Chapitre 4 : Indifférence
J'avais espéré que son geste changerait sa colère à mon égard. Ce ne fut pas le cas. J'étais sortie de l'hôpital en même temps que Carlisle. La Volvo rutilante des Cullen était garée à quelques voitures de la mienne, je ne l'avais pas remarquée en arrivant. Évidemment ils avaient attendu leur père près de leur voiture, je n'avais pas osé jeter un coup d'œil vers eux, trop gênée par ce qui venait de se passer. J'avais bredouillé un vague « au revoir » à Carlisle et avait bondi dans mon Audi en me cognant la tête contre l'habitacle.
Ils avaient été absents une semaine complète au lycée. La pire semaine de ma vie, et pourtant j'en ai connues. Mon cerveau s'était remis en marche grâce à eux, grâce à lui et ils n'étaient plus là pour me contenter. J'avais désespérément besoin de les revoir. D'être sûre que je n'avais pas été suffisamment folle pour tout imaginer. J'avais mal, je ne comprenais pas pourquoi. Même si je me doutais que j'aurais voulu être proche d'eux. De lui. Parce qu'il s'agissait surtout de lui, même si j'essayai de m'en dissuader. Les autres seraient revenus, j'aurais été satisfaite quelques jours, et je me serai lassée. Mais j'étais sûre de ne jamais m'habituer à sa présence dans le lycée. Je me connaissais assez bien pour savoir que je le suivrai des yeux à chaque fois qu'il serait à portée de vue, et que je ferais tout pour le croiser dans les couloirs. Bien que ce sentiment fût nouveau (de la fascination ?) je savais quelles seraient mes réactions. Plus ou moins. Et je me trouvais stupide de l'apprécier à ce point sans vraiment le connaître. Parce que je n'étais pas amoureuse, c'était sûr. Après tout, je le connaissais à peine…
J'avais dû atteindre le quota de nuits atroces. Les Cullen hantaient mes cauchemars, et ceux qui y revenaient le plus souvent étaient Edward et Rosalie. Bien que cette dernière soit en général mon bourreau dans mes rêves, les autres se contentaient de me fuir, et je les poursuivais dans l'espoir de survivre. Bouleversant. Mais je rattrapais volontiers mes heures de sommeil pendant les cours, qui étaient plus ennuyeux que jamais. Ironie du sort, Forks avait affiché un rare soleil éclatant pendant ces sept jours, preuve que le Destin s'acharnait contre moi. Les livres et la musique n'avaient plus rien d'attrayant ni son visage, ni ses yeux ne voulaient quitter mes pensées. Je me contentais de vivre comme un mort-vivant, de me rendre en cours, et de me rouler en boule sur mon matelas si tôt rentrée chez moi. La douleur qui m'envahissait était plus forte chaque nuit et je craignais de ne plus me réveiller au petit matin.
Puis après une semaine, ils étaient revenus, mine de rien. Et la pluie avec. Ils étaient apparus, soudain, au réfectoire comme s'ils n'étaient jamais partis, avec une élégance hors du commun. Mes souvenirs me semblaient si faux après avoir revu leurs visages divins, ils étaient plus magnifiques que dans mes cauchemars encore. J'éprouvais un surprenant soulagement la première journée, puis ensuite je compris que leur retour n'avait rien changé à ma solitude. A quoi m'attendais-je, après tout ? A ce qu'ils me prennent dans leurs bras, et m'acceptent dans leur groupe insolite ? Moi, contrairement à eux, je n'avais rien de spécial. J'aimais être seule, mais j'aurais aimé d'avantage faire partie des leurs. Ils m'avaient fait réaliser que la solitude n'était pas forcément ce qui me convenait le mieux. Edward avait perdu son masque de dureté, il m'ignorait royalement. J'avais découvert que nous partagions mes cours de l'après-midi, à savoir littérature et biologie, et par un hasard douteux j'étais assise à côté de lui puisque j'étais la nouvelle, et que lui était un solitaire endurci. Mais loin d'apprécier cette proximité, j'étais d'autant plus frustrée. J'étais à deux doigts de retomber dans un état comateux, j'avais été convaincue d'avoir une importance, aussi faible soit-elle, dans leur vie. Après tout j'étais une des rares à leur avoir adressé la parole. Mon cerveau s'était remis en marche grâce à eux, grâce à lui et on me retirait tous mes espoirs.
La deuxième semaine se passa beaucoup mieux. J'avais fini d'espérer qu'ils viendraient me voir, contempler la vie que j'aurais aimé avoir me suffisait. Ou alors l'être avec qui j'avais envie de la partager. J'avais presque une raison de me lever le matin. Je sortais enfin de ma léthargie quotidienne, j'arrivais à dormir quelques heures et la douleur qui me tiraillait le ventre, s'effaçait peu à peu.
Au réfectoire, les Cullen avaient l'habitude de s'installer à une table ronde, à l'écart de tout élève. Ils ne parlaient presque pas, ou à voix basse, et ne mangeaient pas grand-chose – pour ne pas dire rien. J'étais bien placée pour le savoir puisque je passais le plus clair de mon temps à les espionner. Pas discrètement, je cherchai surtout à surprendre leur regard. Un signe qui m'aurait prouvé que je n'avais pas rêvé. Mais ils ne daignaient pas me parler, ni même m'adresser un regard. A croire que je n'existais plus. Un jour, j'avais pourtant surpris un regard d'Alice à la cantine. Elle avait vite détourné les yeux et avait reporté son attention vers Jasper. Et son expression m'avait assuré qu'elle n'était pas si indifférente à ma personne. Je comprenais de moins en moins. Eprouvaient-ils du dégoût parce que j'étais malade ? Alors je les reluquai encore plus, certaine qu'aucun d'entre eux ne m'observerait même si j'aurais tout donné pour cela. Et j'en profitai pour détailler leurs corps et leurs manières parfaites. En m'attardant plus sur lui que sur les autres. Je n'avais rien d'autre de mieux à faire, ayant fui la bande de Mike après quelques jours passés à leur table. Ils étaient gentils mais trop différents de moi, nous n'avions absolument pas les mêmes centres d'intérêt. Et j'aimais le silence.
Alors je mangeai seule. Je mangeai, peu certes, mais quand même. En général je me contenais d'une bouchée de chaque, plus quand les mets paraissaient appétissants –autant que les repas de la cantine peuvent l'être. Carlisle était confiant, ses rendez-vous avaient été les seuls moments où j'ouvrai la bouche. Même les professeurs me laissaient tranquille. De la pitié sans aucun doute. Je n'avais pas osé demander la raison de l'absence de ses cinq enfants, c'était trop personnel, et ça aurait avoué mon attachement pour eux. Je me sentais bien avec Carlisle, en sécurité. Il avait beau m'enguirlander, je le laissais faire, après tout ce n'était pas pour faire semblant comme tous ces autres médecins. Il s'inquiétait vraiment pour moi. Néanmoins, j'avais beau faire des efforts pour me nourrir, je n'allais pas mieux. Ma gorge se desséchait plus rapidement qu'à l'ordinaire, et j'avais souvent du mal à respirer. Mais tant pis, j'avais trouvé un allié, même s'il n'était pas exactement celui de la famille que j'avais espéré.
Je ne devais pas avoir l'air très intéressant non plus, puisqu'à force de repousser gentiment Mike, il avait fini par arrêter de me suivre, se contentant de quelques vagues sourires quand mon regard croisait le sien par accident. Carlisle avait eu raison, la ville était redevenue calme, et je m'y sentais étrangement bien. Au final la maison me plaisait également, il n'y avait pas autant de ménage que ce que je croyais. En réalité il n'y avait plus un seul grain de poussière, j'aurais pourtant juré avoir aperçu des résidus sur la cheminée le jour de mon arrivée.
La seule amélioration non remarquable restait mon sommeil. Mes cauchemars ne s'atténuaient pas, et j'avais beau revivre les mêmes (plusieurs fois par nuit), je ne m'y 'habituai pas. Je passai donc ma soirée à écouter de la musique. Je n'avais pas de voisins, j'en profitai pour la mettre plus fort qu'à l'accoutumée, ou je m'installai devant le feu pour lire des livres que Collin m'avait prêtés.
Penchée sur mon bloc-notes, je feignais d'être absorbée par les gribouillages que j'y inscrivais, tandis qu'il tirait le tabouret à ma gauche avant de s'y poser. Je ne lui adressai pas un coup d'œil, sachant que le premier que je poserai sur lui serait fatal, je ne pourrais m'empêcher de le reluquer pendant toute l'heure. C'était ma dernière heure de la journée, la journée avait été comme toutes les autres, atroce. Notre professeur de biologie arriva enfin, alors que la première sonnerie de reprise des cours retentissait. J'avais pris l'habitude d'aller en classe dès la fin du déjeuner, pour ne pas subir le froid à l'extérieur et une rencontre éventuelle avec Mike et sa bande.
- Avant de poursuivre notre chapitre, je souhaiterai vous parler d'une sortie scolaire qui aura lieu dans trois semaines. Mademoiselle Stanley si vous n'arrêtez pas tout de suite de glousser, je vous mets à la porte !
Je relevai la tête sous le choc. Qu'avais-je fait pour mériter une sortie scolaire avec tous les élèves aussi ennuyeux les uns que les autres – à part un, évidemment- ?
- Nous allons aller visiter plusieurs serres à Beaver, nous partirons en car et j'ai besoin d'une autorisation signée de vos parents pour vous emmener. Inutile de songer à rester chez vous, si vous ne rapportez pas ce papier (il agita une pile de feuilles) vous serez cloitré au lycée une journée entière.
Je soupirai un peu trop ostensiblement peut-être, puisque les têtes devant moi me jetèrent des coups d'œil curieux, alors que le professeur se dirigeait entre les rangées pour distribuer les autorisations. Un brouhaha général s'était installé dans la salle, tous étaient heureux de rater une journée de cours. Tous sauf moi et mon voisin de table qui n'esquissa pas un seul mouvement. Il semblait complètement en décalage avec eux, plus que d'habitude parmi l'enthousiasme débordant de nos camarades. Arrivé à ma hauteur le professeur se pencha vers moi pour me parler à voix basse, posant deux coudes sur ma paillasse. Notre paillasse.
- Isabella ...
- Bella, murmurai-je pour la dixième fois de la journée
- ... je ne sais pas trop comment ça marche, tu es ma première élève émancipée. Tu dois signer ça toute seule, c'est bien cela ?
J'acquiesçai, il me sourit en me tendant une feuille et repartit dans l'allée. Je fourrai négligemment l'autorisation dans mon sac, la froissant à moitié.
- Bien, reprenez votre cours. Monsieur Yorkie, au lieu de bavarder, que pouvez-vous nous dire sur l'adaptation de l'organisme face à l'effort musculaire ?
C'était reparti pour la monotonie. La classe se calma instantanément, et les sourires joyeux disparurent. Je me glissai en arrière sur mon tabouret de façon à poser ma tête entre mes coudes, mais mon bras heurta quelque chose de dur qui n'aurait pas dû se trouver là. Je sursautai, un peu trop violemment, tandis qu'un courant électrique m'irradiait. Et je n'étais pas la seule.
Edward retira son bras trop vivement pour que je le voie. Il me fixait d'un regard pénétrant dénué de sa fureur habituelle qui me fit trembler malgré moi. Je soutins son regard, autant que ma nervosité me le permettait. Il ne cilla pas une seule fois, se bornant à me vriller de ses iris inquisiteurs qui m'avaient, malgré moi, manqué. Mes ongles s'enfoncèrent dans le tabouret, tandis que je me forçai à ne surtout pas détourner les yeux. Il était plus près, j'étais certaine que son tabouret n'avait pas l'habitude d'être si proche du mien. Sa bouche s'entrouvrit lentement, et son haleine douce chatouilla mes narines. Je me penchai inconsciemment en avant, inhalai autant que je pouvais, me délectant de son arôme de miel et de vanille. Je fermai les yeux. Ce n'était pas une défaite, si combat il y avait. Je devais juste reprendre mes esprits.
Sa voix fluide et mélodieuse me parvint, comme le carillon du vent, tintant comme de l'argent. Mes yeux se rouvrirent. Réponse automatique à sa parole. Je n'aurais pas dû aimer ce vertige qui s'empara de moi, ce frisson de plaisir qui me parcourut en l'entendant lui, prononcer mon nom. Ces syllabes dans sa voix irrésistible n'auraient pas dû me sembler si tentantes. J'aimais les intonations qu'il y mettait en prononçant ce mot, comme s'il lui appartenait, comme s'il avait l'habitude de le prononcer. Cette façon si personnelle de le formuler. Pour une fois ce raccourci prenait un sens. Je n'étais pas « Isabella Swan » juste « Bella ». Ses iris incandescents me firent fondre. Son regard doré était empreint d'une douceur infinie, si parfaite. Comment avait-il pu être si noir auparavant ? Ses lèvres formèrent un sourire en coin qui arrêta mon cœur durant plusieurs battements. Je savais que je ne trouverai pas le bonheur avant de le revoir encore et encore se former en me regardant. Personne ne m'avait jamais contemplé ainsi. Jamais ma maladie n'avait compté si peu dans la balance.
- Bella ?
