Merci pour les reviews et voilà la suite.
L'enfer, c'est l'habitude
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Le sac du traiteur à la main, Shizuru cogna brièvement à la porte.
Un instant d'attente, et elle se surprit à arranger sa tenue, passant une main dans sa frange. A quoi bon ? Tu crois réellement qu'elle va t'ouvrir ?
« Fujino-san ? »
Elle ne put s'empêcher de s'attendrir face à l'anxiété presque palpable dans ces simples mots.
« Le diner est prêt ! lança-elle avec un entrain qu'elle espérait communicatif.
- Dans le sas. Enfin je veux dire, ouvrez le sas. Je vous ai mis de quoi vous assoir. »
Avec amusement, la jeune femme ouvrit l'accès pour y découvrir un zabuton, un plaid et une lanterne.
« Ökini, c'est adorable, Natsuki-han. »
Aucune réponse, et elle se contenta de faire passer par la trappe un plateau et une petite bouteille de saké.
« J'ai commandé chez un restaurant traditionnel. J'espère que cela te convient ?
- Parfait. »
Le jeune médecin sentit une nouvelle fois ces lèvres s'étirer de satisfaction : Natsuki ne l'avait pas reprise sur son tutoiement. Elle installa l'assise contre la porte, alluma la lampe, se déchaussa de ses élégants escarpins et s'enroula dans la couverture. Essayant de ne pas penser que ce repas était totalement surréaliste. Elle perçu le craquement des baguettes, suivit d'un « bonne appétit » à peine audible.
« Bonne appétit, Natsuki-han. »
Elle considéra le plateau sur ses genoux : un bol de soupe miso, un autre de chirashi et tout un assortiment de tempura et de yakitori. D'un coup de baguette, elle se saisit d'un morceau de poisson cru. A vrai dire elle n'avait pas tellement faim.
« Natsuki-han va-t-elle m'ignorer, maintenant qu'elle a de quoi manger ? »
Une quinte de toux fit immédiatement écho à sa question, suivit d'une voix trahissant sa confusion :
« Non, bien sûr que non ! De quoi voulez-vous que nous parlons?
- Tu pourrais déjà commencer par me tutoyer. Et puis pour le reste, on peut avoir une conversation disons, de tout ce qui a de plus banal ? »
Un silence. Et Shizuru se dit que cette soirée n'allait finalement pas être facile. Le timbre glacial qui lui répondit confirma ses craintes :
« Tu te doutes que je n'ai pas l'habitude de discuter, non ? »
Shizuru n'eut pas le temps de se reprendre :
« T'es quoi au juste ? Une sorte de psy? Tu cherches à réaliser une thèse sur mon cas, c'est ca ?
- Un médecin, à vrai dire. » Elle préféra ignorer le sarcasme, poursuivant en toute innocence :
« Enfin, bientôt : je suis en dernière année d'internat. Mais pas en psychologie comme Natsuki-han semble le croire. Je me spécialise en pharmacologie, dans la branche épidémiologie pour être plus précise.
- Ah ouais ? Moi qui croyais que t'étais qu'une simple stagiaire. La livraison à domicile c'est donc le domaine des dernières années? »
A sa façon de parler, totalement désinhibée, Shizuru devina que la bouteille de saké avait déjà été entamée. Elle espéra qu'elle n'avait pas prit de médicament avec.
« Disons, que cette fois-ci était exceptionnelle. » Elle hésita et opta pour une demi-vérité :
« J'avais eu une nuit assez courte et mon chef a préféré me coller aux livraisons plutôt que de me laisser aux analyses.
- Je vois. Les insomnies, je connais ca aussi. »
Amusée, elle ne corrigea pas le malentendu, préférant saisir cette occasion pour réorienter la discussion :
« Tu as des problèmes de sommeil ? C'est normal si tu ne sors pas… »
Un éclat de rire stoppa ses propos.
« Tu crois que je suis une sorte d'otaku ? Une geek qui passe ses journées devant son ordinateur à se gaver de chips et de soda ? Ben je t'arrête tout de suite. C'n'est pas le cas. Je fais du sport tout les jours, je mange sainement. Si je veux quelque chose je me le fais livrer, si je veux une information, internet me la donne. Je travaille et j'ai un salaire plus que correct. Alors ne me prends pas pour une nolife, OK ! J'veux juste qu'on m'foute la paix !»
La jeune femme se tut reprenant probablement son souffle, laissant Shizuru dans un mutisme embarrassée.
« Désolée.» Natsuki murmura au bout de quelques secondes. « Je n'ai plus vraiment l'habitude de m'entretenir avec quelqu'un. Je ne voulais pas te blesser.
- C'est… Ce n'est pas grave Natsuki-han. Tu travailles dans quel domaine ?
- Dans l'illustration. » Son timbre incertain marquait une nouvelle fois son trouble pourtant elle continua :
« Je réalise des pochettes d'albums, des livres, parfois des pages web…enfin, ce genre de truc.»
Shizuru hocha la tête avant de se reprendre :
« C'est intéressant. » Machinalement elle avait sortie son Smartphone, et lancé le moteur de recherche. Natsuki Kuga illustration. La page afficha une multitude de dessins, de logo. Et une photo. Shizuru cliqua dessus.
« Tu as travaillé pour la maison "Nobi Nobi !" ?
- Oui, pourquoi ? »
Shizuru sourit. La photo, en noir et blanc, représentait une jeune femme d'une vingtaine d'année penchée sur une table à dessin, un crayon en main. Ses cheveux sombres négligemment noués, cachaient partiellement un visage aux traits doux et dont le regard clair, surement bleu ou vert, reflétait une certaine spontanéité. Une jolie femme, nota Shizuru avec tendresse. Une avec qui elle aurait volontiers flirté durant une nuit entière.
« Parce que je te vois. elle plaisanta.
- J'y crois pas ! Tu viens de me chercher sur internet? » Natsuki s'exclama, amusée. C'est une vieille photo tu sais ?
- Elle a été prise avant ton accident ? » Shizuru osa demander et elle ne fut pas surprise du mutisme qui s'en suivit. Après tout, depuis le début du repas elle avait l'impression de devoir apprivoiser un animal sauvage.
« Je n'ai rien eu de tel. Qu'est-ce qui te fais croire ca ?
- Ton ordonnance. Tu prends des antidouleurs. Je suppose que c'est à cause d'un accident que…
- Tu supposes mal, Doc'. » elle réfuta et Shizuru sentit ses joues s'empourprer à ce surnom.
« Alors pourquoi vis-tu recluse ? »
Un temps d'hésitation.
« Pourquoi veux-tu en parler ?
- C'est un sujet de conversation comme un autre. »
Elle entendit un raclement contre le bois. Surement que son interlocutrice devait changer de position. Ou peut-être était-elle juste entrain de partir…Mais Natsuki reprit aussitôt :
« Y a d'autres sujets. Par exemple : qu'est-ce qui pousse une jeune femme à passer sa soirée à faire la conversation devant une porte ? C'est intéressant, tu ne trouves pas ? J'aimerai beaucoup qu'on discute de ca. »
Peut être parce que cette jeune femme n'as pas envie de rejoindre une chambre vide. Peut être parce qu'elle ne veut plus passer ses nuits dans les bras d'inconnues… Son estomac se contracta violemment et elle regretta de pas avoir prit également une bouteille de saké.
Jamais elle n'avait eut autant conscience de perdre peu à peu le contrôle de sa vie, d'avoir une existence aussi pitoyable et vide de sens.
Pourtant c'était elle qui s'était enfermée dans ce cycle infernal.
La mort de ses parents, deux années auparavant, avait été pour elle comme une libération. Oh, bien sûr elle avait eut de la peine, un chagrin toujours présent dans son cœur. Mais aussi horrible que cela puisse paraître, elle s'était sentie, pour la première fois de sa vie, libre. Elle avait quitté sa région natale, dilapidé son héritage dans l'achat d'un appartement en plein centre de Tokyo, refusé une bonne fois pour toute l'omiai prévu et elle s'était réinscrite à la faculté de médecine selon ses propres choix.
La première année avait été vécue avec une frénésie nouvelle, comme si elle devait rattraper en quelques mois son adolescence perdue, étouffée par les carcans moraux d'une famille trop conservatrice.
Une fuite totale, sans un seul regard en arrière.
Et finalement, arrivée sur ses 27 ans, la griserie était passée, et il ne lui restait plus qu'un sentiment de solitude et de vide.
« Hey Doc'…Dit quelque chose s'il te plait. On va parler d'un autre truc, d'accord ? Tu es originaire de Kyoto, c'est ca ? »
D'une main tremblante, le jeune médecin s'alluma une cigarette, cherchant à retrouver son assurance avant de répondre.
« De Yawata, c'est dans la préfecture de Kyoto. Natsuki-han est perspicace.
- Pas vraiment, elle rigola. T'as un sacré Kansai-ben.
- Ikezu, tu te moques de moi !
- Tu vois ! » Elle entendit un rire provenir de derrière le bois et puis, plus doucement :
« Je trouve que c'est un joli dialecte. »
A ce compliment, son cœur s'emballa. Elle prit le temps d'aspirer une nouvelle bouffée de nicotine, savourant la fraicheur de la nuit et cet instant pour le moins atypique.
« Tu commences à connaître beaucoup chose sur moi ». elle murmura et Natsuki lui répondit sur le même ton :
« Tu as l'avantage de savoir à quoi je ressemble, ce n'est pas négligeable. »
Un sourire et Shizuru chercha dans son sac à main son portefeuille. Elle tergiversa un instant entre diverse pièces d'identités puis opta finalement pour une carte étudiante datant déjà de quelques années. Comme ca on sera quitte, Natsuki.
Elle la fit glisser par la trappe. Attendit que l'accès s'ouvre du cotés intérieur.
Rien.
« Tu ne voulais pas savoir ?
- Je ne sais pas. »
Quelques secondes d'embarras et Natsuki enchaina, mine de rien :
« Tu as fini de manger ? Tu veux un café ?
- Un thé, si tu as. » fit Shizuru, étrangement déçue.
« Pas de thé, désolée.
- Ce n'est pas grave. De toute façon il est tard, je vais rentrer. »
Pas de réponse. Elle ramassa ses affaires, remit le zabuton, le plaid et la lanterne dans le sas. Sa carte étudiante n'avait pas bougée de place. Elle tendit la main pour l'attraper puis se ravisa. On verra bien.
« Ökini pour ce repas, Natsuki-han.
- Tu reviendras ? »
La question prit de court la jeune femme :
« Seulement si tu le veux. »
Un silence, un doute.
« La semaine prochaine ? Même jour ? »
…
Adossée contre sa porte, Natsuki n'arrivait pas encore à croire qu'elle venait de lui proposer un autre rendez-vous. Mais cette soirée, bien que totalement étrange, avait été agréable.
Elle se pencha pour attraper ses affaires laissées dans le sas.
Un objet tomba au sol.
La carte donnée par Shizuru.
Elle avait aimé cet échange et une part d'elle-même souhaitait connaitre davantage cette jeune femme. Mais prendre cette photo, mettre un visage sur cette personne…C'en était presque trop pour Natsuki. Pour l'instant, elle n'était qu'une inconnue parmi tant d'autre. Une anonyme.
Regarder cette photo, c'était lui donner une identité, en faire une personne à part entière, quelqu'un avec qui elle pourrait nouer des liens affectifs. Quelqu'un que tu pourrais perdre…
Avec précaution, elle ramassa la carte, prenant soin de ne pas voir la photo qui l'ornait. Elle la glissa dans la poche arrière de son jeans.
Qui sait ? Peut-être un jour…mais pas ce soir.
Elle ouvrit son flacon d'Effexor, fit tomber une gélule dans sa paume et saisit la bouteille de saké. Une rasade. Son regard se porta sur la pilule. Un moment d'incertitude. Est-ce que j'en ai vraiment besoin ?
Puis l'habitude reprit ses droits.
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NA : Pour Shizuru, j'ai voulu lui donner un accent à couper au couteau : originaire du Kansai, le suffixe -san devient donc -han. Ökini (merci) et ikezu (méchant) font partie du vocabulaire typique du Kansai-ben, mais ca vous le savez déjà.
Par rapport à son métier : contrairement à la France, les pharmacies japonaises sont rattachées aux hôpitaux. C'est pour ca que dans la fiction, tous les services sont centralisés dans la clinique.
Concernant Natsuki, Nobi Nobi ! est une maison d'édition française spécialisé dans les livres d'illustrations japonais. Le nom peut être traduit par " être à l'aise", "se sentir bien". D'une certaine façon, je trouve que ca colle au personnage de Natsuki.
