- Je peux entrer, Doc ?
- Oui, c'est bon, Dembe. La petite dort ?
- Comme un ange.
Sentant que le médecin va profiter de la présence de Dembe pour ne pas me répondre, j'insiste.
- Alors docteur, à quel point Red était-il amoché ?
Il regarde Dembe qui lui fait un signe approbateur de la tête. Il soupire.
- Il était brûlé dans le dos il avait reçu plusieurs balles, une dans la cuisse, une dans le ventre, une autre dans l'épaule il avait également plusieurs fractures dues au souffle d'une explosion. Il est resté parmi nous pendant 2 longues années. Parce que son état psychologique n'était guère plus brillant que son état physiologique.
Je réfléchis à toute vitesse.
- Est-ce que c'était peu après Noël en 1990 ?
- Non. C'était bien avant. En 1985, aux alentours du 18 avril. J'avais pris ma première véritable affectation ici après avoir fait mon internat à Bethesda. Raymond, lui, était un jeune officier prometteur, brillant, suffisamment intelligent aussi pour mener de front ses activités dans la Navy et dans l'Intelligence Service.
- Que lui est-il arrivé ?
Le médecin, conscient sans doute qu'il m'en a trop dit, lance un regard navré à Dembe. Qui prend aussitôt le relais.
- Il a perdu sa famille, Elizabeth.
- Mais...
- Carla et Jennifer ?
- Oui. Elles sont pourtant bien en vie.
- On peut perdre de différentes façons. Quand il est arrivé chez lui ce soir-là, elles n'étaient plus là. En revanche, il a trouvé du sang partout dans la maison. Et des individus inconnus lui tiraient dessus. Puis il y eut une explosion. Il fut projeté sur 50m à l'extérieur de la maison, ce qui l'a probablement sauvé.
Quelle horreur !
- Qu'étaient devenues sa femme et sa fille ?
- Il vous le racontera lui-même.
- Allons, Dembe, vous le connaissez bien, non ? Il ne me dit jamais rien.
- Je pense qu'il le fera désormais.
- Pourquoi ? Parce qu'il a pensé me perdre pour de bon ?
- Parce que s'il ne le fait pas, je le ferai à sa place. Et il le sait. J'en ai assez de le voir souffrir, assez aussi de le voir essayer de ne pas vous faire souffrir sans jamais y parvenir. Trop de personnes sont mortes à cause de cette histoire. Il faut en finir.
Je reste muette de stupeur et...je suis vraiment vraiment vraiment curieuse d'en savoir davantage.
Le temps semble s'être subitement arrêté dans la chambre. Le médecin ne sait plus que dire, Dembe pense qu'il en a trop dit et moi, je veux qu'ils m'en disent plus.
Le docteur se racle toutefois la gorge.
- Pour en revenir à vous, madame Keen, avez-vous des difficultés particulières pour uriner ?
- Non. Tout va bien.
- Parfait. Bon, je reviens vous voir demain matin afin de vous emmener passer votre scanner.
- A quelle heure ?
- 8h. Cela vous convient ?
- Très bien.
- Vos séances de rééducation sont prévues à partir de 10h. Et elles durent 1h pour commencer.
- Ce sera douloureux, n'est-ce pas ?
- Ne vous en faites pas pour ça.
Il se lève et nous salue en partant. Me voici seule avec Dembe. A nous deux !
- Dembe, est-ce que vous m'accompagneriez dehors ? J'ai envie de prendre l'air.
- Volontiers, Elizabeth. Je vais seulement récupérer l'interphone longue portée pour Agnès.
Une fois dehors tous les deux, nous allons nous installer près du lac, à moins de 150m de notre logement.
- Dembe...je n'ai qu'une seule question à vous poser et j'espère que vous m'y répondrez le plus sincèrement possible. Je peux ?
- Dites toujours. Mais vous savez aussi que je ne trahirai jamais Raymond.
- Je sais. C'est à son sujet. Tout à l'heure, il m'a dit qu'il ne m'avait jamais menti. Or, il m'a toujours dit que mon père était mort. Là, je viens d'apprendre qu'il était ici pendant que je fus conçue. J'en viens donc à penser qu'il ne peut pas être mon père. A moins que ma mère soit venue le voir ici pendant sa convalescence.
- Quelle est votre question, Elizabeth ?
- Est-il oui ou non mon père ? J'ai ce test ADN qui date de 30 ans et qui prétend qu'il l'est. Je suis perdue.
- S'il n'y avait pas eu ce test, auriez-vous pensé qu'il puisse l'être ? Vous a-t-il un jour donné des raisons de le croire ? Quand il vous a laissé croire que vous aviez tiré sur votre père, vous pensiez donc qu'il ne l'était pas, et pourtant, depuis ce test ADN, vous avez considéré qu'il vous avait menti et plutôt que de lui en vouloir de vous faire passer pour une parricide, vous sembliez heureuse de l'avoir comme père. Expliquez-moi...
- Avant le test, je le voyais comme un ami. Un protecteur, un mentor. Un homme capable du pire et du meilleur. Un homme dangereux mais incroyablement gentil et patient avec moi. Et avec vous. Je savais qu'il m'aimait et je pensais qu'il m'aimait comme un père, comme Sam m'aimait. Aussi quand j'ai eu les résultats du test ADN, je ne fus pas surprise et j'ai soudain compris pourquoi il m'aimait autant. Et là, aujourd'hui, tout est remis en question. Ou pas. Je ne sais plus, Dembe.
- Il ne vous a jamais menti. Mais il vous a laissé croire ce que vous vouliez. Ce qui en fait un mensonge par omission.
Je ne sais pas encore si je peux en déduire quelque chose de fiable. En fait, je crains de devoir le faire. Parce que, si je remets les choses dans l'ordre, cela donne...
- En 1986, date à laquelle Cooper a récupéré une chemise tâchée du sang de Raymond Reddington, suite à une opération ensemble, s'agissait-il bien du même Raymond Reddington que celui qui, à la même époque était ici, incapable physiquement et moralement, d'être opérationnel ?
- Non. Vous commencez à comprendre ?
Pas le moins du monde ! Je nage en pleine science-fiction ! Qui est Red ? Qui est l'homme qui a fait de ma vie un enfer et...un paradis parfois. Je tiens trop à lui pour m'entendre dire qu'il est un opportuniste de génie qui s'est servi de mon histoire pour gagner beaucoup d'argent. Tout sauf ça. Dembe, s'il vous plaît, rassurez-moi ! Malgré moi, je tremble en posant la question.
- Qui est-il ? Je veux dire...Si Cooper est affirmatif quant à Reddington...
- Raymond est le seul véritable Raymond Reddington encore en vie.
Et là ma tête va exploser !
- Ils étaient plusieurs ? Dembe, soyons sérieux ! Le clonage humain n'était même pas encore une véritable idée de fiction dans les années 80 !
- Vous faites erreur, Elizabeth. Bien avant que le monde ait pris connaissance de la réalité du clonage grâce à la brebis Dolly en 1996, certaines nations y faisaient déjà travailler leurs plus éminents scientifiques sous couvert de l'armée. Les Etats-Unis étaient en retard par rapport aux Russes à l'époque. Sous Brejnev, il y eut plusieurs tentatives de clonage humain qui se sont souvent soldées par des désastres. Jusqu'à ce qu'un certain Heinrich Trettel, résident de l'ex RDA et travaillant pour la STASI et le KGB, découvre un moyen de modifier l'ADN humain et de le recopier sur d'autres humains.
- Trettel, dites-vous ? Un lien avec Eric Trettel, dit l'Alchimiste ?
- Son père, oui.
- Et il avait réussi à cloner ainsi des gens en tuant les originels ?
- Heinrich avait bien avancé ses travaux mais il ne parvenait pas à cloner à la fois l'ADN et l'apparence des gens. Il y avait toujours des imperfections. Son fils trouva la solution.
- Et donc, en 1986, vous pensez qu'Heinrich avait réussi à faire quoi ? Cloner partiellement Red ?
- Une personne en particulier souhaitait pouvoir venir ici, aux Etats-Unis, et y semer le chaos en prenant les traits et l'ADN d'un espoir national. De quelqu'un d'influent. L'homme en question devait être jeune, brillant, porteur de secrets nationaux et fauteur de troubles parmi les légions d'agents du KGB. Mais chose primordiale, il devait ressembler à celui qui allait prendre sa place. Ce qui rendait de fait l'ADN plus fiable.
- Ils choisirent Red pour sa ressemblance avec cet homme ?
- Il avait le bon profil et il ne se méfiait pas. Ou du moins pas assez. Il ne savait même pas que l'autre homme existait.
Macha Elizabeth ou je ne sais qui, tu es la fille de X et de Katarina. Sois la bienvenue en ce monde ! Merci papa !
- Moralité, je suis la fille d'un mystérieux Russe ou Allemand de l'Est, et non de Raymond Reddington. C'est ça ?
- Oui.
- Mais pourquoi ne me l'a-t-il jamais dit ?
- Parce que votre père était un homme terriblement dangereux et influent.
Toujours la même rengaine. La meilleure des excuses pour me maintenir dans l'ignorance. Qui qu'eut été mon père, ce devait être un sacré monstre pour qu'il puisse terroriser tout le monde même après sa mort. Hallucinant !
- Admettons. Et l'homme qui a tué Tom et m'a volé 10 mois de ma vie, il joue un rôle dans l'histoire ou pas ?
- Il possède la preuve que Raymond n'est pas le Reddington que toute la pègre du monde encense depuis 30 ans.
Là, cela commence à faire beaucoup pour moi. Je me sens dépassée par des événements où trois décennies ont décidé de venir se rejoindre dans mon présent. En me pourrissant l'existence depuis toujours. Ma tête tourne. Trop d'informations qui amènent de nouvelles questions. Car après tout, je ne sais plus qui est mon père. Ou qui était mon père. Et je comprends d'autant moins pourquoi Red tient autant à moi. Et pourquoi il n'est pas là, lui !
Je regarde Dembe qui scrute les eaux calmes du lac. Le regarder m'apaise aussi. Je souffle et soupire.
- Il vous demandé de me parler, n'est-ce pas ? C'est la raison pour laquelle vous n'êtes pas parti avec lui aujourd'hui.
- Je lui ai dit que je le ferai s'il ne s'en sentait pas le courage. Jusqu'à présent, il refusait et même si je n'étais pas d'accord avec lui, je respectais sa volonté. Depuis votre coma, il a bien changé. Je crois qu'il a compris qu'il ne pouvait pas continuer à voir le monde s'écrouler devant lui, à cause de lui, sans vous en parler. Parce que votre monde venait de s'effondrer aussi. Par sa faute. Indirectement certes, mais s'il vous avait tout dit, à vous, à Tom, à Kate, moins de vies auraient été sacrifiées. Mais d'autres auraient été prises. Il a pensé faire au mieux et il sait qu'il s'est trompé. Cependant, en vous parlant, il aurait pris le risque beaucoup trop grand de vous perdre pour toujours. Comme il a perdu Jennifer, Carla, et tant d'autres encore. Ses parents sont morts en le croyant devenu criminel.
- Mais il l'est !
- Regardez autour de vous, Elizabeth. Que voyez-vous ? Pensez-vous qu'un criminel notoirement recherché par tous les agences du pays viendrait trouver un refuge sûr ici, dans l'antre des Services Secrets, en usant de sa véritable identité ?
- Non. Il est toujours en activité ?
Un signe de tête me répond. Et soudain je me mets à comprendre ce que m'a toujours dit Red et ce qu'il a toujours fait devant moi.
- Sa couverture lui pèse...
- De plus en plus. Il vous racontera la suite, si vous voulez bien.
- Et comment que je le veux bien ! J'ai l'impression de me réveiller non pas d'un long coma mais d'un profond sommeil pendant lequel je n'ai fait que rêver de choses impossibles avec des gentils et des méchants, tout blanc, tout noir, rien de réel mais tellement vrai et tellement bon et tellement manichéen aussi.
- Vous avez vécu, vous avez aimé, vous avez perdu. Et vous vivrez encore, vous aimerez de nouveau et vous perdrez aussi parfois. Du temps, de l'argent, de l'énergie à vous battre contre des chimères ou à refuser les évidences, vous perdrez des gens que vous aimez et vous apprendrez à tout relativiser. Toute vie a vocation à disparaître. Ceux qui restent pleurent et ceux qui partent cessent juste de vieillir. Ils continuent à vivre dans les cœurs de ceux qui les ont aimés et ils ne meurent vraiment que le jour où plus personne ne se souvient qu'ils ont vécu. Remplissez votre vie de bonheur, Elizabeth, coûte que coûte. Laissez la noirceur aux gens incapables de voir la beauté du monde. Comme ce lac où se déposent des feuilles mortes. Comme le rire d'une enfant. Comme la main d'un homme qui viendra tenir la vôtre un jour et ne la lâchera plus. Le passé ne vaut pas l'avenir. Jamais.
- J'ai perdu mon mari hier, Dembe. Je sais que c'était il y a 10 mois de cela mais pour moi...c'était à mon réveil. Je le savais pourtant. Je le sentais. Le coma est une chose étrange. On entend des voix nous parler, on rêve, mais il nous est impossible de distinguer quelles voix proviennent des rêves de celles qui nous parlent réellement. J'ai rêvé de Tom me disant qu'il allait bien et que je devais vivre. J'ai rêvé de Red me tenant la main, me racontant des histoires, me disant qu'il... J'ai entendu Agnès rire et me baragouiner que je lui manquais. Je vous ai entendu aussi dire à Red de se secouer, de ne pas abandonner. D'espérer. Qui êtes-vous, Dembe ? La voix de la raison ?
Il sourit gentiment. Et humblement.
- Je fais de mon mieux, Elizabeth. J'ai vu tellement d'horreurs au cours de ma vie...Les êtres humains sont capables de tout détruire pour tout reconstruire, avec la même force et la même envie, ce même enthousiasme qu'ils mettent à semer la mort peut aussi semer la vie.
Je soupire de nouveau. Je n'aurai pas besoin d'un psy si Dembe me parle ainsi tous les jours. Il a un don naturel pour apaiser les autres. Je comprends mieux pourquoi Red l'aime autant.
- Vous devriez parler plus souvent. Et dire à Red de vous écouter.
- Il m'écoute. Mais il est torturé. Ce qu'il doit faire le ronge de l'intérieur.
- Et vous êtes là pour veiller sur son âme.
- Je fais en sorte qu'il continue à vivre. Et c'est déjà beaucoup.
- Est-il suicidaire ?
- Non. Mais il est un peu...comment dire...friable parfois. Vous êtes son talon d'Achille.
- Curieuse analogie.
- Pas vraiment non. Comme Achille, il mène un combat et la seule qui peut le lui faire perdre c'est vous.
- Au lieu de me protéger, il devrait me détruire en ce cas!
- Ne lui dites jamais ça ! Il a besoin de vous pour tempérer ses fureurs, pour l'aider à ne pas se perdre de vue. Il refuse d'épouser la noirceur de votre père.
- Il vous a vous, Dembe. C'est vous la sagesse incarnée. L'homme posé.
- Et il est mon frère. Vous, c'est encore plus profond. Il n'y a que pour nous qu'il peut perdre toute humanité. N'oubliez jamais ça.
- Et c'est là que je me perds. Et puis qui était mon père ?
- Celui qui a pris l'identité de Raymond, faisant de lui un traître pour son pays. S'il n'est pas parvenu à semer le chaos promis, c'est seulement parce que vous l'avez tué. Innocemment, certes, mais vous avez empêché plusieurs désastres. Raymond était de nouveau opérationnel et quand il apprit ce qu'il se passait, je vous laisse imaginer sa colère.
Quand l'interphone retentit au doux son d'Agnès me réclamant, je comprends que c'est la fin de notre intermède sacrément intéressant. Je n'en avais jamais autant appris sur Red, sur moi et sur mon père depuis...ma naissance ! Ce soir, je kidnappe Red avec mon fauteuil et j'apprends le reste. Je ne peux plus en rester là. Je dois TOUT savoir au plus vite. Il en va de ma santé mentale. Parce que contrairement à lui, je refuse de demeurer ici pendant 2 ans.
Mine de rien, et tandis que Dembe pousse mon fauteuil roulant vers le logement, je reprends des forces. Je n'ai quasiment pas pleuré depuis ce matin. Savoir pour quelle raison Tom est mort me motive. Et savoir que Red n'est pas mon père me...plaît bien. J'ai au moins une chose certaine et définitivement établie sur laquelle m'appuyer.
Je souris alors que nous entrons dans la chambre d'Agnès.
TBC...
