Quand arrive l'heure du dîner, Claire est plus calme. Jamie a eu la délicatesse de s'endormir ou du moins de faire semblant ce qui lui a permis de se plonger dans le livre du révérend et de mettre de côté ces émotions qu'elle ne comprend pas. C'est donc maitresse d'elle-même que Claire réveille Jamie et lui annonce que le repas est prêt. Silencieusement, ils avalent la soupe lardée qu'elle a pris le temps de préparer. Elle mange concentrée sur son assiette mais remarque qu'à chaque fois qu'elle relève la tête, Jamie a le regard posé sur elle. A plusieurs reprises, il semble vouloir dire quelque chose mais se ravise et se replonge dans son potage. Finalement, Claire décide de mettre fin à ce jeu du chat et de la souris et entame la conversation.
— J'ai parlé à Mme Graham tout à l'heure.
Jamie reporte son attention sur elle, la cuillère de soupe oubliée à mi-chemin entre l'assiette et sa bouche. Claire est troublée par la profondeur du regard qui la fixe mais essaye de ne pas le laisser paraitre.
— J'ai prétexté devoir lui rapporter son plat pour lui proposer de prendre le thé ensemble et d'avoir ainsi l'occasion de discuter à nouveau des fabuleuses histoires qu'elle m'a racontées.
Jamie fronce les sourcils.
— Vous l'avez vue aujourd'hui ? Je ne vous ai pas entendue sortir cet après-midi.
— Non, je l'ai appelée ce midi. J'ai utilisé le téléphone de Mme Baird.
— Le té… Le quoi ?
— Le téléphone, c'est un appareil qui permet de communiquer à distance. Ça fait partie des commodités de la vie moderne, poursuit-elle devant son air impressionné, mais ce n'est pas important. Ce qui l'est, c'est que Mme Graham est disponible après-demain en fin d'après-midi. Je pourrais lui poser des questions et essayer de voir si elle a eu vent d'histoires comme la vôtre.
— Et moi ?
— Quoi vous ?
— Pourrais-je la voir ?
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Vous n'êtes pas encore en état de voyager, précise-t-elle en le voyant se renfrogner, je ne veux pas que vous risquiez de rouvrir vos plaies. Et puis, vous évanouir sur son tapis entraînera plus de questions que de réponses. Vous resterez ici vous reposer. Et interdiction de sortir, ajoute-t-elle lorsqu'il s'apprête à intervenir. Mme Baird est une femme charmante mais elle est issue du croisement entre une fouine et une pie. Il n'est pas question qu'elle ait connaissance de votre présence ici ou alors la moitié de l'Ecosse l'apprendra avant la fin de la journée et je n'en finirais plus d'entendre ses leçons de moralité sur ce que devrait me dicter la bienséance.
Elle fait un geste démonstratif vers sa masse de cheveux indomptables, sous-entendant que Mme Baird ne se prive pas de lui faire des commentaires. Jamie sourit à la mention de sa coiffure sauvage puis reprend son sérieux.
— A ce propos…
— Quoi ? Mes cheveux ? Vous n'allez pas vous y mettre aussi !
— Non, dit-il tout en souriant franchement, j'ai bien compris que vos cheveux sont à l'image de votre tempérament et il faudrait être stupide pour essayer de les contenir.
Claire n'est pas sûre que ce soit un compliment mais son regard n'exprime aucune réprobation alors elle décide de ne pas se vexer.
— Non, je veux parler de la situation… Vous m'avez recueilli et soigné malgré… Vous avez fait preuve de courage, ainsi que d'une bonté et d'une générosité à faire pâlir des hommes d'église mais… Je ne peux rester davantage, je ne peux continuer à mettre ainsi votre honneur en péril. Je profiterai de la nuit pour partir. Je reviendrais dans deux jours pour que vous puissiez me rapporter ce que vous avez appris de Mme Graham.
— Ne soyez pas ridicule ! Je plaisantais à propose de Mme Baird.
— Non, vous ne plaisantiez pas et vous avez raison. Je ne peux, en conscience, vous imposer cette situation déshonorante plus longtemps.
Il amorce le geste pour se lever mais Claire est plus rapide que lui et bondit sur ses pieds, le toisant d'un regard furieux.
— Mais enfin, allez-vous cesser ! Est-ce à propos de ce matin ? Certes, vous m'avez effrayée mais je ne vous reproche rien. Je ne vous mets pas à la porte, allons !
Il secoue la tête et se lève péniblement.
— Non, vous avez été bien plus compréhensive que ce que j'aurais pu espérer ou mériter. C'est justement pour ça qu'il vaut mieux que je parte. Je ne veux pas que vous pâtissiez de ma présence.
— Rasseyez-vous, vous tenez à peine debout, dit-elle d'un ton péremptoire. Vous n'irez nulle part et certainement pas camper en pleine nature. De toute façon, vous n'iriez pas bien loin dans votre état et je ne tiens pas à devoir recommencer le travail de ces derniers jours.
Elle se rassoit et se radoucit.
— Vous resterez ici jusqu'à ce que je vous juge assez guéri pour gambader dans la lande. Vous vous ferez discret et comme ça, ma réputation ne risquera rien si c'est ce qui vous embête.
Il n'est visiblement pas d'accord mais les tremblements qui gagnent ses jambes l'obligent à se rassoir et à acquiescer.
— Bien, mais je ne saurais vous priver de votre lit plus longtemps. Je dormirais dans la cuisine dorénavant.
— Par terre ?!
Il lève un sourcil et toute sa personne exprime une position que Claire identifie comme obstinée. Elle lève les yeux et les mains au ciel dans un mouvement d'exaspération résignée.
— Soit ! Laissez-moi vous trouver toutes les couvertures disponibles, le carrelage doit être terriblement froid, pas besoin que vous n'attrapiez une pneumonie en sus. Mais avant, je dois vous remettre de l'onguent, enlevez cette chemise.
Il reste stoïque alors qu'elle lui ré-enduit le dos de crème. Il dessert la table pendant qu'elle apporte un tas de couvertures qu'elle dispose au sol, cherchant à créer un couchage confortable. Alors qu'elle se relève, Jamie se rapproche d'elle et plonge son regard dans le sien.
— Merci Sassenach. Vous êtes…
Il cherche ses mots.
— Vous n'êtes vraiment pas une femme ordinaire.
Claire rougit de ce qui est manifestement un compliment, lui souhaite bonne nuit d'une voix faible et se dépêche de sortir de la cuisine. Réfugiée dans sa chambre, elle se fustige et se répète tout en se préparant pour la nuit : un patient, un patient comme un autre. Mais en s'allongeant, elle sent l'odeur qu'il a laissée sur l'oreiller et comprend ce que son cœur essaye de lui dire depuis plusieurs jours. Elle laissera un peu d'elle en Ecosse lorsqu'elle retournera à Londres.
Les deux jours suivants passent sans nouveau drame. Le repos et la confiance rétablie permettent à Jamie de baisser sa garde et de de révéler une personnalité enjouée et un esprit fin et cultivé. Ses phases d'éveil, plus longues et nombreuses de jour en jour, deviennent des moments d'échanges pendant lesquels Claire en apprend davantage sur lui : son enfance, ses parents, Lallybroch. Jamie est un formidable conteur qui prend plaisir à la régaler d'anecdotes sur sa vie à la ferme, sa relation avec sa sœur, qui semble être une femme d'exception, son amitié avec un dénommé Ian, qu'il considère comme un frère. Toutes ses histoires sont racontées avec beaucoup d'humour et de lucidité. Aussi, lorsque le ton se fait mélancolique et que son regard perd son espièglerie, Claire prend le relais et lui parle de son éducation hors des sentiers battus avec Oncle Lambert, de sa vocation d'infirmière. Elle évite de mentionner sa rencontre et son mariage avec Franck, ainsi que la guerre. D'un accord tacite, ils ont opté pour une politique de l'autruche et s'en tiennent à des sujets joyeux et intemporels.
A l'approche du rendez-vous avec Mme Graham, Jamie commence à montrer des signes de nervosité et Claire se surprend à poser sa main sur les siennes pour faire cesser leur mouvement. Elle a limité les contacts physiques au minimum pendant deux jours, s'obligeant à n'avoir que des gestes purement professionnels lors des soins. Aussi est-il surpris de cette démonstration. Claire lui sourit puis retire sa main après avoir serré une dernière fois les siennes dans une attitude de réconfort. Elle cache son trouble en enfilant son manteau puis se retourne pour lui signifier qu'elle sera de retour pour le dîner. Il la regarde avec une telle intensité que les mots lui restent coincés dans la gorge et elle se fige avec un bras encore à mi-chemin dans la manche. Sans détacher son regard, il lui demande de faire bien attention à elle dans sa carriole du diable. Muette, elle hoche la tête et se force à se diriger vers la porte pour mettre fin à cette tension.
Claire revient du presbytère dans un état d'excitation palpable. Lorsqu'elle franchit le seuil de l'appartement, Jamie l'attend, ayant entendu le bruit du moteur. En l'apercevant, elle lui adresse un sourire éclatant.
— Vous allez pouvoir rentrer chez vous ! lui lance-t-elle avant même d'avoir enlevé son manteau, sentant qu'il avait passé les dernières heures à ronger son frein et souhaitant le sortir de cette angoisse.
Il reste un moment hébété puis demande d'un ton hésitant :
— Vraiment ?
Elle hoche frénétiquement la tête en réponse sans se départir de son grand sourire et elle observe le visage de Jamie se transfigurer. Irradiant de bonheur, il la rejoint en trois pas et la prend dans ses bras la soulevant de terre.
— Oh mon dieu, Sassenach ! C'est formidable !
Partageant sa joie et son soulagement, Claire le serre dans ses bras alors qu'il ne cesse de répéter :
— Oh merci, Sassenach, merci !
Il la repose doucement mais ne la lâche pas, lui posant une suite de questions.
— Comment ? Qu'a-t-elle dit ? Comment sait-elle ?
Claire rit de son empressement mais lui promet de tout lui dire s'il lui laisse le temps d'enlever son manteau. Jamie, vibrant d'énergie, se recule mais ne la lâche qu'avec réticence, comme si le contact le rattachait à son époque aussi sûrement que le cordon ombilical relie le bébé à sa mère. Une fois débarrassée, il lui reprend la main puis la conduit dans la cuisine où elle commence le résumé de son entretien avec Mme Graham.
— Elle est convaincue du bien-fondé de ses croyances quant à la magie des pierres. Elle n'en a jamais été témoin bien sûr, mais elle tient ses connaissances de sa grand-mère qui les tenait de sa mère avant elle et ainsi de suite. Aujourd'hui, cela fait surtout partie d'un folklore traditionnel plus qu'autre chose mais elle m'a assuré qu'il y avait bien une magie en ces lieux et que de nombreuses histoires en parlaient. Dans chacune de ces histoires, une personne disparaît ou se sent emportée par les pierres mais elles reviennent pour en parler et faire naître la légende. C'est donc que votre retour est possible. De ce que j'ai compris, tous sont revenus parce qu'ils voulaient revoir un être aimé. Votre attachement à Lallybroch et à votre sœur devrait vous permettre de retrouver votre chemin. Mme Graham m'a avoué célébrer les fêtes solaires par des danses autour des pierres. D'après elle, c'est autour de ces périodes que la magie y est la plus forte. Elle a ajouté que la Toussaint représentait aussi un moment clé dans le rapprochement des mondes, que le voile de magie qui entourait les pierres se levait. C'est pour ça que vous avez pu traverser, la Toussaint et dans trois jours, nous sommes pile dans la bonne période.
Elle s'emballe tandis qu'elle lui explique une dernière croyance quant au pouvoir de pierres précieuses qui protègeraient les voyageurs, alors que Jamie, ému, la regarde subjugué. Lorsqu'elle a fini, il réfléchit un instant puis se met à fouiller dans son sporran. Ne trouvant pas ce qu'il cherche, il vide son contenu sur la table sous l'œil intrigué de Claire. Cela ressemble à un trésor d'enfant : du fil, une patte de taupe séchée, un petit serpent de bois, une broche… Il attrape une bague et pousse un juron.
— Qu'y a-t-il ?
— Elle appartenait à mon père. Il y avait un rubis dessus.
— Et ça, qu'est-ce que c'est ?
— Oh ! C'est la broche de mon clan, je ne la porte pas en permanence.
— Elle est magnifique, je peux ?
— Bien sûr.
Il lui tend une superbe broche en argent représentant un cerf bondissant et une devise « Je suis prest » écrite en français. Cela la fait sourire étant donnée la réflexion qu'elle s'est faite le soir de son arrivée. Lui rendant son bijou, elle poursuit la discussion.
— Pour ce qui est de la pierre précieuse, j'ai un pendentif qui conviendra. Je n'y tiens pas particulièrement, lui assure-t-elle lorsqu'il s'apprête à protester. Je pense que d'ici trois jours, vous serez en état de supporter le trajet jusqu'à Craigh na Dun et la traversée. Une fois là-bas, vous devrez faire attention. Votre dos ne sera pas encore guéri et vous vous fatiguerez vite. Vous ne pourrez pas marcher plusieurs heures d'affilée sans vous reposer et vous devrez protéger vos plaies des frottements, surtout quand vous dormirez.
— Sassenach !
Il interrompt sa litanie de conseils et lui sourit.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, je sais me débrouiller dans la nature, j'ai l'habitude.
Devant son air dubitatif, il ajoute :
— Je sais chasser, pêcher et poser des collets. L'hiver n'est pas encore là, je n'aurais aucun mal à me nourrir convenablement. Je marcherai jusque chez mon oncle, c'est là que nous nous rendions. Je n'en aurai pas pour plus de cinq jours de marche.
Claire blêmit en entendant ça.
— Je m'en sortirai très bien, Sassenach, je vous le promets.
Devant la perspective de son départ, tous deux deviennent silencieux. Claire, ne souhaitant pas s'appesantir sur les émotions qui montent en elle, se relève et se dirige vers la cuisinière.
— Si vous devez marcher cinq jours, vous devez absolument retrouver des forces. Ce mitonné de veau a mijoté plusieurs heures, ce sera un bon début.
Après un repas calme, tous deux perdus dans leurs pensées, Claire se retire dans la chambre pour la nuit. Des coups discrets portés à sa porte interrompent ses préparatifs.
— Jamie ? Que se passe-t-il ?
Il se tient sur le pas de la porte, gêné de son intrusion.
— C'est juste que… Je me demandais… Vous me croyez maintenant ?
Etrangement, de sa voix perce une note d'espoir, comme si son assentiment était plus important encore que son aide. Elle s'assoit sur le bord du lit et confirme :
— Oh, euh… oui. Oui, en effet, je vous crois.
— Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?
— Je crois qu'en réalité, je savais depuis le début que vous disiez la vérité. Je ne voulais juste pas l'admettre.
— Je comprends… Mais malgré ça, vous m'avez aidé, soigné, sauvé…
— Je ne voulais pas croire en votre histoire mais, je ne sais pas l'expliquer, je vous ai fait confiance immédiatement, comme si je vous connaissais déjà.
— Oui, je vois ce que vous voulez dire. Je vous laisse vous reposer, termine-t-il en la voyant dissimuler un bâillement. Bonne nuit Sassenach.
— Bonne nuit Jamie.
Trois jours… Deux jours… Quinze heures… Claire égrène le temps qui reste, se demandant pourquoi il passe si vite. Une heure ne devrait-elle pas durer davantage ? Puisque le voyage dans le temps existe, ne pourrait-elle pas l'arrêter, ce temps ? Juste pour quelques heures, quelques jours ? Que cette parenthèse écossaise ne se referme pas aussi rapidement, aussi finalement !
Elle doit se préparer à vivre une nouvelle perte, car c'est bien à cela que le départ de Jamie équivaut. Mais est-on jamais prêt à dire adieu ? Elle a le sentiment qu'elle portera le deuil de Jamie aussi sûrement que celui d'Oncle Lambert et cela lui fait peur. C'est un deuil qu'elle ne pourra partager avec personne. Pas même Franck qui ne comprendrait pas et la croirait infidèle. Ce qu'elle n'est pas ! Mais elle ne pourrait lui en vouloir de le penser étant donné le lien qui se renforce autant que diminue le temps qui leur reste ensemble. Claire n'oublie pas qu'elle aime Franck et Jamie est un homme d'honneur ! Mais ils en apprennent maintenant autant de leurs silences que de leurs histoires, de leurs regards que de la tonalité de leur voix.
Leur relation a progressé, évoluant subtilement mais à la vitesse de l'éclair, d'une confiance teintée d'attirance à une réelle complicité scellée par une foi inébranlable en la sincérité de l'autre. Leurs discussions se sont développées et étoffées de nombreux sujets n'ayant plus forcément de rapport avec leur vie personnelle, Jamie faisant preuve d'une grande curiosité sur la société du XXème siècle. Les croyances, les mœurs, les sciences, la littérature, tout est abordé, débattu, comparé, lors d'interminables conversations auxquelles ni l'un ni l'autre ne souhaite mettre un terme.
Ils ont instinctivement recherché la compagnie de l'autre, prolongeant les moments d'échange lors des repas au détriment des phases de sommeil, emmagasinant un maximum d'informations sur l'autre, de temps de présence de l'autre, conscients que ce 31 octobre, à la nuit tombée, ils se quitteront définitivement.
Depuis qu'elle s'est levée ce matin, Claire sent que l'atmosphère s'est chargée d'une tension, d'une urgence. Il ne leur reste que quelques heures et aucun n'ose exprimer oralement les sentiments qui les habitent. Alors les regards se font plus profonds, les rares contacts physiques sont plus appuyés et significatifs, les silences font autant d'effet que des déclarations enflammées…
Malgré les tentatives de Jamie d'alléger les appréhensions de Claire, elle ne peut empêcher l'inquiétude de la ronger : il a refusé d'en savoir plus lorsqu'elle a mentionné l'échec de la révolution jacobite et ses conséquences désastreuses. Bien qu'il lui ait assuré qu'il n'avait aucun goût pour la politique, elle sait qu'il se conduira tel que son sens de l'honneur et sa conscience lui dicteront. Et Jamie n'est pas un lâche, elle en est certaine. Quand la guerre se déclenchera, il se trouvera parmi les plus braves combattants.
Alors à défaut de le sauver des dangers de l'Histoire, Claire décide de l'aider au mieux en lui apprenant autant que possible les règles d'hygiène, les bases d'une alimentation saine, les détails anatomiques importants et les gestes qui sauvent. Jamie l'écoute attentivement, tant pour la rassurer que par intérêt et curiosité naturelle.
Elle parle, parle, espérant secrètement que cela suffira à tenir l'obscurité à l'écart mais malheureusement, la course du temps n'est pas si facilement fléchissable et lorsque les ombres commencent à s'allonger, sa voix se brise puis s'éteint dans un sanglot. Jamie, lui-même trop ému pour trouver des mots de réconfort, ne peut que poser sa main sur la sienne, la serrer en silence puis la porter à ses lèvres. Reprenant contenance, Claire lui serre les doigts en retour puis se lève et se dirige vers son manteau. Jamie se saisit de la besace qu'ils ont préparée ensemble et la suit vers l'automobile.
Afin de mettre toutes les chances de leur côté, ils ont décidé de caler le passage de Jamie sur le coucher du soleil. C'est donc dans les derniers rayons du jour que la voiture file vers sa destination, une colline magique, couronnée de mystérieuses pierres. Dans l'habitacle, Jamie ne quitte pas Claire des yeux, cherchant sans doute à graver ses traits dans sa mémoire : son nez fin, ses hautes pommettes, ses cheveux bouclés aux reflets aussi dorés que ses iris à la lueur du soleil couchant. Claire, quant à elle, a repris la main de Jamie dès qu'elle l'a pu et la tient fermement, entrecroisant leurs doigts.
— Nous y sommes.
Ce sont les premiers mots qu'elle prononce depuis qu'ils ont quitté l'appartement et sa voix étranglée paraît étrangère à ses propres oreilles. Jamie ne répond pas mais lui serre la main avant d'ouvrir la portière et sortir de l'automobile. Claire fait de même et le rejoint au début du chemin. Elle défait son collier et le tend à Jamie qui l'accepte d'un signe de tête.
— Merci Claire et pas seulement pour le pendentif. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, murmure-t-il.
Claire sent les larmes lui monter aux yeux et décide de ne pas les combattre.
— Prenez bien soin de vous Jamie. Promettez-moi de faire attention et tâchez d'éviter les ennuis, je ne serai pas là pour vous rafistoler.
Jamie lui attrape les mains et rit doucement.
— Je vous le promets Sassenach mais je vous assure que je ne cherche jamais les ennuis, ils me trouvent tous seuls.
Claire sourit puis redevient sérieuse.
— Je sais que vous ne voulez pas savoir ce qui va se passer mais…
— Non Sassenach !
— Je vous en prie ! Ecoutez-moi ! Lorsque la bataille se tiendra à Culloden Moor, je vous en supplie tournez-lui le dos.
— Sassenach !
— Je vous en prie, ne mettez pas les pieds à Culloden ! S'il vous plait Jamie…
— Sshh… Sassenach, sshh… Je vous entends, sshh…
D'une main dans le dos, il l'attire contre lui, tandis qu'il enfouit son autre main dans ses cheveux.
— J'ai compris, Sassenach, j'ai compris. Je m'en souviendrai, c'est promis…
Elle s'agrippe à lui, respirant son odeur au travers de ses larmes, trouvant du réconfort dans la chaleur qu'il dégage, son corps dur et solide sous ses doigts. Elle se laisse bercer par les battements de son cœur qui résonnent à son oreille et sent le sien se mettre petit à petit au diapason. Lorsque sa respiration s'est calmée, Jamie reprend la parole. Il s'écarte d'elle, saisit son visage des deux mains et essuie ses larmes.
— Moi aussi, je dois vous demander quelque chose Claire. Vous vivez en temps de guerre ici, alors je vous retourne le conseil : faites bien attention à vous. Vous avez un cœur en or et je sais que vous ne resterez pas les bras croisés mais, s'il vous plait, ne prenez pas de risques inconsidérés.
Claire tente d'esquisser un sourire et plonge son regard dans le sien.
— J'essaierai, c'est promis.
— Vous êtes une femme extraordinaire, Claire, ne changez jamais.
Il l'embrasse tendrement sur le front puis ajoute doucement :
— Je ne vous oublierai jamais. Tous les jours que Dieu m'accordera, je prierai pour vous. Soyez heureuse Sassenach.
Prenant une grande inspiration, il s'écarte à nouveau d'elle, murmure « Au revoir Sassenach », lui adresse un dernier regard puis s'éloigne d'un pas décidé sur le chemin.
Claire reste figée sur place et répond dans un murmure inaudible « Au revoir Jamie », les larmes inondant à nouveau son visage. Elle sait qu'il a atteint le sommet de la colline quand elle sent le vent se lever et l'air vibrer autour d'elle. Lorsqu'elle entend le bourdonnement, elle se recroqueville au sol, tant pour se protéger que pour essayer de contenir ses sanglots. Le silence revient brutalement mais il lui faut quelques instants avant de pouvoir se relever. Elle suit alors à son tour le chemin et arrive aux menhirs, sans entrer dans le cercle, pour s'assurer que Jamie a bien disparu. Puis chancelante, elle redescend à la voiture.
Elle n'a aucun souvenir du trajet jusqu'à la pension et est surprise de se retrouver devant la porte de l'appartement. Machinalement, elle suspend son manteau et se rend dans la cuisine avec la ferme intention de vider la bouteille de whisky et de se laisser emporter par la peine jusqu'au lendemain. La vue d'un objet argenté sur la table l'arrête pourtant dans son élan. Elle tend une main tremblante et saisit la broche de Jamie. Elle va s'assoir sur le lit tout en la tournant entre ses mains.
Du bout des doigts, elle caresse le cerf et répète doucement « Je suis prest ». Elle sourit au travers de ses larmes : Jamie est parti mais il lui a laissé une part de lui par le biais de cet objet qu'il chérissait. Il avait remarqué son intérêt pour la broche et la devise et apparemment, il a jugé qu'elle pourrait se l'approprier.
— Merci Jamie, murmure-t-elle à qui peut l'entendre avant de s'allonger et sombrer dans le sommeil, la broche serrée dans la main.
