Bien le bonjour!

Chapitre 4 de Blizzard... Merci à ceux qui m'ont laissé une review, dont Traffy D., que je n'oublie pas.


Sanji lève les yeux vers le ciel.

Il y a une heure à peine, des grêlons de la taille d'un poing s'abattaient sur la carrosserie.

Maintenant, les nuages vont et viennent tranquillement, sans se presser. Ils ne forment plus une couche comme quelques heures plus tôt mais fuient dans tous les sens de manière plus ou moins rapide et, point très important, il ne neige ni ne grêle plus. C'est tout de même une grande amélioration.

Et, ô miracle, il ne semble pas y avoir de dégâts notoires.

« Ça se découvre », déclare le blond à son voisin de droite, une once de soulagement dans la voix.

Ace se redresse aussitôt.

« Et merde. Les gens vont sortir de leur trou… »

« Et cette ville redeviendra une ville normale, pas un espèce de coin fantôme où personne ne circule. Ce ne sera pas plus mal. »

« Mouais… »

Après leur petite escapade, les deux compères ont rejoint la camionnette pour s'y reposer un peu. La neige est lourde, la neige empêche de se déplacer. La neige épuise. La neige les a épuisés. Ace, à moitié affalé sur le siège avant, a fait les comptes au niveau de leur réserve de nourriture. Quant à Sanji, il a tenté de préparer un plat potable avec tout ce qu'ils avaient déniché, mais ce n'est pas très concluant. Enfin, de son point de vue.

« Il est bientôt dix-huit heures », grogne le blond en jetant des coups d'œil réguliers à l'extérieur, repérant de temps à autre l'ombre pressée d'un habitant du quartier qui a enfin eu le courage de mettre le nez dehors.

Ace acquiesce tout en ouvrant un paquet de bonbons multicolores qui traîne à ses pieds. Il pioche à pleine main à l'intérieur et, se débarrassant aussi sec du papier les enrobant, en enfourne une poignée dans sa bouche grande ouverte.

« Ch'uper », marmonne-t-il avec difficulté.

Sanji hoche la tête puis se reconcentre sur l'espace extérieur, son œil soudain attiré par une silhouette indéniablement féminine. La belle se dirige à pas mesurés vers leur refuge, un sac de course coincé sous chaque bras et le cou courbé comme si les cieux crachaient encore leurs flocons translucides.

Plus elle avance, plus le cuisinier gentleman peut distinguer ses traits fins, ses épaules menues, ses cheveux noirs sobrement attachés en une queue de cheval brillante. Elle n'est pas très belle – ni magnifique, ni superbe -, mais elle a indéniablement quelque chose, un petit rien qui fait toute la différence avec n'importe quelle inconnue qu'on croiserait dans la rue. Lorsqu'elle sourit, soudain, c'est le cœur du blond qui vacille dans sa poitrine : il s'agit sans aucun doute du sourire le plus éclatant qu'il ait vu depuis longtemps, éclairant le visage de la jeune femme comme aucun rayon de soleil ne saurait le faire.

Et elle lève le menton.

Sanji est brutalement arraché à sa contemplation par le mouvement brusque d'Ace qui se recroqueville brusquement sur son siège, ne laissant dépasser de son corps courbé qu'une touffe de cheveux bruns. Les yeux ronds, le blond voit passer la jolie apparition près de la portière derrière laquelle se cache Ace qui tremble comme une feuille.

Ses lèvres s'étirent avec douceur tandis qu'elle l'aperçoit, lui et son regard insistant. A ce moment-là, Sanji pourrait jurer qu'elle sait, qu'elle se doute qu'il y a quelqu'un d'autre que lui dans la camionnette. Ses yeux sont presque tristes quand elle tourne au coin de la rue, disparaissant ainsi de son champ de vision.

Abandonnant derrière elle un blond stupéfié par l'attitude de son voisin qui se relève péniblement, le regard fuyant et la mine basse.

« Hum… Est-ce que je peux savoir ce qui s'est passé, là ? » s'enquiert Sanji, sa méfiance des premiers jours revenue coller à son visage mi-angoissé, mi-perplexe.

Ace hausse les épaules d'un air qui se voudrait nonchalant mais qu'il ne l'est pas du tout. Ses muscles sont crispés et ses sourcils à moitié froncés comme s'il venait de voir le diable en personne. Ce qui n'est évidemment pas le cas.

« Ne me raconte pas que tu vérifiais quelque chose dans le sac de course ou une autre bêtise du genre, je ne te croirai pas. Pourquoi tu t'es planqué au moment précis où cette déesse sur terre est passée près de nous ? J'écoute. »

Sanji croise les bras et revêt un masque sévère. Il est très doué pour ça : pendant ses longues années de service au restaurant de Zeff – période de sa vie qu'il ne préfère pas aborder en public –, il a dû souvent l'enfiler pour paraître implacable malgré sa jeunesse devant des clients malhonnêtes refusant catégoriquement de payer l'addition.

Ce qui n'ébranle pas Ace le moins du monde.

« Je fais ce qui me plaît », grogne-t-il tandis que son front se plisse et découvre une dizaine de rides d'irritation.

Ils restent silencieux quelques instants, puis le brun comprend qu'il ne s'en sortira pas comme ça.

« Je connais cette fille », reconnaît-il finalement, « ou plutôt je la connaissais. J'ai juste pas envie de la revoir maintenant… »

« Tu m'en diras tant. Elle a l'air adorable pourtant. »

Nouveau haussement d'épaule. Sanji se remémore la première fois qu'il a vu Ace, sur le pont, et son attitude étrange. Peut-être qu'il ferait mieux de ne pas creuser trop profond, histoire de ne pas déterrer quelque chose qu'il n'aimerait pas découvrir.

« Bon… soupire le blond en se frottant les yeux. Laisse tomber. Qu'est-ce qu'on fait, du coup ? Je ne vais pas tarder à repartir de cette fichue ville… »

Le brun semble aussitôt revigoré avec le changement de sujet : son sourire mutin revient prendre place sur son visage et il tapote doucement le volant, l'air de celui qui prépare un mauvais coup.

« On n'avait pas prévu d'aller faire une petite visite à mes amis ? »

« Rectification, corrige Sanji, tu avais prévu. »

« Pour ce que ça change… »

« Moi je trouve qu… »

« Oui, oui, si tu veux ! On y va, OK ? »

Le blond lève les yeux au ciel.

« OK. »

Le moteur vrombit alors que la camionnette se met doucement en marche, laissant derrière elle l'amertume d'Ace et un peu de l'inquiétude de Sanji. Juste un peu.


« La planque», présente Ace d'une voix décontractée en écartant les bras autant qu'il le peut.

La 'planque' est en fait un immeuble de quatre étages, assez risible face aux immenses bâtiments de verre et de fer modernes en arrière-plan. Ici, tout est délabré, sale, vieux. Il n'y a pas de porte d'entrée, tout est ouvert à tous les vents. On dirait un trou noir prêt à avaler n'importe quel idiot assez bête pour faire un pas à l'intérieur, pour tenter sa chance dans un endroit aussi sordide d'aspect. Les quelques fenêtres qui percent la façade çà et là n'ont plus que les volets, certains pendant tristement dans la grisaille du soir.

On a peine à croire que quelqu'un vit dans un tel taudis.

Sanji hésite. Personne ne vit plus à l'intérieur depuis des décennies, c'est évident. Même ceux qui ne savent pas où dormir n'en voudraient pas.

Mais, à la vue de la petite lumière dans les yeux d'Ace, il n'y a pas à douter.

« Bah c'est pas trop tôt !» lance soudain une voix agacée, provenant du puit sans fond qu'est la porte d'entrée (sans porte).

Sanji, comme dans une bulle, voit alors apparaître la plus sublime femme qu'il ait jamais eue sous les yeux. Exactement comme dans son fantasme – celui dû au froid.

Ses yeux couleur chocolat le dévisagent avec animosité associée à une certaine curiosité qui n'étonne pas le blond. Ace ne doit pas être de ceux qui se promènent souvent accompagnés.

Il ne suffit que de quelques secondes pour que le cuisinier charmeur se reprenne.

« A qui ai-je l'honneur, mademoiselle ? » roucoule-t-il en inclinant galamment la tête, comme si elle n'était autre qu'une lointaine princesse abandonnée.

Cela semble lui plaire puisqu'il sent la méfiance ambiante diminuer quelque peu, un large sourire amoureux se dessinant sur son visage tandis que la jeune femme se ressaisit, se campant bien solidement sur ses deux (interminables) jambes, les mains sur les hanches.

« Nami » énonce-t-elle comme si elle lui faisait un très grand honneur – ce qui, de son point de vue, n'est pas loin d'être vrai, « Mais tu peux m'appeler 'mademoiselle Nami', si tu veux… Bon, en revanche Ace, tu ne bénéficieras pas de mon immense clémence ce soir. On a besoin de mains pour boucher les trous dans la toiture à cause des violentes pluies de grêles des dernières heures. La tôle n'a pas résisté… »

Sanji saute sur l'occasion pour montrer sa dévotion et sa détermination à ne pas devenir un simple et inutile élément décoratif.

D'un simple geste du bras, la merveilleuse créature répondant au doux nom de Nami les invite à la suivre. Ce qu'ils font, avec plus d'empressement pour Sanji que pour Ace.

De ce qu'il peut en voir, la planque est mal isolée, à moitié détruite et sale. Ça ne doit pas être très agréable de vivre tous les jours là-dedans, surtout avec cette puanteur infernale provenant d'une bouche d'égout toute proche.

« La sortie de secours, au cas où… » lui a vaguement répondu Ace quand il lui a demandé des explications quant au fait de trouver refuge aussi près d'une source de mauvaise odeurs.

Sanji n'a pas insisté. Le monde de la rue lui est totalement inconnu, il n'a jamais voulu s'en mêler. Seulement, maintenant qu'il a rencontré cette beauté écarlate, il s'y intéresse beaucoup plus.

Nami les escorte donc vers l'intérieur, lui jetant de temps à autre de furtifs coups d'œil. Si elle n'a plus peur de lui, elle reste néanmoins sur ses gardes. Une précaution non nécessaire avec lui, mais qui la rassure sans doute. Ou peut-être pas.

Ace suit quelques pas derrière, la main plongée dans la poche de son blouson. Ses doigts s'amusent à y allumer et y éteindre le briquet de Sanji, sans se soucier du fait qu'il pourrait enflammer son vêtement et brûler avec. Personne ne se rend compte de son petit manège, c'est mieux comme ça.

Lui, tout ce qu'il voudrait, c'est faire cramer du bois pourri pour élever un grand feu de joie qui ferait fondre toute la neige d'un coup. Ce serait magnifique et tout le monde serait heureux, enfin réchauffé. Alors pourquoi il n'a pas le droit de le faire ?

Remarque, il sait bien pourquoi au fond de lui. Mais comme l'a dit très justement Nami le jour où ils se sont rencontrés, tous les deux jetés par les circonstances sous un pont en pleine nuit, « on s'en tape que tu sois un pyromane. Je suis kleptomane, un de mes amis est mythomane, qu'est-ce qu'ils ont tous à nous soûler avec leur noms compliqués ? On n'est pas malades. »

Voilà. Il n'est pas malade, lui.

Nami se fige soudain devant une porte, le front plissé comme si elle appréhende qu'il se passe quelque chose. Puis elle pose sa main sur la poignée.

« Les gars ! J'ai ramené Ace et un… un de ses amis ! »

Ils viennent de gravir une série interminable d'escaliers en ruines pour arriver ici. Sur le toit.

Le spectacle qui s'offre aux yeux de Sanji est stupéfiant. Deux hommes – ou jeunes hommes, difficile d'en juger – travaillent d'arrache-pied, la sueur au front. Le froid et la neige – même moindre – sont toujours là et pourtant les deux courageux se promènent quasiment sans aucune protection, un des deux simplement vêtus d'une couverture jetée sur ses épaules. A se demander comment ils ont survécu aux dernières vingt-quatre heures.

Ils sont progressivement en train de reboucher chacun des trous creusés par la grêle dans la toiture. Autrefois, il devait y avoir un vrai toit pur et dur, mais désormais la protection n'est plus constituée que de morceaux de tôles mal-joints.

Le travail est considérable.

A l'appel de Nami, ils lèvent la tête pour dévisager les nouveaux arrivants. La carrure la plus imposante des deux est celle d'un homme sans âge – au visage indescriptible –, et à l'abondante chevelure rose. Sa peau est recouverte d'un masque blanc de fond de teint et il ne se défait pas d'un immense bâton étrange, comme ceux utilisés autrefois pour prêcher.

« Qui est-ce ? » demande l'autre travailleur, qui s'accroupit pour bénéficier d'une position plus reposante.

Celui-ci a un long nez presque carré et des yeux fatigués. Visiblement un adepte des nuits blanches. C'est lui qui n'a qu'une pauvre couverture jetée sur les épaules.

Nami répond à sa place.

« Il accompagnait Ace, je n'ai pas jugé utile de l'envoyer voir ailleurs… »

Sanji se tourne vers la rousse, les yeux ronds.

« De m'envoyer voir ailleurs ? Pourquoi ? »

« On n'accepte pas les inconnus… » murmure le gars au long nez, les épaules basses.

Ils ont l'air abattu, tous les deux. Fatigués.

Sanji se demande vraiment où il est tombé.

« Bon… » soupire le gars au long nez en se frottant les paupières, « Au boulot. Tu comptes aider ? »

Sanji acquiesce. Il n'a rien d'autre à faire et il est évident qu'il ne va pas rester les bras ballants. Ace, quant à lui, ne semble pas très motivé.

« Tu donnes aussi un coup de main, Portgas ? »

Le brun hausse les épaules.

« Ouais. »

Le fatigué hoche la tête avant de se pencher pour empoigner une nouvelle planche. La pause n'a duré qu'une petite minute.

« Allez, on reprend ! » lance-t-il à la cantonade.

L'autre aux cheveux roses empoigne aussitôt une grosse planche de bois et la passe à son collègue. En deux trois mouvements, un trou béant qui devait laisser passer un paquet d'eau est rebouché.

C'est à ce moment-là que Sanji réalise qu'il doit avoir l'air complètement stupide, les yeux ronds devant leur efficacité.

« Le travail ne se fait pas tout seul… »

« Dé… solé. »

Aussitôt excusé, aussitôt au boulot. Le blond renouvelle d'efforts pour oublier sa position stupide quelques instants plus tôt, tandis qu'Ace, une moue boudeuse au visage, fait demi-tour et va s'assoir près de Nami sans même avoir levé le petit doigt.

« Pas envie de bosser aujourd'hui » argumente-t-il quand la rousse lui lance un regard interrogateur.

Elle hausse les épaules tout en se reconcentrant sur les mouvements des travailleurs, quelques mètres plus loin.

Mais le silence est vite rompu.

« Marco n'est pas avec vous ? »

Tic, fait le briquet en allumant la flamme. Qui meure dans l'instant. Et se rallume, tic. Et retombe.

« Non. Ça fait un bout de temps qu'il est parti chercher du boulot, avant la tempête en fait. On ne sait pas où il s'est abrité, il n'est pas revenu au refuge depuis. Et avec tous les problèmes coûteux que ça a engendrés, on a bien mieux à faire que de partir à la recherche d'un autre fauché… »

Tic.

« Personne sait où il est ? »

Tic.

« Ecoute Ace, si tu tiens tant à savoir où il se cache, vas le chercher toi-même, personne ne t'en empêchera ! »

Tic.

Clac.

« J'vais pas y aller ce soir. Je suis crevé. »

« Parfait. Une bouche de plus à nourrir, joie. »

Ace jette un regard en coin à Nami, persuadé de trouver sur son visage aux traits si féminins cette expression malicieuse qu'elle a parfois. Il ne se trompe pas. Leurs yeux se croisent et ce n'est pas un, mais deux sourires qui éclosent sur leurs lèvres bleuies par le froid.

Tandis que sous leurs nez, trois bûcheurs s'escriment à réparer un toit de toutes façons foutu.

Deux heures plus tard, alors qu'Ace a disparu et que Nami se balance sur la rambarde qui sépare le toit du vide sous le regard inquiet de Sanji – prêt à intervenir à tous moments –, ordre est donné par l'imprudente de plier les gaules. La nuit a recouvert la ville de son grand manteau noir, ils vont casser la croûte.

Sanji grimace quand il apprend que c'est Ace qui a dû préparer de quoi manger. Il aurait aimé endosser le rôle de cuisinier, lui dont manier les aliments est la passion. Malheureusement, on ne lui a pas demandé son avis.

Cependant, son flair repère bien vite l'odeur d'un plat délicieux qu'il n'arrive pourtant pas à identifier quand il descende dans les étages inférieurs.

Ace a allumé un feu au deuxième étage.

Devant l'air ébahis de Nami qui hume les relents du plat posé à côté du grand feu de joie (extrêmement dangereux), Sanji comprend qu'Ace n'est pas réputé pour ses talents de cordon bleu. Et il comprend alors une foule d'autres choses.

« J'ai apporté le truc que t'as cuisiné quand je faisais les comptes de tout ce qu'on avait piqué au supermarché. » jubile Ace comme si il faisait de faire une bonne blague. « Je trouvais que ça avait l'air formidable. »

Nami, immédiatement, roucoule au bras du blond qui n'en croit pas ses yeux – ni son bonheur.

« Monsieur sait cuisiner… Mais c'est une perle rare que tu nous as dégotée là, Ace… Comment ça se fait qu'on ne soit pas croisé avant ? »

« Je suis seulement de passage dans cette ville, ma chère Nami… »

L'expression de la rouquine en dit long et, alors que les trois autres s'installent pour manger un bout à leur côté, Sanji se dit que ses talents de charmeur ne sont peut-être pas si émoussés que ça, finalement…