où le Père Abel pouvait bien se trouver, mais c'était notre point de rencontre.
« Le plus haut clocher de Munich, d'accord ? On se retrouvera là-bas, et avec de la chance, ils hébergeront celui qui devra attendre… »
Je partis donc à la recherche du plus haut clocher de la ville, ce qui n'est pas une chose évidente quand il fait noir. Je dus demander mon chemin à plusieurs personnes, et certaines s'enfuirent en voyant que j'étais un Methuselah. Il y a des aspects vraiment détestables à la vie dans l'Outer…
Finalement, je trouvai l'église. Elle n'était pas si grande, mais elle était effectivement très haute, et très ancienne, dans le plus pur style gothique allemand. Évidemment, le Père Abel n'y était pas encore, et il n'y avait aucun message de sa part. Je devrais donc attendre là. Heureusement, le curé de l'église accepta de m'héberger au presbytère même si j'étais un Methuselah, quand je lui montrai la preuve de mon alliance avec le Vatican.
-Il se fait tard, jeune homme, vous devriez vous reposer.
-Je dors le jour, ne l'oubliez pas…
-Pardonnez-moi…
-Ce n'est rien. Allez dormir, je trouverai bien comment m'occuper cette nuit.
J'allai finalement me promener dans les alentours de l'église. Il y avait beaucoup de monde : c'était un samedi, et les gens aiment sortir le samedi pour se divertir. Des opéras, des théâtres, des courses, des bals, et que sais encore… la foule était belle et animée. Je portais un capuchon pour me cacher, et ne pas causer de frayeur dans cette assemblée colorée.
Soudain, je sentis une main me saisir et me tirer vers l'arrière. Avant même de savoir ce qui m'arrivait, j'étais projeté dans une ruelle sombre.
-C'est toi, l'héritier de l'Ikel Flamethrowner ? Tu es Ion Fortuna ?
Je repris mes sens et je regardai qui m'avait parlé. C'était une personne grande, très grande, avec un air très sévère. Un de ses yeux brillait d'une intense lueur rouge.
Une machine. Il était une machine à tuer et à exécuter les ordres. Un androïde de combat du même modèle que Tres Iqus, d'après les traits de son visage.
Mais il portait un tout autre uniforme que celui du Père Tres. Il était vêtu de l'habit sombre du Rosencreutz Orden. Sa main serra à nouveau mon épaule, et je poussai un cri qu'il étouffa en plaquant son autre main sur ma bouche.
-Réponds : es-tu Ion Fortuna ?
-Lâche le pauvre gamin, machine stupide ! Bien sûr que c'est le petit Fortuna…
L'androïde me repoussa brutalement, si bien que je m'écrasai contre un mur humide. Puis il recula, laissant la place à un autre Rosencreutz, nettement plus humain. Celui-ci me fixait tout en avançant vers moi.
-C'est donc toi, l'héritier de Radu Barvòn ?
-Qu'est-ce que ça peut vous faire ? crachai-je. Et qui êtes-vous ?
Il prit un air ennuyé en s'arrêtant juste devant moi.
-Tu manques de manières, jeune comte… sache que je suis Basilisk. Par contre, mon ami ici présent n'a qu'un numéro de série, je ne crois pas que ça t'intéresse vraiment…
-Que me voulez-vous ?
Basilisk passa ses doigts sur mon menton, d'un geste provocateur. Je voulus le repousser, mais il attrapa mes poignets. À ce moment, je ressentis une douleur vive dans mes deux bras. J'avais l'impression qu'on allait me les arracher, alors que Basilisk m'avait déjà lâché.
La douleur se propagea rapidement dans tout mon corps, si bien que je m'écroulai sur le sol, incapable de bouger.
-Basilisk : le plus dangereux des serpents, expliqua l'homme en me tournant le dos.
Le robot se pencha sur moi et me prit par le col de ma chemise alors que je sombrais dans l'inconscience.
OoOoO
-Tu dois t'éveiller !
-Mais, Radu… j'ai tellement sommeil… je crois que même en rêve, je pourrais dormir !
-Ils sont là pour reprendre le pendentif ! Ils veulent le détruire !
Nous sommes entourés de serpents. Certains s'enroulent même autour de nos jambes. Radu les repousse avec dégoût tandis que je me laisse faire. Je n'ai même pas la force de me défendre contre de vulgaires reptiles…
-Ils vont te tuer, Ion !
-Le poison coule déjà dans mes veines…
Je vois, de très près, le talon de Radu écraser la tête d'un serpent qui s'était un peu trop approché de mon visage. La petite cervelle et le sang giclent dès que les os éclatent.
-Idiot ! Ce poison ne tue pas les Methuselahs !
-Mais je me sens si lourd…
Radu monte sur moi et s'assoit sur mon ventre. Ses yeux sont très durs, son regard est noir, mais sans aucune haine.
-Désolé, Ion. Tu me forces à prendre les grands moyens.
Et il se met à me gifler vivement.
OoOoO
-Aïe…
Je m'éveillai brusquement. J'étais sur le dos de l'androïde, tandis que Basilisk marchait devant. La tête me tournait et j'avais une forte envie de me rendormir, mais je résistai de toutes mes forces. Je ne voulais pas mourir, et je me voulais pas qu'ils mettent la main sur le pendentif de Radu.
Malgré mon déséquilibre, je me défis de la poigne du robot et je me mis à courir dans la rue déserte. Je ne savais pas où j'étais, mais ça n'avait aucune importance. Juste fuir et survivre.
Je dus esquiver des balles. En temps normal, c'est une chose aidée pour moi, mais le poison avait grandement réduit ma vitesse. Je sentis aussi des jets de poison autour de moi. Je courais sans relâche, sans ralentir, mais j'étais trop faible et ils me rattrapèrent au bout d'une longue poursuite.
Et, au moment où je croyais que tout était perdu pour moi, au moment où leurs mains me saisissaient, sans pitié, j'entendis une voix familière.
-Lâchez-le.
-Abel !
L'androïde voulut se mettre en mode de combat, mais l'homme le retint par le bras, fixant le Père Abel d'un œil mauvais.
-Très bien, mon Père, on le lâche. De toute façon, il ne fait que nous encombrer.
Et ils me jetèrent aux pieds du Père Abel avant de s'enfuir.
-Ion, est-ce que ça va ? s'écria-t-il en se penchant sur moi.
-Ça pourrait aller mieux, grinçai-je.
Il posa une main sur mon front brûlant, puis il me prit dans ses bras et me souleva.
-Reposez-vous, votre Excellence. Et pendant ce temps, je vais tout faire pour vous guérir.
Je pus enfin me laisser aller à fermer les yeux. Le sommeil s'empara de moi quelques instants plus tard.
OoOoO
Radu me serre contre sa poitrine, si fort que je pourrais étouffer.
-J'ai cru que j'allais te perdre…
-Tu m'aurais trop manqué.
Nous nous allongeons par terre, toujours serrés l'un contre l'autre. Je ne me lasse pas de le sentir contre moi, de le voir me sourire, d'entendre sa voix, de respirer son odeur…
-Heureusement que le Père Nightroad est arrivé à temps !
-C'est grâce à toi si j'ai pu m'éveiller, Radu ! Et c'est grâce à la chance s'il a pu me rejoindre !
Je lui souris. Je sens que je pourrais lui sourire éternellement… et lorsqu'il me sourit en retour, je me sens comblé.
-Je n'aurais pas supporté qu'ils te reprennent à moi.
Sa main se pose sur ma tête, ses doigts se glissent dans mes cheveux. Je frissonne et je me blottis encore davantage contre lui.
-Au fait, Radu, pourquoi voulaient-ils te reprendre ?
-Pour l'Orden, je suis un traître qui mérite la mort.
-Un traître ?
-On ne peut pas échouer trop souvent quand on fait partie du Rosencreutz Orden. Et puis, je suis presque mort… ils devaient m'achever.
Je lui tape la tête avec le bout de mon index, sans méchanceté.
-Mais qu'est-ce qui a bien pu te passer par l'esprit pour que tu t'engages là-dedans ?
-Toi, évidemment.
-Moi ?
-Qui d'autre ?
Je recule un peu, surpris.
-Tu es devenu un Rosencreutz à cause de moi ? Mais pourquoi crois-tu que j'aurais désiré une telle chose ?
Il caresse ma joue de sa main si douce, et il me regarde dans les yeux. Je me sens fondre…
-Souviens-toi, Ion : il n'y a pas si longtemps, tu détestais les Terrans. Tu les haïssais si fort que tu refusais d'en voir, de leur parler, et encore plus de les laisser te toucher. Alors j'ai cru que ça serait une bonne chose si je les éliminais tous pour toi.
-Tu n'avais pas à faire ça, Radu…
-Je suis ton fidèle tovarash. Et puis, moi aussi je les haïssais… je voulais une guerre. Je voulais une réforme de l'Empire, dans un monde sans Terrans. Je voulais…
-Tu aurais pu faire les choses autrement, non ?
-Agir seul n'avait aucune efficacité.
-Tu as tué des Terrans, Radu ?
-J'en ai tué beaucoup. C'est pour ça que je vais aller en enfer quand je serai mort pour de bon. Et je l'aurai bien mérité.
Une larme coule sur ma joue, mais Radu l'essuie avec son pouce.
-Je suis le seul responsable de mes propres péchés, poursuit-il. Et il est trop tard pour ma rédemption, même si je regrette tous ces actes. Surtout ceux qui te concernent. Je voulais t'offrir le plus beau des mondes, et au lieu de ça on m'a demandé de te tuer ! Mais je n'avais plus le choix… en fait, oui, j'ai eu le choix, mais j'ai été faible et lâche.
-Tu sais que je t'ai pardonné, mon cher Radu…
-Ça ne suffira pas à me sauver. Mais ce n'est pas grave, ajoute-t-il en me souriant tristement. Au moins, toi, tu as pu tirer une leçon de mes erreurs… J'ai toujours aimé ta façon de réagir, Ion. Tu es encore pur, un peu naïf, mais si intelligent…
-Tu m'avais dit que tu étais jaloux de cet aspect de moi.
-Oui, c'est vrai, je t'enviais pour ça. Mais maintenant, il est trop tard.
-Je t'aime tel que tu es, Radu.
-Moi aussi, tovarash. Moi aussi.
OoOoO
Je m'éveillai dans le presbytère de l'église au haut clocher. Le Père Abel était assis à mon chevet, il s'était endormi à moitié appuyé sur mon propre oreiller. Je le secouai avant qu'il ne bave un peu trop sur mes draps, puis, quand il fut aussi réveillé que moi, je l'interrogeai :
-Dites-moi, mon Père… est-ce que tous les péchés peuvent être pardonnés, ou bien doit-on les porter éternellement ?
-Dieu pardonne tout à qui le mérite… pourquoi cette question ?
-Vous croyez que Radu sera pardonné ?
Il eut l'air surpris pendant quelques instants, puis il posa sa main sur mon épaule et me fit un gentil sourire.
-Si tu t'inquiètes de son sort à ce point, ça veut dire que tu lui as pardonné, non ? et si tu lui as pardonné, Dieu est sûrement capable d'en faire autant.
-Alors il ira au Ciel ?
-Il y est déjà, non ?
Je n'avais pas le courage de lui dire à propos du pendentif. Et puis, c'était personnel…
-Probablement, oui.
-Il n'avait pas l'air d'une si mauvaise personne…
-C'est pour ça que je lui pardonne tout.
