Thème : Manoir
Personnage : Lucius Malefoy
Le soleil descendait à l'horizon des étendues vertes du Wiltshire. Lucius Malefoy écarta les rideaux de la grande fenêtre qui donnait plein ouest et laissa les couleurs chaudes de la fin du jour entrer dans la pièce. La journée finissait sur le vaste domaine du Manoir des Malefoy et de la même manière, la grandeur de la famille s'avançait jusqu'au soir. Les Malefoy avaient fui la bataille de Poudlard. Cette décision les avait sauvés. Mais elle ne les rachetait pas. Alors, dans son salon victorien, Lucius Malefoy attendait l'arrivée des Aurors. Ils n'étaient peut-être pas venus hier mais ils ne manqueraient pas ce rendez-vous ce soir, il en était certain. Lucius redoutait ce moment mais s'y résignait. Il n'en attendait ni clémence, ni bienveillance. Il espérait simplement que les Aurors l'emmèneraient seul et laisserait Drago et Narcissa derrière eux.
Il s'assit sur le fauteuil dirigé vers la fenêtre donnant sur le soleil qui disparaissait chaque minute un peu plus. C'était définitivement la fin d'une époque, celle du court règne du Seigneur des Ténèbres mais celle aussi de ces familles qui souhaitaient que leur soient définitivement reconnu l'autorité et les privilèges qu'à leur yeux la pureté de leur sang leur réservait. Cette aspiration, il n'y avait eu qu'un sorcier comme le Mage Noir pour la porter et nombreux sont ceux qui, comme Lucius l'avaient ainsi suivi.
Puis vint la prise de pouvoir. Ce que beaucoup avaient attendu depuis longtemps et surtout lui, Lucius Malefoy, arrivait enfin… Mais la chute fut vertigineuse tant le gouffre entre ce qu'il s'était imaginé et la réalité était immense. Il avait compris bien trop tard que le Seigneur des Ténèbres n'avait nul souci de le satisfaire, lui et les autres sang-purs. En souverain absolu, lui seul déterminerait ce qui était supérieur ou pas et à ses côtés, il ne pouvait exister ni amis, ni alliés parce que seul immortel parmi les mortels, il n'avait plus rien de commun avec personne. Et Lucius, comme n'importe qui fut soumis à ses exigences, subissant rapidement le prix de son inefficacité et ses insuffisances. Privé de sa résidence, moqué en public et dépossédé de sa baguette, Lucius avait payé à la minute où il avait cessé de lui plaire. Cependant, il était loin d'être parmi ceux qui avaient le plus souffert…
Son regard se perdit dans le prolongement obscur du salon. On y distinguait à peine la grande table autour de laquelle s'étaient assis les mangemorts pour des réunions dont certaines avait pris l'allure de rites initiatiques effroyables. Alors qu'il fixait l'obscurité, Lucius revoyait le corps de cette femme, Charity Burbage, suspendue à l'horizontal au-dessus de la table ovale. Elle était professeur à Poudlard, enseignait l'étude des moldus et prônait l'égalité et les mariages mixtes. Alors qu'elle flottait, elle était encore vivante. Bras liés derrière le dos et la tête en arrière, elle implora l'aide de Severus Rogue qui demeura impassible. Il ne pouvait plus rien pour elle de toute façon. Personne autour de cette table ne pouvait plus rien pour elle. Elle fut tuée rapidement du sortilège impardonnable et retomba lourdement sur le bois de la table. Et guidée par le rire de son maître, Nagini la dévora. Le spectacle fut insoutenable. Bien que la proie soit énorme, elle n'eut aucun mal à l'ingurgiter. Ils avaient tous été là à regarder le serpent s'abreuver du sang d'une de leurs semblables. Ils avaient regardé en sachant que ce sang pouvait un jour être leur sang. Ils avaient vu l'animal se gorger de cette chair et s'était tus, car cette chair pouvait un jour être la leur. Ainsi, Charity Burbage avait disparu dans le corps de Nagini qui l'avait digéré durant des jours, se reposant sur la grande terrasse du manoir. Elle était restée tranquille et silencieuse comme apaisée par son repas, mais Lucius savait que ce n'était qu'une façade car la nuit tombée, il pouvait voir ses yeux terribles le fixer à travers les fenêtres, impatients de se voir offrir une nouvelle victime.
Ce jour-là, le Seigneur des Ténèbres leur donna à voir ce qu'ils avaient voulu ignorer : que ce pouvoir, son pouvoir qu'ils avaient concouru à installer n'imposerait aucune limite à son exercice. Ni la rationalité, ni la pitié n'auraient le dernier mot, car le dernier mot reviendrait au bon plaisir du seul Seigneur de cette Terre. C'était à présent terminé et Lucius ne dissimulait pas son soulagement. Cependant, il ne pouvait que constater l'ampleur des dégâts et peinait encore à réaliser le cheminement qui l'avait mené à laisser quelqu'un le traiter plus bas que terre, consentir à ce que se déroule les pires infamies dans sa demeure et finalement attendre les Aurors dans son salon, prêt à les supplier de ne pas prendre son fils. Et il n'était pas le seul. A chacune de ses deux tentatives, le Seigneur des Ténèbres avait rallié un grand nombre de partisans. La férocité et la peur n'expliquaient pas tout. Comment n'avait-il pas vu le désastre arriver ? Bien que fasciné par la magie noire, Lucius n'était pas particulièrement sadique, cruel ou brutal. Il n'agissait pas non plus sans réfléchir et bien au contraire avait le luxe de pouvoir passer du temps à penser et s'instruire. Il avait des amis, des ennemis, une famille et des activités ordinaires. La seule chose qu'il y avait de particulièrement fort en lui et dont il n'avait jamais douté, c'était la supériorité de son sang et de ses pouvoirs. Alors pourquoi ?
Assis dans cette pièce qui devenait de plus en plus obscure, Lucius commençait peu à peu à y voir clair. Au lieu de le renforcer, cette certitude de supériorité l'avait rendu lui, et bien d'autres, vulnérable. Se croyant supérieur, il avait suivi quelqu'un de plus grand encore. Son arrogance l'avait poussé à vouloir asservir les autres mais elle l'avait tout autant conduit à se laisser asservir, le rendant risible, fragile et faillible. Maintenant qu'il faisait nuit, Lucius Malefoy se demanda si les Aurors viendraient vraiment aujourd'hui. Il décida de rester encore un peu à contempler les arbres se mouvoir lentement sous le vent sans émettre le moindre bruit et parcourir du regard l'opacité des ténèbres à la recherche des grands yeux jaunes de Nagini.
