Chapitre 4


Disclaimer: Cette série ne m'appartient pas...blablabla...

Note: Encore merci à toutes pour vos très sympathiques commentaires. J'attends avec impatience votre avis sur ce chapitre qui, je trouve, est un peu particulier...

Bonne lecture, j'espère :)


Dean avançait maladroitement dans les ténèbres, le dos contre la paroi du tunnel, cherchant de sa main valide, tendue devant lui, la lourde porte de Zeus. Il fallait qu'il la trouve avant le retour du nain.

Celui-ci risquait de revenir avec n'importe qui, des amis ou la police. Que représentait l'espérance d'une récompense pour une personne de sa condition ?

Où était la porte ? Elle ne pouvait pas être aussi loin. Et s'il l'avait dépassé dans l'obscurité ?

Il s'arrêta. Ecouta. Avec l'espoir que le grondement lointain du métro lui donne quelque indication.

Le silence.

Il avait épuisé la majeure partie de ses forces pour s'habiller, ramasser ses affaires et s'extraire de la tanière de Zeus. Il ignorait où il déboucherait une fois dehors, s'il parviendrait à rejoindre le motel, s'il ne croiserait pas à nouveau les italiens, mais tout valait mieux que rester ici à attendre qu'advienne ce que le nain avait combiné.

Il faisait complètement noir. Puis il vit quelque chose. Un point lumineux, tout au loin. Le bout du tunnel. Soulagé, il fut secoué d'un frisson. Le dos contre le mur, il prit cette direction. La lumière s'intensifia. Il accéléra le pas. Il heurta du pied une masse compacte. Il s'arrêta, tâta du pied. Un rail. Il se retourna, la lumière s'approchait. Ce fut à cet seconde qu'il se souvint de l'instrument de torture de ses ravisseurs. Il se souvint de …de tout. Toute cette partie voilée… La raison de son aveuglement…tout. Son sang se figea. Tout comme son corps.

Alonzo Savani distingue à peine l'homme sur la chaise. Les autres se trouvent dans la pièce, vêtus de combinaisons, debout, quelque part derrière lui. Ils sont là pour l'aider, s'il en ressent le besoin, ce qui ne sera pas le cas. Et pour faire le travail ensuite, ce qui ne sera guère compliqué.

L'homme sur la chaise remue un peu, sans plus. Il a les mains liées, les pieds attachés et les lèvres pincées par un gros ruban adhésif.

Alonzo Savani s'approche, l'observe un instant puis fait le tour de la chaise.

- Détends toi, camarade, dit-il à voix basse.

Toujours garder son calme et rester patient. Une règle dans son existence. Ne jamais changer d'humeur et attendre le moment propice. C'est le genre de chose qu'Alonzo Lucas Alvares-Rios Savani, d'origine équatorienne et de mère Italienne, aurait pu mettre dans son curriculum vitae. Ainsi que patient, méticuleux, polyglotte. Ajoutez à cela ancien acteur – et l'un des terroristes les plus recherchés de la planète.

- Détends-toi, camarade.

Dean entend à nouveau le conseil. Proféré par une voix masculine, la même que précédemment. Calme, posée. En américain, avec un accent étranger. Et Dean croit sentir quelqu'un passer devant lui, mais il n'en est pas sûr. Un mal de tête épouvantable empêche tout discernement. Il a seulement conscience d'être attaché sur une chaise et d'avoir un ruban adhésif sur la bouche. Puis il y a cette obscurité ; pourtant il ne porte ni cagoule sur la tête, ni bandeau sur les yeux. Rien de tout cela.

Mais il a beau regarder tout autour, l'obscurité est partout. Pas d'ombre, pas de lumière filtrant au bas d'une porte. Seulement le noir.

Il cligne des yeux. Puis recommence en tournant la tête d'un côté et de l'autre. Certain de se tromper. Mais il ne se trompe pas. Et il lui vient soudain à l'esprit, sans savoir ce qui s'est passé, ni où il se trouve, qu'il a perdu la vue.

- Non ! Non ! crie-t-il, la voix étouffée par le ruban adhésif.

Alonzo Savani s'approche.

- Camarade, dit-il avec la même sérénité. Comment va votre frère ? J'ai cru comprendre que vous étiez arrivés ensemble dans cette jolie petite ville…

On lui arrache le ruban de la bouche. Il pousse un cri autant sous l'effet de surprise que sous celui de la douleur.

- Où est-il ?

- Vas te… faire foutre.

Dean a la bouche sèche, la gorge en feu.

- Vous devriez réfléchir, Dean. Le temps n'est pas à la loyauté fraternelle. Il s'agit de votre vie… Je répète ma question : Où est-il ?

Dean ne répond pas. Essaie de discerner le visage de son interlocuteur. Sans succès.

Savani tient une sorte de télécommande. Son pouce trouve un bouton et l'effleure.

Aussitôt, Dean voit un minuscule rayon de lumière au loin et le fixe.

Le voit-il ou est-ce une illusion ?

- Où se trouve votre frère, camarade ?

La voix provient cette fois de derrière son oreille gauche.

La lumière progresse lentement vers lui.

- Je ne suis pas ton … (il tente à nouveau de déglutir)…camarade, connard.

- Voyez-vous la lumière ?

Le faisceau, gros comme une tête d'épingle, s'approche encore.

Dean garde le silence.

Du pouce, Savani touche un autre bouton.

Dean voit la lumière modifier à peine sa trajectoire pour viser son œil gauche.

- Je veux que vous me disiez où se trouve votre frère.

La voix, qui a changé de côté, n'est qu'un murmure dans son oreille droite.

- Nous devons le retrouver, c'est très important.

- Vous n'êtes pas son genre. Il les aime avec…plus de poitrine et la…voix plus sensuelle.

Le faisceau se dirige uniquement vers son œil gauche et s'éclaircit peu à peu. Les maux de tête ont disparu, quand il s'est cru aveugle. Mais ils reviennent avec la lumière. Un battement sourd et régulier qui s'accroît à mesure que la lumière approche.

Dean s'efforce de tourner la tête d'un côté, mais quelque chose de dur l'en empêche. Il essaie de l'autre côté. Même résultat.

Puis il pousse vers l'arrière. Rien ne peut le détourner de la lumière.

- Jusqu'à présent, vous n'avez pas souffert. Mais vous allez souffrir.

La voix est cinglante. Glaciale.

- Eh, eh, deux secondes… attends, articule Dean avec peine.

La peur, qui jusque là ne l'atteignait que vaguement, se met à grimper. Collante, visqueuse. Qui que soit cet homme, il est complètement malade. Et si Dean se fie à la logique de la situation, il est capable de tuer. Aussi préfère-t-il éviter de l'énerver davantage..

- Qu'est-ce que tu lui veux ? Mon…mon frère, pourquoi tu le…

- Ne jouez pas les imbéciles, vous le savez parfaitement. Répondez. Tout de suite.

- Je ne sais… pas où il est.

- Mauvaise réponse.

La douleur est cinglante, elle aussi. Dean tourne la tête aussi loin que possible en fermant les yeux avec force. Où que soit Sam, il n'a pas quitté la ville. Il est au motel, où en train de le chercher. Où qu'il soit, Dean espère qu'il est en sécurité.

- Je ne sais…même pas…s'il est vivant. Je ne l'ai pas vu…depuis des années. Comment…pourrais-je savoir…où il est ?

Le minuscule faisceau se rétrécit, se lève et se déplace sur l'œil de Dean pour en chercher le centre.

- Non, arrête ça !

- Où est votre frère ?

- Il est mort !

- Non, camarade. Il est vivant, et tu sais où il est…

Le timbre de la voix est maintenant différent. La première voix appartient à un homme, celle-ci semble provenir d'une bouche féminine.

La lumière ne se trouve plus désormais qu'à quelques centimètres, et augmente toujours davantage. Sa pointe s'affine. Dans sa tête, les battements s'accroissent. La lumière s'approche encore. Comme une aiguille se dirigeant vers le fond de son cerveau.

- Arrête ! hurle Dean. Mais putain, arrête, arrête !

- Où est-il ?

Voix masculine.

- Où est-il ?

Voix féminine.

Alonzo passe d'une voix à l'autre, jouant à la fois l'homme et la femme.

- Dis-le nous et la lumière s'éteindra.

Féminine.

Les voix sont calmes, presque douces.

Les battements font un bruit assourdissant, comme Dean n'en a jamais entendu. Un énorme roulement de tambour à l'intérieur de sa tête. Et la lumière rampe vers le centre de son cerveau. Une aiguille chauffée à blanc qui se consume en direction du bruit. Essayant de ne faire plus qu'un avec lui. Plus éclatante que tout ce qu'il a pu voir, ou imaginer. Plus éclatante qu'un arc électrique. Que le noyau du soleil.

Il n'est plus qu'une immense douleur, une douleur que la mort elle-même n'arrêterait pas. Il emportera cette horreur dans l'éternité.

- JE NE SAIS PAS ! JE NE SAIS PAS ! JE NE SAIS PAS ! PUTAIN, ARRETE ! ARRETE !

Clic !

La lumière disparaît.

Dean fut comme paralysé. Comment avait-il pu ne pas se souvenir ? Comment avait-il pu oublier ça ?

Cette lumière…Ce pouvait être le même instrument de torture. Où se trouvait-il ? N'avait-il jamais quitté ces lieux ?

Il sentit le sol trembler sous lui. La lumière s'approchait à grande allure. C'est alors qu'il comprit. Il était dans un tunnel en service. La lumière qui filait dans sa direction était le phare d'un métro. Il fit demi-tour, se mit à courir. La lumière devenait de plus en plus vive. Il glissa du pied gauche sur le rail, failli tomber. Il entendit le sifflet aigu du métro, puis le hurlement de l'acier quand le conducteur bloqua les freins.

Des mains puissantes le plaquèrent contre la paroi du tunnel. La rame illuminée passa à quelques centimètres de son corps. Puis plus rien. Sinon un dernier crissement, cinquante mètres plus loin, lorsque le métro s'arrêta enfin.

« Vous êtes fou ? »

Zeus lui faisait face, lui tenant la veste de sa poigne de fer.

Ils entendirent crier les cheminots qui s'approchaient sur les voies avec des lampes électriques.

Une seconde, Dean faillit se précipiter vers eux. Leur demander de l'aide. Qu'ils l'aident à sortir de ce foutu endroit. Mais quelque chose, une réminiscence de bon sens sans doute, l'en dissuada. Zeus était seul. S'il était seul, c'était qu'il n'avait pas été voir la police. Du moins Dean l'espéra-t-il. Il devait demeurer le plus discret possible. Les italiens, l'homme qui l'avait torturé, italien ou pas, peu importe, ne devaient surtout pas apprendre qu'il était en vie. Et s'il se jetait sur les cheminots, ceux-ci ne se contenteraient pas de le ramener tranquillement à l'air libre sans jamais raconter à qui que ce soit ce qui s'était passé.

« Par là. »

Zeus le fit s'engouffrer dans un tunnel secondaire, étroit. Il se retrouva bientôt en train de grimper une échelle métallique, poussé par le nain qui le suivait, les béquilles accrochées à un bras, comme un numéro de cirque.

La douleur se réveilla, il s'efforça de ne pas y prêter attention.

Ils entendaient derrière eux les cris et les appels des cheminots. Zeus, furieux, l'entraîna dans un second tunnel étroit, contenant une quantité de fils électriques et d'appareils de ventilation.

Ils marchèrent un bon bout de temps, Dean devant, Zeus sur ses talons, parcoururent peut-être un kilomètre. Finalement, ils s'arrêtèrent sous la lumière d'une bouche d'aération.

Le nain ne dit rien pendant un moment, puis, convaincu qu'ils n'étaient pas suivi, il regarda Dean.

- Ils en parleront à la police, elle viendra fouiller les tunnels. Si elle découvre ma cache, elle saura que vous y étiez. Et je n'aurai plus d'endroits où me cacher.

- Je suis désolé. Mais il fallait y penser avant de me laisser là-bas. Vous étiez censé m'aider à partir, au lieu de ça, vous me menacez.

Comme s'il n'avait entendu que la première phrase, le nain remarqua :

- Maintenant, on sait au moins deux choses. D'abord, que vous pouvez marcher, ensuite que vous n'êtes plus aveugle.

Dean avait recouvré la vue. Il n'avait pas eu le temps d'y penser. Il était dans l'obscurité totale. Puis il avait vu la lumière du métro et les passagers dans la rame. Pas d'un seul œil, mais des deux yeux.

- Donc, dit Zeus, vous êtes libre.

Et il décrocha le petit paquetage qu'il portait sur une épaule, le tendit à Dean.

- Ouvrez-le.

Dean hésita un instant, puis obéit. Il en découvrit le contenu : Vingt dollars, et une petite bouteille remplie d'un liquide brunâtre.

- Votre portefeuille est vide, s'expliqua le nain. Vous aurez besoin d'argent pour rentrer chez vous. Si vous habitez quelque part. La bouteille, c'est du thé Tsigane. Ça pourra vous être utile.

Dean le dévisagea d'un air incrédule.

- Mais pourquoi ? Vous auriez pu me prévenir la police et…

- Est-ce que vous, à ma place, vous l'auriez fait ? l'interrompit Zeus

- Je…je ne sais pas, non mais…

- Est-ce que vous avez tué cette fille ? coupa Zeus. Est-ce que vous connaissez vos agresseurs ?

De plus en plus décontenancé, Dean répondit :

- Non mais…

- Eh bien voilà ! Si je vous livre à la police, vous ne pourrez sans doute jamais répondre à cette question. Il faut que vous la trouviez par vous-même. Sans oubliez que vous êtes vous-même recherché pour le meurtre d'une femme à Saint-Louis, profanations de tombes et j'en passe, et du meurtre d'Eric Hawley. Ça rend la chose au moins deux fois plus intéressante, non ?

Dean écarquilla les yeux, et protesta, plus pour lui-même qu'à l'attention du nain.

- Eric Hawley ? C'est quoi ces conneries ? Je ne l'ai pas tué ! Je ne sais même pas qui c'est !

- Si vous le dites…

Encore cette phrase gluante de sarcasmes. Dean respira bruyamment par les narines.

- Je ne mens pas, bordel. Ne me croyez pas, j'en ai rien à cirer. Mais je n'ai commis aucun meurtre.

- Je vous crois, dit le nain.

Et il avait l'air sincère. Dean fronça les sourcils. Ce type était une énigme à lui tout seul. Il ne savait pas sur quel pied danser, avec lui. Pouvait-il lui faire confiance ?

- Vous avez raison, Monsieur…Winast… (Le nain ferma les yeux une seconde, tentant de se remémorer le nom qu'il avait entendu il y a plusieurs mois)…Wister…monsieur ?

- Farel. James Farel.

Non. Il ne lui faisait pas confiance. Pas suffisamment.

- Farel, répéta Zeus, d'un ton léger qui en disait long sur son incrédulité.

Il esquissa un sourire, et continua :

- Si je vous avais livré à la police, je n'aurais pas eu droit à un centime. J'en suis conscient. Et je l'étais quand je vous ai…menacé, comme vous dites. (Il regarda Dean droit dans les yeux) Je suis désolé de vous avoir fait peur.

Dean leva roula des yeux, un vague sourire aux lèvres.

- Ne niez pas, j'ai raison. Ça ne se cache pas si facilement, la peur, jeune homme. Même vous, l'aventurier en herbe, monsieur Lâchez-moi-avec-ça, jeune insouciant un brin impertinent, ne pouvez la masquer.

Aventurier en herbe…Sam et lui auraient très vite été copains.

Il marqua une courte pause, et reprit, plus gravement :

- Je vous présente donc mes excuses, mais je devais être sûr. C'était…un test, si vous voulez. J'attendais de vous une réaction que vous n'avez pas eue. Heureusement.

Dean voulu lui demander quelques précisions, mais Zeus ne lui en laissa pas le temps.

- Et puis… Je ne pouvais pas m'adresser à la police, monsieur Farel. Car je suis moi-même un assassin. Et si j'essaie d'envoyer quelqu'un d'autre avertir la police à ma place, j'ai de fortes chances de me faire avoir…Vous, vous serez en prison, et moi je n'aurai rien de plus qu'aujourd'hui…A quoi ça servirait ?

- Alors pourquoi ?

- Pourquoi je vous aide ?

- Oui.

- Pour vous faire sortir, monsieur Farel, et voir ce dont vous êtes capable. Voir jusqu'à quel point vous êtes intelligent et courageux. Voir si vous méritez de survivre. Et pour que vous puissiez répondre à vos questions, et prouver votre innocence.« Prouver mon innocence…Avec l'ouverture d'esprit des flics, ça risque d'être un peu compliqué », songea Dean.

Il observa Zeus attentivement.

- Ce n'est pas la seule raison, hein ?

Zeus recula sur ses béquilles. Pour la première fois, Dean perçut de la tristesse dans son regard.

- J'ai tué un homme qui était riche et saoul. Il avait voulu m'écraser la tête d'une brique parce que je suis nain. Je ne pouvais pas me laisser faire…Vous êtes beau, vous êtes intelligent. Si vous utilisez ces dons, vous avez une chance…moi je n'en ai aucune. Je suis un horrible nain, assassin par-dessus le marché condamné à vivre dans un sous-terrain. Si vous gagnez, monsieur Farel, vous vous souviendrez peut-être de moi, et vous viendrez me trouver. Alors, votre argent et votre savoir me seront utiles…Si je suis en vie, n'importe quel Tsigane saura où me trouver.

Submergé par cette chaleur humaine, cette affection véritable, Dean eut l'impression de se trouver en présence d'un être extraordinaire. Il pencha la tête en souriant, perplexe. La veille, il était avec son frère, dans un motel minable, travaillant sur une affaire qui n'avait rien de réjouissante, mais il était avec son frère. Il était …heureux. Autant qu'on peut l'être lorsque l'on vit une vie telle que la leur.

Aujourd'hui, il se retrouvait dans une bouche d'aération de métro, blessé, puant, et qui plus est recherché pour le meurtre d'un homme qu'il n'avait jamais vu. En plus du reste. Ce cauchemar invraisemblable était bien réel. Pourtant, un homme maltraité par la vie, qui n'avait que peu d'espoir de retrouver un jour la liberté, un nain handicapé qui l'avait sauvé, soigné, qui était perché sur ses béquilles à quelques centimètres de lui, lui demandait de l'aide.

Si jamais il s'en souvenait.

Zeus avait montré une grandeur d'âme dont Dean soupçonnait jusque-là à peine l'existence.

En disant, avec sincérité, qu'on pouvait, si on le souhaitait, mettre sa force, son cœur, au service d'un autre. C'était pur et honnête, et fait sans garantie aucune.

- Je ferai de mon mieux, dit Dean. Je vous le promets.


Sam avait dépassé le stade de la simple fatigue, et voyait danser dans l'air des bulles transparentes qui éclataient devant ses yeux.

Il avait reprit conscience quelques minutes plus tôt.

Un instant, il s'était cru au motel, avec Dean. Et la douce illusion s'était brisée en même temps que Jeff lui avait craché au visage des paroles auxquelles il n'avait rien compris.

Il n'en pouvait plus. Moralement, physiquement, il était épuisé. Il voulait que ça s'arrête. Il voulait retrouver son frère.

Il était couché. Ses mains et ses pieds étaient libres. Et il ne sentait plus le miel coller sur son visage. Ni le sang.

L'un ou l'autre des pédophiles lui avait lavé le visage.

Il ne comprenait pas pourquoi. Ils l'avaient presque étouffé, semblaient s'en amuser, et ensuite faisaient preuve de décence. Pourquoi ?

Le jeune homme regardait fixement Jeff et Thomas. Près de la fenêtre, devant lui, les deux hommes discutaient à voix basses. Toutes des cinq ou sept secondes, Jeff jetait un coup d'œil dans sa direction. S'assurait qu'il ne bougeait pas.

Sam ne s'apercevait pas de ce dernier détail. En fait, il ne discernait que deux formes grisâtre, floues. La lumière était quasi inexistante, et la fatigue voilait ses yeux.

Il respira profondément à deux reprises et l'apport d'oxygène lui procura un coup de fouet. Certes momentané, mais immédiat.

- Non !

Sam sursauta.

Thomas, si calme quelques secondes plus tôt, agrippait maintenant le bras de Jeff comme s'il projetait de le lui arracher.

La voix de Jeff n'était qu'un murmure, quasi inaudible, mais Sam pu saisir quelques mots.

- …Pourquoi pas ?…l'obligera à parler…change rien… soit…envie.

Le médecin marmonna quelque chose, passa une main lasse dans ses cheveux. Jeff parla à nouveau, puis posa ses deux mains sur les épaules de son ami dans un élan qui devait être affectueux. Thomas poussa un soupir chevrotant, et baissa la tête.

Soudain, les yeux de Jeff se braquèrent sur Sam.

L'expression de l'homme était purement bestiale. Sam eut la nette impression d'être en présence d'un démon. Sauf qu'un démon, il pouvait gérer. Cet homme…il était totalement imprévisible. Violent, dépourvu de conscience.

Jeff s'avança.

Sam recula, s'aidant de ses mains. Son dos heurta le mur en bois.

- J'ai quelque chose à te raconter.

Jeff s'était exprimé d'une voix douce, suave. Mais son regard n'avait rien de particulièrement sympathique, et la respiration de Sam s'accéléra, alors que Clayton s'accroupissait devant lui, le buste légèrement penché en avant.

Assis sur la table, le médecin détourna son regard des deux hommes, pour le fixer sur ses chaussures. Les lèvres pincées, il inspira profondément par le nez. Et se résigna.

- J'ai tué quelqu'un. Presque par hasard, à vrai dire, et j'ai ressenti toutes ces émotions qu'on est censé ressentir dans ces moments là : remords, répulsion, peur, honte, dégoût de moi. J'ai pris un bain pour me laver de son sang à elle, et assis dans la baignoire, j'ai vomi, mais je n'ai pas bougé. Non, je suis resté dans cette eau empuantie par son sang et par ma honte, par la pestilence de mon pêché mortel. Ensuite, j'ai vidé la baignoire, je me suis douché et…j'ai continué à vivre. Que font les hommes, après tout, une fois qu'ils ont commis un acte immoral ? Ils continuent à vivre.

Jeff se tut quelques secondes, son regard cherchant à graver ce qu'il disait directement dans le cerveau de Sam.

Finalement il lui sourit, indifférent au méprit teinté de dégoût qui se lisait dans l'expression du jeune Winchester.

Ce qu'il voyait, ce qui lui sautait aux yeux, c'était la peur. Et il aimait, à un point inconcevable, intercepter ce sentiment, se dire avec certitude qu'il en était l'auteur.

- Alors j'ai repris mon existence, continua-t-il. Et peu à peu, ces sentiments de honte et de remords ont disparu. Je croyais qu'ils m'habiteraient à jamais. Je me trompais. Et je me souviens d'avoir pensé, ça ne peut pas être aussi simple. Pourtant, ça l'était. Et très vite, plus par curiosité qu'autre chose, j'ai tué de nouveau. Et cette fois, j'ai éprouvé des sensations, disons, agréables. Apaisantes. Un peu comme celles procurées par une bière bien fraîche à une alcoolique après une période de sevrage. Ou par la première nuit d'amour à des amants séparés depuis longtemps. Ôter la vie se rapproche beaucoup de l'acte sexuel, à vrai dire. Parfois, c'est transcendant, jouissif ; parfois, c'est juste couci-couça, satisfaisant sans plus, genre pas de quoi sauter au plafond, mais qu'est-ce qu'on peut y faire ? Pourtant, ce n'est jamais inintéressant. Ça fait toujours un souvenir. Tu n'es pas d'accord ?

Sam ne répondit pas, craignant d'utiliser sa voix. Il voulu déglutir mais, encore une fois, eut la sensation que des milliers de petites aiguilles lui traversaient la gorge.

En soi, c'était terrifiant.

Il y a déjà assez de malveillance comme ça chez le type normal qui se lève chaque matin pour aller bosser et se prend pour quelqu'un de bien alors que si ça se trouve, il trompe sa femme, entube ses collègues, ou reste persuadé, tout au fond de son cœur, de l'infériorité d'une ou deux races.

La plupart du temps, notre capacité de rationalisation étant ce qu'elle est, il n'a jamais conscience du dilemme. Et il peut quitter cette terre en se croyant bon.

La plupart d'entre nous en sont capables. La plupart d'entre nous le font.

Mais cet homme, Jeff Clayton, avait épousé le mal. Il prenait plaisir à la souffrance des autres. Il ne tentait même pas de rationaliser sa haine, il s'en délectait.

Surtout, son discours se révélait épuisant par son côté singulièrement sordide.

Sam avait une longue expérience en matière de dingues, d'hommes capables d'en tuer d'autres par envie, ou par jeu. Le souvenir des chasseurs d'hommes - ceux qui, l'année précédente, l'avaient enfermé dans le but de le chasser ensuite – était bien ancré dans sa mémoire. Un exemple parmi tant d'autres… Les hommes avaient leurs propres démons. Mais Clayton surpassait la majorité, et de loin.

Comme Sam ne répondait pas, Jeff reprit :

- J'espère que tu m'as compris. Je n'aurai aucune hésitation à te tuer, Samuel. Aucune. Au contraire, j'y prendrai plaisir. (Il émit un bref gloussement) Oh oui, un putain de plaisir !

Il marqua une nouvelle pause afin de laisser à Sam le temps de digérer ces propos.

- Maintenant, c'est fini. J'en ai assez. Je n'écouterai pas une seconde de plus tes conneries. Je ne tiens pas non plus à attendre une éternité comme un débile que tu daignes ouvrir la bouche et nous dire ce qu'on veut savoir, dit-il très vite, sèchement.

Sam esquissa un geste pour s'éloigner de lui mais Jeff lui attrapa le bras, le serra.

- Dis-le, tout de suite. S'il vient, nous ne lui feront aucun mal, je le répète. Nous vous laisserons tous les deux en vie. Si tu t'obstines à mentir, tu meurs. Et peut-être qu'on le trouvera quand même ensuite. Réfléchis, merde ! Dis-moi où il est.

Les lèvres serrées, Sam détourna la tête.

Dean était certainement au motel…ou en train de le chercher, ce qu'il espérait, et redoutait en même temps. Tout ce que Sam voulait, c'était qu'il aille bien. Qu'il ne lui soit rien arrivé.

Jeff semblait avoir du mal à assimiler que non, il n'était pas profondément naïf. Il n'allait pas les conduire à lui. Même s'il était capable de se défendre, Dean n'aurait peut-être pas l'occasion de le faire. Sam ne pouvait pas se permettre de courir le risque. Il s'en sortirai seul. Il n'avait pas le choix.

- Bien, fit Jeff dans un soupir. O.K. Tu veux jouer à ça…

Il se redressa lestement, et rejoignit Thomas ; lequel balançait mollement ses jambes dans le vide, pensif.

Ils échangèrent quelques mots, et Sam entendit un petit rire.

Puis Jeff se tourna à nouveau vers lui. Sam vit ses lèvres s'étirer en un demi-sourire. Un sourire en coin qui creusa une fossette dans sa joue droite. Sam sentit des petits morceaux de glace se coincer dans sa colonne vertébrale. Les yeux fixés sur lui semblaient sonder son âme, fouiller chaque parcelle de son corps, pour le mettre totalement à nu. Ils brillaient d'une lueur malsaine, glissaient sur lui tel un serpent prêt à mordre.

Jeff coula un regard en direction de Thomas. Lorsqu'il reporta son attention sur Sam, son sourire fut désarmant de satisfaction… et Sam eut un horrible pressentiment.

- Non, murmura-t-il, et le mot frémit en s'échappant de ses lèvres, comme porté par un éclat de rire, ou un frisson.

Jeff s'approcha. Lentement, très lentement, se délectant de la compréhension qu'il lisait sur le visage de Sam.