Voilà le chapitre trois, en espérant qu'il vous plaira. Je tiens à remercier Ethylen, Peetniss et Shadow Spark 3110, pour leur commentaire. Je vous souhaite une bonne lecture, les commentaires sont toujours les bienvenus !


Chapitre 3 :

Ma voisine de droite prend un malin plaisir à s'enfoncer toujours plus profondément dans son fauteuil. Remuant les jambes de façon suggestive, Johanna Mason semble décidément avoir la bougeotte aujourd'hui. Du bout des doigts, un homme pianote sur la surface métallique de la table rectangulaire qui s'étend face à nous, dans un geste nerveux. Passablement agacée par ce martèlement constant, elle finit par lui saisir fermement le poignet, une lueur de défi dans le regard. Un premier avertissement devant lequel il décide de déposer les armes, sans broncher. Johanna, dont la présence dans cette pièce représente un progrès considérable. Elle se tourne vers moi, la bouche étirée de telle façon qu'elle me révèle une rangée de dents blanches.

-Alors, qu'est-ce que ça te fait d'être devenu la chose de la présidente du Treize ? me demande-t-elle. Est-ce que tu ressens toute cette pression qui repose sur tes épaules

D'un geste théâtral, Johanna claque des mains, comme si elle tentait d'attraper une mouche tout à fait fictive. Dans son esprit, cet insecte doit être moi, ce qui n'a rien de réconfortant. Je prends tout juste conscience de ce dans quoi je viens de m'enrôler. Pourtant, je me suis bel et bien engagé à prendre part à leur rébellion, rien que cela représente en soi une énormité. Ce que Johanna ne manque pas de me rappeler.

-Aller, Peeta… Respire… Respire, ou bien tu vas éclater !

Cette fois, Johanna écarte très largement les bras, mimant ainsi une explosion. Et que son poignet aille accidentellement s'abattre sur la tête de son voisin, lui est parfaitement égal. Je tente de l'excuser, d'un geste de la main. Mais celui-ci me regarde d'un air mauvais, si bien que j'y renonce.

-Je ne suis pas sa chose, dis-je.

Même si en vérité, cela en a tout l'air. L'autorité qu'elle est à présent en droit d'exercer sur moi, me tient pieds et poings liés. Le moindre faux pas de ma part, est passible de me coûter très cher. Si Plutarch a rapidement offert son assentiment suite à la requête de Haymitch. Coin s'est en revanche montrée bien plus difficile à convaincre. Il lui fallait impérativement obtenir satisfaction. Ce qui m'a valu quelques sacrifices. Dorénavant, Coin a donc son mot à dire sur tout ce qui me concerne, de près ou de loin. Je me demande si dans cette même situation, Katniss se serait trouvée plus habile au jeu de la négociation.

Johanna me toise d'un air peu convaincu, mais finit par hausser les épaules.

-Si tu le dis, mais en tout cas, je n'aimerais pas être à ta place.

-Je n'en doute pas une seule seconde.

Car honnêtement, qui le voudrait ? Coin entend tout cela comme un jeu de dominant à dominé. À chaque seconde, c'est une nouvelle partie qui se joue entre elle et moi. Savoir lequel de nous deux gagnera le plus de terrain, semble particulièrement l'amuser. J'ignore ses motivations, la rébellion je suppose. Quant à moi, il n'y a qu'une seule chose, Katniss. Ils se serviront de moi à présent. Mais d'une certaine façon, je les utilise à mon tour pour parvenir à mes propres fins. Et en ce qui me concerne, je ne compte pas la laisser gagner.

-Dis-toi que tu n'es pas le seul à monter à l'échafaud et à t'être passé la corde autour du cou, me dit-elle dans un sourire complice.

Je luis souris en retour. J'aurais probablement toutes les raisons du monde de lui en vouloir. Après tout, Johanna a délibérément abattu la bobine de fil électrique sur le crâne de Katniss. Mais lui en vouloir pour quoi ? Pour sa participation au complot visant à faire sortir le geai moqueur de l'arène, sain et sauf ? En colère, je l'ai été au début peut-être. Mais cette hostilité ne pouvait persister. Elle a simplement cherché à la protéger, pour le compte de la rébellion, certes, mais tout de même. Et savoir que je peux compter sur elle, à quelque chose de profondément réconfortant.

-Voilà Plutarch, souffle-t-elle.

J'assiste aujourd'hui à ma troisième réunion dans le Centre de Commandement, en une semaine. Quand on pense qu'un mois entier est passé sans que je ne vienne mettre le pied ici, il s'agit d'un véritable record. À présent que Plutarch et Coin en sont arrivés à un accord, les projets de propagande gagnent en vitesse. Trois vainqueurs des Hunger Games entre leurs mains, quatre si l'on compte Beetee, ils ont là matière à exploiter. Johanna a eu vite fait d'accepter, soupesant le pour et le contre. Entre passer ses journées cloîtrée dans une chambre d'hôpital, et réciter des discours pour le compte de la rébellion, le choix paraissait évident. Bien que deux semaines auparavant, elle aurait surement fait preuve de davantage de réticence.

C'est à ce moment précis que les médecins ont décidé de réduire les doses de morphine lui étant administrées, de façon à ce qu'elle finisse par s'en passer définitivement. Certainement trop dépendante de la morphine, celle-ci est apparemment devenue indispensable à son existence. Si bien qu'en décrocher se révèle compliqué. On peut également y voir l'une des possibles conséquences des Hunger Games sur nous. Annie souhaitait y prendre part également. D'une certaine façon, elle songe peut-être que c'est un moyen de venir en aide à Finnick, au moins indirectement.

La pièce se remplit rapidement, ils sont plusieurs à se joindre à nous. Plutarch, une dénommée Fulvia, Coin, Boggs, Haymitch, Gale, ainsi qu'une poignée de rebelles et quelques autres personnes dont j'ignore le nom et la fonction. Ils nous sont rapidement présentés, Cressida, une réalisatrice au crâne rasé et tatoué, ainsi que Messala, qui se trouve être son assistant à l'allure atypique. J'apprends que c'est lui qui a réalisé le montage du spot, ayant été accompli sans que j'en aie connaissance. Celui-ci a paraît-il rencontré un franc succès. Boggs a employé le terme de « briefing ». Cette réunion a pour seul but de planifier la campagne de propagande à venir. Autrement dit, ils cherchent à se mettre d'accord quant à la meilleure façon de procéder.

-Bien, avant de commencer, je crois qu'il est bon de vous annoncer que le garçon a officiellement accepté de prendre part à la rébellion, déclare Haymitch. Comme vous le savez, un premier spot a déjà été réalisé. Et on m'a laissé entendre qu'il avait eu son petit effet. Certains d'entre vous se trouveront enchantés par cette nouvelle, d'autres peut-être pas. Mais laissez-moi vous dire, que cela n'a plus lieu d'être. Pendant trop longtemps vous avez laissé vos opinions personnelles interférer dans cette rébellion. Quelques-uns d'entre vous souhaitaient voir Katniss, à la place que tient actuellement Peeta. D'autres lui préféraient ce jeune homme.

Haymitch s'attarde un instant sur la présidente du Treize.

-Je ne vous mentirai pas. Il aurait été préférable pour nous tous, que ce soit Katniss Everdeen que l'on sorte de l'arène. Mais il est grand temps de tourner la page et de se remettre de cet échec. Alma Coin s'est engagé à entreprendre absolument tout ce qui sera possible pour récupérer le geai moqueur. Mais là n'est pas la question, aujourd'hui. Le fait est que nous ne pouvons pas attendre davantage. Voilà pourquoi je vous demanderai de bien vouloir cesser de prendre position pour l'un ou pour l'autre. Ceci est dorénavant hors de propos. Je pense que vous serez d'accord pour le dire ?

Le silence, voilà ce que Haymitch reçoit pour seule réponse. Il semble pourtant s'en contenter.

-Parfait, nous pouvons passer aux choses sérieuses. Heavensbee !

Plutarch se lève prestement, ses doigts caressant la couverture de cuir noir d'un grand cahier.

-Tout avait été planifié en fonction du geai moqueur, nous révèle-t-il. Absolument tout et ce jusqu'à sa "garde-robe", réalisée par Cinna, nous n'avions pas prévu que mademoiselle Everdeen nous échapperait. Aujourd'hui, il nous faut pourtant nous accommoder de la situation. Mais, nous avons avec nous ce jeune homme, qui plus d'une fois nous a démontré ses talents d'orateur. Peeta n'est en aucun cas négligeable, il a beaucoup à nous apporter. De même que les deux autres vainqueurs des Hunger Games ici présents, Johanna Mason et Annie Cresta. Tous trois vont participer à notre campagne de propagande contre le Capitole. Comme vient de vous le faire comprendre Haymitch, il en sera ainsi et pas autrement.

La plupart des rebelles centrent à présent leur attention sur nous, les trois vainqueurs assis côte à côte. J'essaye vainement de me concentrer sur le discours de Plutarch, de façon à ne pas les laisser me déstabiliser. Mais je sens leur regard inquisiteur posé sur moi. Johanna semble elle-même, étrangement calme. Haymitch étudie un instant l'assemblée, puis reprend :

-Avez-vous des questions ?

Contre toute attente, Alma Coin lance la première.

-J'entends bien qu'il est préférable pour la rébellion de soustraire Katniss Everdeen, au Capitole. Mais à présent qu'elle a manifesté une certaine allégeance envers le président Snow. Je crains qu'aux yeux des rebelles, miss Everdeen ait perdu toute crédibilité. Admettons, si vous parvenez, enfin je dis bien "si jamais" vous parvenez à mettre la main sur le geai moqueur. Comment comptez-vous inverser la tendance, lui rendre une certaine fiabilité le moment venue ?

Haymitch ramène sa main droite à hauteur de son visage, nous tournant momentanément le dos. Je jurerai avoir vu son visage virer au rouge écarlate et nous savons tous les deux pourquoi. Que cherche-t-elle à accomplir en semant ainsi le doute et la discorde ? Que veut-elle démontrer ? Coin joue double jeu, nous pensions en être arrivé à un accord. Il semble pourtant que cela ne soit pas tout à fait le cas, en ce qui la concerne. Haymitch ne se laisse pourtant pas démonter.

-Nous dirons qu'elle y était obligée, que Katniss n'avait d'autres choix que de se plier aux volontés du Capitole. Ce qui impliquait son soutient totale.

-Et s'ils ne vous croient pas ?

-Mais enfin, Katniss n'a eu de cesse de défier le Capitole depuis ses premiers jeux. Cette version me semblerait tout à fait plausible. Si j'étais un simple citoyen de Panem, je pourrais tout à fait y croire. Tout le monde sait de quoi le président Snow est capable.

La présidente du Treize fronce légèrement les sourcils, mais n'ajoute rien.

-Et pour Peeta, que comptez-vous faire ? Je veux dire, Katniss était prétendument enceinte de leur enfant. Comment allez-vous intégrer ça ? Cela ne va-t-il pas poser de problèmes que "les deux amants maudits" soient dans des camps opposés, demande Gale, sans même m'adresser un regard.

Je comprends alors où il veut en venir. Indirectement, il leur demande s'ils comptent continuer la comédie des amants maudits du District Douze. Une mise en scène qui lui a toujours fortement déplu.

-Il est important de conserver les apparences. Le Capitole n'a pour le moment rien mentionné au sujet de cette "grossesse". Aussi, tant qu'ils n'aborderont pas le sujet, nous en ferons tout autant de notre côté. Quant au reste, je pense qu'il suffit de faire confiance à la spontanéité de ce garçon. Peeta gèrera la chose comme il l'entendra, il n'y aura rien de plus sincère, lui répond Haymitch. N'est-ce pas Peeta, nous pouvons compter sur toi ? Enfin tes qualités d'orateur !

Ça n'a duré qu'un bref instant, Hamitch a posé les yeux sur moi pour la première fois depuis l'Expiation. C'était à moi seul qu'il s'adressait. « Gamin, tu dois faire ce que tu as toujours fait » me soufflait-il. Et pendant quelques secondes, j'ai cru retrouvé en lui la figure de mon ancien mentor. Et je pense qu'une part de moi a apprécié. Quand l'autre me criait de prendre garde.


Mes bottes me scient les jambes tant elles sont serrées. Cressida s'applique à ajuster le col de mon uniforme d'un gris foncé, et je lève le menton de façon à lui faciliter la tâche. Dans cet accoutrement, je pourrai sans problème me fondre dans le décor, sous ce ciel nuageux, foulant la terre brûlée, avec ces émanations nauséabondes. Le district Douze s'étend sous nos pieds, ou du moins ce qui en reste. C'est là que l'on a décidé de m'envoyer, pour un premier tournage, afin de réaliser un spot "hommage" au District Douze. Jamais je n'aurais imaginé que mon aspect physique serait autant sujet à controverse dans le Treize. Pourtant, Plutarch et Fulvia ont débattu des heures durant afin de trouver la tenue idéale pour cette journée de tournage. La perte de Katniss ne faisait définitivement pas partie de leur plan, Heavensbee n'a pas menti. Tout avait minutieusement été préparé à l'avance pour elle, de même que son costume de geai moqueur, dessinée de la main de Cinna lui-même. Toute une série de croquis précieusement conservés dans un grand cahier de cuir noir, que j'ai tout juste eu le temps d'effleurer. Me voilà finalement qui campe dans la peau d'un soldat de la rébellion, affublé de l'uniforme en règle. Plutarch a voulu jouer la carte de la simplicité et me rendre accessible à tous, je soupçonne cependant Haymitch de lui avoir soufflé l'idée. Oublié le statut de vainqueur, ou de tribut, je ne suis plus qu'un homme parmi tant d'autres, un simple soldat.

Sous la direction de Cressida, nous progressons sur l'ancien chemin jonché de cadavres. Même si nous le souhaitions, il nous serait impossible d'échapper à cette vision d'horreur, les morts éparpillés un peu partout, calcinés, attaqués par les charognards. On entend un craquellement sous les semelles de nos chaussures, personne n'est assez stupide pour croire qu'il s'agit de simples brindilles. Des os, des os qui se brisent sous nos pieds. Nous avons tout d'abord tenté de les éviter, mais il y en avait tellement… Nous couvrons nos bouches de nos mains, à la fois pour échapper aux exhalaisons répugnantes, aussi bien que pour dissimuler nos émotions. Gale ouvre la marche, il s'efforce d'avancer, tête baissée, les épaules rentrées et le dos courbé. Il ne cherche pas à se soustraire à cette vue cauchemardesque, au contraire il semble s'y confronter. Comme s'il gravait chaque image dans son esprit, de façon à y puiser du courage, ou de la force. Je ne distingue plus vraiment de différence entre les deux. Alors je décide d'en faire autant, j'affronte la mort en face, voilà déjà deux ans qu'elle fait partie de ma vie, si bien que je crois parfois ne plus en avoir peur.

Derrière moi, un dénommé Pollux garde sa caméra braquée sur nous. Le prétendu cousin de Katniss Everdeen, et son supposé fiancer, ou mari de retour au pays, on ne pouvait pas trouver plus percutant, dramatique, dérisoire… je ne sais plus. Bien entendu nous allons jouer la carte de l'émotion! Je ne vois même pas pourquoi j'en ai été surpris. Peut-être ai-je cru le temps d'un instant que dans le Treize, je serai enfin dispensé de toute cette comédie. Ce n'était que pure naïveté. Que s'est-il passé pour Katniss, lorsque l'on a découvert qu'elle ne portait pas mon enfant. Oh bien sûr, je savais parfaitement que Snow n'y croirait pas une seule seconde, bien trop perspicace pour cela. Quel châtiment lui aura-t-on infligé pour la punir de ce mensonge de mon invention ? Je sens l'étau de la culpabilité se resserrer un peu plus sur ma poitrine. Cressida se tient au côté de son assistant, tantôt elle nous indique de relever la tête, ou bien de regarder dans telle direction, qu'il y ait un peu de mise en scène. Un second caméraman, Castor le frère de Pollux, filme le paysage qui nous entoure. Plus en arrière, Boggs se trouve au bout de la file, armée d'une mitraillette, dont il effleure la crosse du bout des doigts.

Puis tout le monde s'arrête, réalisateurs et caméramans prennent un instant pour fixer les derniers détails. Enfin le verdict tombe, nous commencerons donc par ma moi. D'une tape sur l'épaule Cressida me pousse à avancer, mes pieds butes soudain sur des pavés, je comprends alors que je ne suis plus très loin. Nous dépassons ce qui reste de la rue marchande. Je sens la main de Cressida quitter mon dos, les bruits de pas s'estompent derrière moi. Et quand je relève la tête, parmi les décombres je crois reconnaître le four délabré de la boulangerie de mes parents. Mes pas s'arrêtent à leur tour. Instinctivement je m'accroupis, reposant de tout mon poids sur mes chevilles, puis je ferme les yeux. Et je reprends dans ma tête :

« Je m'appelle Peeta Mellark. J'ai dix-sept ans. J'ai grandi dans le district Douze. Il n'y a plus de district Douze. Le Capitole l'a bombardé. Il a tué mes parents.»

Je bascule d'avant en arrière, de mes poings serrés j'exerce une pression sur mes yeux clos, tâchant ainsi de garder le contact avec la réalité. J'ouvre la bouche et je respire à grand peine. Mes idées ne sont déjà plus claires, mon esprit s'embrouille, et je me sens faiblir. Soudain, j'oublie la raison de ma venue, je ne sais plus pourquoi je fais cela, le monde autour de moi semble se resserrer à vue d'œil, et j'étouffe. Alors je recommence.

« Je m'appelle Peeta Mellark. J'ai participé à l'édition Expiation. On m'en a sauvé. Le Capitole détient Katniss. Elle est une traitresse. Mais elle est vivante. Je dois la garder en vie. »

Le tournage… Je me redresse d'un bond, je vacille légèrement mais quelqu'un me retient. Gale me toise une fraction de seconde, avant de me lâcher l'épaule, puis il se tourne en direction du groupe.

-Je pense que ça ira, vous pouvez y aller, Cressida, déclare-t-il, reprenant sa place au côté de Boggs.

-Tu peux continuer, Peeta ? s'enquiert-elle.

J'acquiesce d'un signe de tête, nous reprenons le travail. Nous filmons encore quelques séquences aux abords de la boulangerie (du moins ce qui en reste). J'effectue quelques pas entre les décombres, dont je déterre un morceau de l'enseigne calciné, puis je le remets à sa place. J'ignore quelle peut bien être l'utilité de cette marche silencieuse, mais Cressida en semble satisfaite. Je me dis que c'est tout ce qui compte. Vient le tour de Gale.

On le place également dans un cadre qui lui était autrefois familier. Au milieu des ruines de la maison dans laquelle il a grandi, Gale se lance dans un "question réponse" avec Cressida. Après l'avoir interrogé sur sa vie dans le Douze, elle se décide finalement à aborder les sujets sensibles, à commencer par sa flagellation. À bonne distance de cet échange, le reste du groupe observe en silence. Cressida tourne autour du pot, tâte le terrain, elle y fait référence sans vraiment l'évoquer. De façon à savoir si elle peut se le permettre ou non. Puis elle finit par citer le nom de Katniss. La réaction de Gale ne se fait pas attendre. Ses poings se ferment et son expression change du tout au tout. Alors Cressida ne s'attarde pas davantage, la réponse était claire, hors de question pour lui d'en parler.

-Et le jour du bombardement, que s'est-il passé ?

Gale se lance dans le récit détaillé de cette journée. Étape par étape, il nous relate les faits, les premières explosions, la course folle en direction de la forêt au milieu des habitants affolés. Il décrit l'atmosphère, les sons, les cris, l'odeur de brûlé, les cendres qui vous collent à la peau et qui s'insinuent partout.

-Te serait-il possible de reproduire le chemin que tu as suivi ce jour-là ? demande Cressida.

-Vous n'avez qu'à me suivre.

Gale se trouve déjà loin devant, la réalisatrice sur les talons, tandis que Messala s'assure que les caméras tournent toujours. Il semblerait bien qu'ils soient partis pour répéter ce fameux trajet. Je décide de saisir l'occasion.

-J'aimerais m'absenter un instant.

J'ai parfaitement conscience des difficultés que cela soulève pour eux. Mais pour l'heure, je ressens un besoin presque vital de m'isoler.

-Cela faisait partie de l'accord, dis-je.

L'accord, ou plutôt le contrat que j'ai passé avec Plutarch Heavensbee et Coin et qui comprenait quelques conditions. Dont celle de m'attribuer une part de notre temps dans le douze, afin que j'aille y errer à ma guise, sans contrainte et sans toute une équipe de tournage derrière moi. J'ignore pourquoi j'en éprouve le besoin. Peut-être pour mieux me rendre compte des choses, pour prendre conscience une bonne fois pour tout que le District Douze n'est plus qu'un tas de poussière. Tirer un trait sur ma vie d'avant, sur ma famille et tout ce qui s'y rattache. Comme une étape de mon deuil par laquelle je devrai obligatoirement passer, un jour ou l'autre. Il me faut également passer par le Village des Vainqueurs. Car s'il y a bien un moyen d'apporter un peu de réconfort aux Everdeen, c'est bien en allant y jeter un œil.

Boggs me dévisage un instant, puis je le vois porter sa main à son oreillette. Quelque part, à l'abri de l'un des dix hovercrafts flottant au-dessus de nos têtes, Plutarch doit certainement offrir son assentiment. Car l'homme de confiance de Coin me donne une tape sur l'épaule, me signifiant ainsi que je suis libre. De toute façon, même seul, je demeure sous surveillance. Nous-nous séparons à la lisière du bois, je sens le regard de Boggs s'attarder sur moi, comme s'il hésitait à me laisser errer sans une escorte à mes côtés. Pourtant personne ne cherche à me rattraper et je pars librement dans la direction opposée. Peut-être a-t-il compris que j'avais besoin d'être seul.

Je finis par fouler le sol du village des Vainqueurs, intact car épargné par les bombes. Les maisons s'alignent devant moi, je les dépasse une à une, celle d'Haymitch, puis de katniss. À trois bâtisses de là, je retrouve « mon chez moi », qui ne l'a jamais vraiment été. Le temps semble s'y être arrêté. Les meubles recouverts de poussière, je me prends à éternuer plus d'une fois. Je pars en quête d'objets auxquelles se rattachent des souvenirs, ou qui ont une quelconque valeur sentimentale. « Mais que valent les souvenirs à présent que tous ceux qui en ont fait partie, sont morts, ou presque tous… » M'a déclaré un rescapé du Douze. À ce compte-là, autant ne rien prendre, ou alors tout emporter. À l'étage, les placards sont pleins à craquer des créations de Portia. Lorsque j'ai demandé à Plutarch ce qu'il était advenu d'elle, il n'a pas été en mesure de me répondre. Son silence en disait long. Morte, ou vive, torturée par le Capitole… Rester devient trop difficile, alors je décide de quitter les lieux.

Sans trop savoir pourquoi, je m'attarde encore un instant devant la fenêtre de mon ancienne chambre. D'ici, on dirait presque que rien n'a changé. Les maisons se suivent jusqu'au large portail qui indique l'entrée du village des vainqueurs. Une vue que l'on qualifierait de parfaite. Tout est en ordre, aucun corps, pas la moindre planche calcinée. Tout cela ne fait qu'augmenter mon malaise. Je me détourne de la fenêtre. Et mes yeux s'attardent sur la table de nuit. Où là, bien en évidence, reposant sur l'un des parachutes argentés de l'arène, se trouve la perle.

La perle de Katniss.

Je penche instinctivement la main, mais mon bras s'immobilise. Ma stupeur prend le pas sur tout le reste et je demeure interdit, incapable de bouger. Après un instant pourtant, mes doigts se referment autour du parachute. Mon poing serre aussi fort que possible, comme pour s'assurer qu'elle est bien réelle et que je ne me trouve pas au beau milieu de l'une de mes hallucinations. Alors je n'y tiens plus, je dévale les escaliers, faisant claquer la porter derrière moi. La perle que j'avais offerte à Katniss sur la plage, lors de l'Expiation. Celle-là même que je l'avais vu plier dans l'un des parachutes, utilisés pour nous faire parvenir les cadeaux des sponsors. Cette perle qu'elle gardait sur elle, quand le champ de force de l'arène a explosé et qu'on lui a à présent dérobé. Depuis combien de temps se trouve-t-elle ici ? On l'a déposé à mon attention, placé bien en évidence. De telle façon que je ne pouvais pas la manquer.

La perle de Katniss, ou un message m'étant adressé personnellement, un avertissement… Snow ne sait que trop bien comment me rappeler à quel point je suis impuissant. Au combien lui peut l'être. Et que lui possède quelque chose de capable de me détruire.

« Continuez sur cette voie, monsieur Mellark. Prenez donc part à cette rébellion. Mais attendez-vous à en subir les conséquences. »

Je ne veux plus qu'une chose, m'en aller d'ici et tout de suite. Je m'apprête à lever un bras au ciel. Mais un mouvement attire mon attention. Là, il passe la tête entre deux brins d'herbe, remuant la queue. Je reconnais Buttercup.


Un unique compartiment me sépare des Everdeen, je le réalise seulement maintenant. Je me trouve devant la porte 307, à environ dix mètres de la 309. Je rechignais à l'idée de passer par le biais Plutarch, persuadé qu'il irait en tirer ses propres conclusions. Une personne en particulier saurait assurément où les trouver. Aussi me suis-je tourné vers Gale. Voyant que le sac que je gardais sous le bras remuait tant et plus, il m'a regardé d'un air interrogateur. Et quand une tête a soudain jailli hors de la sacoche pour feuler à tout va, son visage s'est soudain illuminé. « Pour Prim… » A-t-il constaté. Et sans m'en demander davantage, il m'a indiqué le numéro de leur compartiment.

Anxieux, je tape à la porte, un simple coup, car déjà ma main se dérobe et retombe mollement, ma gorge se noue. La bête s'impatiente, ses pattes se faufilent vers l'extérieur, puis il me plante délibérément ses griffes. La hanse dans une main, je prends soin de l'éloigner de moi, pour nous éviter à tous deux d'éventuels dommages collatéraux. Des bruits de pas me parviennent, la porte s'entrebâille légèrement, une main apparaît, puis une tête se glisse dans l'embrasure, Madame Everdeen. Les traits de son visage semblent s'adoucir dès lors qu'elle m'aperçoit. Son air soucieux laisse la place à un faible mais sincère sourire.

-Madame Everdeen, je la salue.

-Peeta, mais entre mon garçon !

La porte s'ouvre totalement, tandis qu'elle m'invite à en passer le seuil. La pièce est en tout point semblable à celle que j'occupe moi-même, excepté le lit supplémentaire. Une commode se tient au fond de cet espace restreint, une autre porte semble donner accès aux toilettes. J'entends un léger claquement derrière moi, et comme je reste là, figer sur place comme un parfait imbécile, elle m'attrape le bras pour me guider. Et je me retrouve assis sur une chaise. J'aperçois Primrose qui me gratifie d'un large sourire.

-Nous attendions ta visite depuis un moment, me dit-elle.

Elle se tient assise sur sa couchette, sa mère vient prendre place à ses côtés sans jamais me quitter des yeux. Elles me sourient encore, et j'y réponds. Peu à peu, la gêne que je ressentais jusqu'alors, semble fondre comme neige au soleil. Face à tant de bienveillance et de sincérité, je prends conscience de ma bêtise. Un mois que je repousse cette confrontation. Je ne me sentais pas capable de leur rendre visite, ou plus exactement je ne pensais pas le mériter. Elles, pourtant, semblent m'attendre depuis tout ce temps. Je réalise que rien n'a changé. Qu'elles ne me tiennent pas pour responsable de ce qu'il est advenu de Katniss. Toutefois, je sais combien son absence les pèse, les use chaque jour un peu plus.

-J'étais plutôt occupé dernièrement, je lui réponds.

Prim acquiesce d'un signe de tête, alors je continue sur ma lancée.

-En fait, j'ai croisé quelqu'un qui semblait rencontrer quelques difficultés pour te retrouver. Alors j'ai pris la liberté de l'amener jusqu'à toi.

Sur ces bonnes paroles, je m'accroupis sur le carrelage, déposant mon sac à terre, j'en soulève le dessus. Deux yeux luisants scrutent le monde extérieur, une patte apparaît. Buttercup a tout juste le temps de s'extraire de ma sacoche, avant qu'une Prim au bord des larmes ne se jette à son cou. Elle le serre contre elle, le chat ronronne bruyamment, heureux de retrouver sa maîtresse. Je les observe un instant, puis j'enfouis mes mains dans mon sac. Je tends le reste de son contenu à Madame Everdeen qui l'attrape à deux mains. Enveloppé dans la veste du père Katniss, elle découvre le livre des plantes, pour lequel j'avais réalisé quelques esquisses, ainsi qu'une photo de mariage. Elle la plaque contre son cœur. Je souris, puis je plie ma sacoche, l'attrapant d'une main. Je m'apprête à partir quand on me retient.

-Peeta, attends !

Prim se retourne alors vers sa mère.

-Maman…

Je les vois échanger un regard, puis Primrose hoche de la tête. Elle se relève, libérant ainsi Buttercup de sa prise. Madame Everdeen dépose le livre et la photo à côté d'elle, puis elle tend le blouson à sa fille. Laquelle m'attrape le poignet et referme mes doigts sur le tissu.

- Prends-le s'il te plaît, Peeta.

Je passe du blouson à Prim, puis de Prim au blouson.

-Non, je ne peux pas accepter.

-Non il est pour toi. Maman et moi pensons que c'est toi qui dois l'avoir.

-J'insiste, Peeta, ajoute Madame Everdeen.

-Gardes-le avec toi. Et puis quand Katniss reviendra, tu n'auras qu'à le lui restituer.

Je ne peux qu'accepter.


Note de fin de chapitre :

Ce chapitre était problématique. Disons que j'avais prévu d'y ajouter quelques autres scènes. Mais le contenu se serait alors révélé trop long. Si bien que j'ai renoncé à les intégrer. Donc si certains se demandent pourquoi il n'y a pas encore eu de confrontation directe entre Haymitch et Peeta, ce qui me paraît indispensable. C'est que c'est à venir. Il devait également se passer certaines choses avec Coin, mais là-dessus je n'en dirai pas plus. Hormis que j'ai prévu de la faire davantage participer à l'intrigue. Seuls ses intérêts vont compter, ce qui ne la change pas vraiment de la trame originale.

Si certains points semblent ne pas avoir été traités dans ce chapitre, c'est qu'ils le seront dans le cinqquième. Car le quatrième est à mettre de côté, disons qu'il est un peu à part.

Quant aux deux objets qui sont à présent en la possession de Peeta, à savoir la perle de Katniss, et la veste de son père. Je vous conseillerai de les garder en mémoire. Car même si cela ne sera pas le cas tout de suite. Ils vont tous les deux avoir un rôle à jouer dans quelque temps. Même si la perle a d'ores et déjà fait usage d'avertissement.