Bonjour à vous! J'espère que vous allez bien. Dans ce nouveau chapitre, nous explorons un peu plus le passé de notre héroïne.
Bonne lecture
Chapitre 3 : Regrets
La vie est trop courte pour la passer à regretter
Tout ce que l'on n'a pas eu l'audace de tenter
Friedrich Nietzsche
Le temps adoucit les regrets
Euripide
Quand elle repensait à Clay, Morgane préférait se souvenir de l'homme qu'il était au début du projet Animus et non celui qu'il avait fini par devenir, et ce, en dépit de son comportement hautain et sarcastique avec elle. Car il s'agissait du vrai Clay, cet incroyable génie de l'informatique qui cachait ses blessures et son mal-être sous un vernis de cynisme et d'humour noir et qui semblait ne jamais rien prendre au sérieux. En résumé, un homme qu'elle aurait détesté en temps normal. Mais au lieu de cela, elle en était inexplicablement tombée amoureuse. Lucy l'avait pourtant prévenue de ne pas s'attacher émotionnellement aux sujets des expériences de Vidic. Elle aurait dû l'écouter.
Comme toujours, lorsqu'elle pensait à celle qu'elle avait considéré comme sa meilleure amie, Morgane eut un léger pincement au cœur. L'assistante de feu le docteur Waren Vidic avait été la seule à partager ses convictions quant à la dangerosité d'une exposition prolongée dans l'Animus et à se préoccuper du bien-être de Clay. Elle avait même été jusqu'à risquer sa carrière pour aider Morgane à s'échapper du laboratoire quand Vidic avait pété les plombs à son sujet. Elle frissonna mentalement au souvenir du sort qu'il comptait lui réserver mais surtout des propos qu'il avait tenu à son égard. Elle entendait encore sa voix distiller son poison dans ses veines.
Oh Mademoiselle Campbell, votre naïveté aurait pu être touchante si elle n'était pas aussi pathétique. Avez-vous réellement cru que votre « adoption » par Rikkin était une manifestation de sa bonté d'âme ? N'avez-vous donc pas encore compris quel genre d'homme il est ? Il n'y a pas de place pour l'amour dans son cœur. Seul le pouvoir compte à ses yeux et vous, ma chère, n'êtes que le moyen de parvenir à acquérir ce pouvoir.
Mais contrairement à ce que Vidic avait alors cru, Morgane savait alors parfaitement quel genre d'homme son père adoptif était. Clay lui avait déjà ouvert les yeux à ce sujet.
Si les sentiments qu'elle portait à Clay Kaczmarek, faux cobaye mais véritable Assassin – comme elle l'avait appris de la bouche de Desmond – étaient sincères, au point qu'elle avait été prête à mettre sa liberté en péril pour le faire évader, elle n'avait jamais été certaine de leur réciprocité. Et elle se sentait tellement ridicule de chercher encore et toujours dans ses souvenirs le moindre geste d'affection de sa part, des mois après sa mort. Pourtant, il y avait eu une évolution significative quant à son comportement envers elle, cela elle ne pouvait le nier. Si au début il ne semblait perdre sa réserve qu'avec Lucy – ce qui avait suscité sa jalousie – ne lui réservant qu'un silence boudeur à ses questions sur son état de santé, il avait changé du tout au tout après sa toute première expérience de l'Effet de Transfert. Non seulement il avait désormais accepté de coopérer sans rechigner mais il avait commencé à engager la conversation avec elle sur des sujets divers et variés, semblant réellement s'intéresser à elle, à sa vie, à sa famille. Même dans les pires moments, où il semblait perdre pied, confondant les souvenirs de ses ancêtres avec la réalité et tenant des propos de plus en plus incohérents, il recherchait sa compagnie, refusant d'avoir qui que ce soit d'autre à son chevet, y compris Lucy.
Morgane avait pris cela pour une marque de confiance et donc d'affection mais Desmond l'avait détrompé. En discutant avec lui, elle en avait appris plus sur Clay Kaczmarek et Lucy Stillman qu'elle ne l'avait souhaité. Lucy et Clay étaient tous les deux des Assassins, infiltrés par William afin d'obtenir des informations sur le projet Animus. Mais Lucy, dont les liens avec la Confrérie avaient été rompus afin de faciliter son intégration, avait fini par adhérer aux principes de l'Ordre et avait trahi la Confrérie ce que Clay avait fini par le découvrir. Alors Lucy, pour éviter qu'il ne grille sa couverture, l'avait laissé moisir dans l'Animus jusqu'à ce qu'il perde suffisamment la raison pour se suicider. Enfin, ça c'était la version courte. La version longue était beaucoup plus complexe et impliquait des éléments qu'elle n'arrivait pas encore à appréhender. Comme par exemple l'implication de Junon. En mettant en parallèle l'étrange comportement de Clay avec le récit de Desmond, elle avait réussi à obtenir une vision d'ensemble des évènements qui avaient conduit au suicide de l'homme qu'elle aimait. Un suicide qu'elle aurait pu empêcher si elle ne s'était pas lâchement enfuie.
Il m'avait prévenu pour Lucy mais je ne l'avais pas cru. J'avais mis ça sur le compte de l'Effet de Transfert. Il ne cessait de parler de la reine Isabelle et des complots qui se tramaient autour d'elle, et j'avais cru qu'il délirait. Mais ce n'était pas le cas. Pas tout à fait. J'aurais dû lui faire confiance. Après tout, il avait eu raison pour Rikkin.
Le souvenir de Clay, les yeux fous, serrant convulsivement sa main avec force tandis qu'il lui murmurait de se défier de Lucy et de fuir Abstergo pendant qu'il était encore temps, disparut, laissant place à un autre souvenir tout aussi déplaisant.
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
Elle se tenait debout, devant l'ordinateur de Rikkin. Ses jambes tremblaient tellement qu'elle avait dû s'appuyer contre le bureau, mais elle n'était pas arrivée à trouver le courage de s'asseoir. Elle avait entré le mot de passe donné par Clay et tout ce qu'elle avait à faire était d'appuyer sur la touche « Entrée ». Une partie d'elle était toujours persuadée que Clay s'était moquée d'elle. Il était inconcevable qu'il puisse connaître le mot de passe d'Alan Rikkin, directeur d'Abstergo Industries. Il n'était qu'un cobaye, un sujet test. Et pourtant, malgré sa conviction profonde d'être victime d'une mauvaise plaisanterie de sa part, elle était là. Tout ça parce qu'elle était tombée amoureuse de cet exaspérant mais oh combien séduisant blondinet de malheur. Elle hésitait encore à appuyer – voulant désespérément écouter la voix de la raison qui lui hurlait de fuir à toute vitesse mais incapable d'y obéir – quand elle avait entendu la voix de son père adoptif. Affolée, elle avait rapidement effacé le mot de passe et éteint l'ordinateur. La voix – ou plutôt les voix – se rapprochant de plus en plus, elle avait compris qu'elle n'aurait jamais le temps de sortir de la pièce. À l'instar du reste du manoir, celle-ci était plutôt pauvre en meuble. Sa seule chance : se planquer sous le bureau en espérant qu'Alan et son interlocuteur soient seulement venus chercher un dossier et qu'ils ne leur prendraient pas l'envie de s'attarder. Priant le Père de la Sagesse, elle s'était faufilée dans l'espace vacant, ramenant ses jambes sous elle. Il était temps. La seconde d'après, la porte s'était ouverte.
- …de temps. Il me prend vraiment pour un idiot. C'est toi que j'aurais dû envoyer t'occuper du projet Animus et pas cet imbécile de Vidic. Même Morgane est plus compétente que lui alors qu'elle n'a pas la moindre expérience en la matière.
- Alors pourquoi ne lui faites-vous pas confiance ? Pourquoi ne pas l'écouter ?
- Arrêter le projet Animus ? Le projet de toute ma vie ? Enfin, Sofia, je pensais que toi, parmi tous les autres, tu me comprendrais.
- Je comprends votre point de vue mais je partage l'opinion de Morgane s'agissant du bien-être des sujets du projet. Ils sont en première ligne et sans eux le programme ne pourrait exister.
- Oui, oui, je sais, tu me l'as déjà dit je ne sais combien de fois. C'est bien la première fois que vous êtes d'accord sur quelque chose toutes les deux.
Sofia avait émis un léger rire qui lui avait hérissé le poil.
- C'est un euphémisme. Cependant, malgré nos divergences d'opinion, j'ai toujours respecté son point de vue.
- Elle est douée, je ne le nie pas, mais elle est encore trop jeune pour en comprendre l'importance. La Pomme d'Eden n'a jamais été aussi proche d'être cueillie, Sofia. Nous avons une chance unique de la trouver, une chance qui risque de ne jamais se reproduire. Si le prix à payer pour mettre la main dessus est le cerveau frit d'un cobaye, qu'il en soit ainsi. Ce n'est pas comme s'il allait en mourir.
Son sang n'avait fait qu'un tour. Elle avait eu beau s'évertuer à rester la plus silencieuse possible, l'insensibilité dont il faisait preuve envers le sort de Clay l'avait mise hors d'elle. Mais elle ne pouvait pas sortir de sa cachette. La situation n'aurait fait qu'empirer.
- Et pourtant, vous avez un autre sujet à disposition.
- Sofia…
L'avertissement dans le ton de la voix d'Alan l'avait fait frémir mais Sofia avait continué de parler comme si de rien n'était.
- Vous reprochez à Morgane de manquer de recul mais que dire de vous ? Vous l'avez adoptée, éduquée selon nos préceptes, modelée de façon à ce qu'elle corresponde à votre idéal, à tout ce que moi je n'ai jamais été, alors qu'au final, vous auriez tout aussi bien la mettre dans l'Animus. Si vous l'aviez fait, mes recherches auraient connu un développement spectaculaire et vous auriez été félicité par le Conseil pour votre diligence.
- Et moi qui pensais que tu serais heureuse d'avoir une petite sœur sur laquelle veiller. Tu t'es toujours plainte de ta solitude.
- Ne me faites pas croire que vous avez fait ce « sacrifice » pour moi. Quand Morgane est arrivée, j'avais vingt ans et elle seulement douze. L'écart d'âge entre nous était bien trop grand à l'époque pour que j'envisage de la considérer comme une confidente. Elle n'était qu'une gamine. Nous n'avions comme points communs que le fait d'avoir perdu notre mère à un très jeune âge et d'avoir grandi avec un père trop souvent absent ce qui nous a conduits à compenser notre solitude par le travail. Mais c'est ici que s'arrêtent nos ressemblances. Je ne l'ai jamais considérée ni comme une amie ni comme une sœur non parce que je ne le voulais pas mais parce que je savais ce qu'elle représentait à vos yeux. Et j'appréhendais le jour où vous m'annonceriez votre décision de l'utiliser comme sujet test.
- Tu as décidément une bien trop mauvaise opinion de moi.
- Vous avez traqué sa mère et tué son père. Les circonstances ne jouaient pas réellement en votre faveur.
- Arthur était un traître à notre cause. Sa mort ne m'a procuré aucun plaisir. C'était un homme brillant dont le travail inestimable à permis à notre Ordre une importante avancée s'agissant des Fragments d'Eden. Quant à Alice Green, ne crois-pas que je me réjouisse de sa mort. Quel gâchis. Un tel potentiel.
Le père et la fille avaient continué de discuter encore quelques minutes avant de quitter la pièce mais Morgane avait cessé d'écouter la conversation. Son monde venait de s'écrouler.
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
Avec le recul, Morgane se demandait comment elle avait réussi à conserver son sang-froid à chaque fois que ses yeux se posaient sur Rikkin. Il aurait été pourtant si simple de le tuer pendant les deux semaines qu'elle avait passé au manoir pour les fêtes de fin d'année. Elle y avait souvent songé tandis que le sommeil la fuyait. Un coup de couteau dans le dos n'aurait été que justice pour celui qui l'avait si ignominieusement trahi. Elle avait même failli passer à l'action, profitant de l'absence de Sofia, retournée travailler à ce qu'elle appelait le chef-d'œuvre de sa vie. C'était le soir, le dîner était sur le point d'être servi. Comme à son habitude, Rikkin allait prendre son repas dans son bureau, règle à laquelle il ne dérogeait qu'en de rares occasions – leurs anniversaires, à Sofia et elle, et Noël – et comme à son habitude, une domestique allait lui apporter un plateau. Quant à elle-même, elle dînait dans sa chambre, devant la télévision, seul moment de la journée où elle pouvait enfin se détendre et penser à autre chose que Templiers, Assassins, Précurseurs et Fragments d'Eden. Mais depuis qu'elle avait appris l'implication de Rikkin dans le sort funeste de ses parents, elle avait perdu l'appétit et pas même sa série préférée n'aurait pu lui permettre de se changer les idées. Et le pire dans cette histoire était qu'elle ne pouvait même pas feindre l'ignorance au sujet de son père adoptif. Car ce n'était pas tant la trahison de Rikkin qui lui brisait le cœur mais le fait d'avoir failli à la mémoire de son père.
Avant de mourir, son père avait réussi à cacher la lettre qui lui était destinée à l'intérieur d'un de ses livres préférés, l'Île au trésor. N'ayant que très peu de temps devant lui, il avait dû penser – et à raison – qu'elle la découvrirait lorsqu'il lui prendrait l'envie de relire le roman – envie qui lui prenait assez souvent du fait de sa passion pour tout ce qui concernait l'époque des pirates. Malheureusement, son père n'aurait jamais pu prévoir qu'elle ne découvrirait sa lettre qu'un an après sa mort. Et à ce moment là, il était déjà trop tard. Rikkin avait commencé à empoisonner son esprit avec ses mensonges, lui faisant croire que son père avait trahi l'Ordre pour rejoindre les Assassins avant d'être tué par ceux-ci. Il avait su la manipuler en lui faisant croire que la seule façon qu'elle avait de racheter la faute de son père était de dédier sa vie à l'Ordre et de lui obéir scrupuleusement au doigt et à l'œil. Il n'était donc pas étonnant à ce qu'elle n'ait jamais cru un seul mot du contenu de la lettre de son père et seul l'amour qu'elle éprouvait encore pour lui, malgré tout ce qu'il avait fait, l'avait empêché de la montrer à Rikkin ou de purement et simplement la détruire. Elle l'avait remise à sa place et avait fait le vœu de ne plus jamais y toucher de toute sa vie. Du moins, c'était ce qu'elle avait cru. Car lorsqu'elle avait dû rapidement prendre quelques affaires avec elle pour son voyage, Morgane avait pris la lettre de son défunt père avec elle.
Mais en cette soirée du 26 décembre 2011, la lettre d'Arthur Campbell se trouvait toujours à sa place et Morgane, tiraillée entre sa colère envers Rikkin, qu'elle avait de plus en plus de mal à maîtriser, et sa souffrance d'avoir été trahie par un homme qu'elle admirait plus que tout. Sans oublier son inquiétude pour Clay, dont la santé mentale vacillait de plus en plus. Ses pensées se bousculaient dans son crâne et elle n'avait personne à qui se confier. Personne ne pouvait l'aider. Ni Sofia – dont elle n'appréciait ni la froideur ni le mépris qu'elle lisait de temps en temps dans son regard quand elle s'abaissait à lui expliquer son travail – ni Lucy – qui, malgré sa bienveillance à son égard, travaillait sous les ordres de Vidic et donc de Rikkin – ni aucun de ses collègues au Division des Recherches Historiques, dont elle n'avait finalement jamais été réellement proche. Pour la première fois, Morgane prenait conscience de l'étendue de sa solitude. Mais non, je ne suis pas seule. Clay est de mon côté. Sans son obstination, je n'aurais jamais découvert le pot aux roses. Et seule cette pensée l'avait empêché de mettre son plan à exécution. Et même si aujourd'hui elle regrettait de ne pas avoir su saisir l'occasion de se venger de Rikkin, une partie d'elle en était tout de même soulagée. Ce plan était ridicule et seule la colère m'avait empêchée de le voir. Assassiner Rikkin n'aurait posé aucun problème – son plan d'apporter le plateau à la place de la domestique puis de subtiliser le couteau avant de le poignarder avait une bonne chance de réussir – mais à aucun moment elle n'avait envisagé ce qui allait se passer ensuite. Ni au sang qu'elle allait devoir enlever de ses vêtements ni à sa fuite en elle-même. Seul l'instant présent avait compté pour elle.
Mais son instinct de survie avait été le plus fort ce jour-là, tout comme il l'avait été quand elle avait appris de la bouche de Vidic ses projets la concernant. Et c'est en partie pour cela qu'elle ne pouvait pas haïr complètement Lucy car, en un sens, elle lui avait sauvé la vie. Sans elle, jamais Morgane n'aurait réussi à quitter les locaux d'Abstergo. Lucy avait trouvé le moyen de pirater le système de verrouillage de la pièce dans laquelle elle était enfermée et, après l'avoir libérée, elle avait réussi à désactiver les caméras de surveillance suffisamment longtemps pour lui permettre de s'enfuir. Mais seule. Malgré ses suppliques, Lucy avait refusé de l'aider à emmener Clay avec elle, arguant de la dangerosité d'un tel plan. Et même si Morgane connaissait aujourd'hui la vérité – à savoir que Lucy ne cherchait qu'à garder intact son statut d'espionne à la solde de l'Ordre – même si cette décision avait, à terme, conduit au suicide de Clay, elle n'avait pu que reconnaître la pertinence de son raisonnement. À l'époque de sa fuite, Clay n'était déjà plus que l'ombre de lui-même et elle n'aurait jamais eu la force nécessaire de gérer ses récents accès de colère ainsi que son imprévisibilité. Elle s'était donc rangée à l'avis de Lucy, ne voulant surtout pas causer plus d'ennuis à son amie qu'elle allait certainement en avoir quand Vidic découvrirait sa fuite. Elle lui avait fait confiance quand celle-ci lui avait dit qu'elle se débrouillerait pour gérer Vidic et veiller sur Clay. Elle était partie, abandonnant l'homme qu'elle aimait à un sort pire que la mort. Un acte qui, s'il était pragmatique, restait impardonnable à ses yeux.
Mais l'aimait-elle vraiment ? Parfois, cette question s'insinuait dans l'esprit de Morgane. N'ayant aucune expérience dans ce domaine, tout ce qu'elle connaissait de l'amour, elle le devait à ses nombreuses lectures et aux séries télévisées. Et à chaque fois que l'être aimé se trouvait en danger de mort, le héros ou l'héroïne se précipitait à son secours, ne faisant que peu de cas de sa propre vie. Qu'avait-elle fait alors même que Clay était aux portes de la folie et qu'il avait le plus besoin de sa présence? Ah oui. Elle avait pris la fuite. Vraiment très romantique. Et elle avait beau se répéter qu'elle ne s'était enfuie que pour mieux le sauver, que prisonnière d'Abstergo elle ne pouvait rien faire pour lui, cela n'y changeait rien. Elle pouvait invoquer toutes les meilleures excuses au monde, le résultat était le même. Elle était partie et Clay était mort. Par sa faute. Avait-il demandé après elle ? Était-ce la raison pour laquelle, croyant qu'elle l'avait abandonné à son sort, il s'était suicidé ? Quels mensonges Lucy avait-elle pu lui raconter à son sujet ? Autant de questions qui ne trouveront jamais leurs réponses. Seule la sollicitude de Desmond à son égard avait réussi à atténuer sa culpabilité. Pour un temps.
Par un étrange concours de circonstances – impliquant l'utilisation involontaire de la Pomme d'Eden ayant conduit à la mort de Lucy – Desmond s'était retrouvé dans le coma, ne laissant d'autre choix à William, Shaun et Rebecca que de le placer dans l'Animus, en espérant que l'appareil aide Desmond à en sortir. Et c'est dans une version différente de l'Animus qu'il avait toujours connu que son cousin avait rencontré la version numérique de Clay. Morgane aurait donné tout ce qu'elle avait – c'est-à-dire pas grand-chose – pour avoir la chance de revoir Clay, ne serait-ce que pour quelques minutes. C'était tout ce dont elle avait besoin pour lui présenter ses excuses et lui faire correctement ses adieux.
D'après son cousin, le Clay version 2.0 se rapprochait de ce qu'il avait dû être avant son arrivée à Abstergo. Extrêmement pénible avec sa manie de parler par énigmes, imprévisible et néanmoins courageux. Ne s'était-il pas sacrifié pour sauver Desmond de son annihilation totale par l'Animus ? Par ce geste, Desmond avait pu acquérir les souvenirs de Clay, qu'il avait ensuite partagé avec elle. Après avoir écouté la totalité de son histoire, Morgane ne savait pas ce qu'elle regrettait le plus. De ne pas avoir connu Clay avant toute cette histoire ou d'apprendre qu'en dépit de sa folie, il tenait réellement à elle. Suffisamment en tout cas pour avoir un instant envisager d'emprunter le corps de Desmond pour la retrouver dans le monde réel.
Oui, des regrets, Morgane en avait énormément. Regrets de ne pas avoir pris en compte les avertissements de son père. Regrets de ne pas s'être enfuie quand elle le pouvait. Regrets de ne pas avoir tenté sa chance avec Clay. Et si l'on remontait plus loin, regrets de ne jamais avoir eu la chance de connaitre sa mère. Et tous ces regrets pointaient en direction d'une seule et unique personne : Alan Rikkin. Il était responsable de la mort de ses parents et du destin de Clay. Il lui avait pris tout ce qui comptait pour elle et elle allait lui rendre la même politesse. Terminé le temps des regrets. Elle ne serait plus jamais la marionnette de qui que ce soit. Désormais, elle créerait sa propre chance.
