Révélations

Athos, les mains croisées sur ses genoux, prit enfin la parole afin de briser le silence qui s'était abattu sur la pièce. Un silence lourd, épais, froid. Il pouvait presque sentir la peur d'Aurore et savait qu'il ne pouvait rien y faire, sinon parler pour lui faire comprendre que la vie n'était pas celle qu'elle pensait et que Thomas n'avait pas souffert par sa faute... Quoi qu'en y songeant, c'était le départ d'Aurore qui avait déclenché pour ainsi dire les hostilités. Refusant d'y penser plus avant, il poussa un long soupire et se lança.

« Aurore, je vous dois la vérité sur Thomas... Vous ne l'avez pas oublié et... Je ne peux pas vous laisser ainsi... »

Athos alternait le vous et le tu d'une façon singulière mais cela rassurait quelque peu Aurore. Un homme qui la voulait et voulait lui faire du mal lui donnerait dutu sans ménagement. Un homme distant et froid aurait le vous facile. Elle savait que c'était sans doute idiot, mais elle se sentait rassurée de le voir aussi perdu qu'elle en fin de compte. Cela lui permit de relever des yeux d'une grande tristesse vers lui, qu'Athos prit pour un signe d'encouragement à continuer.

« C'est une histoire un peu... Compliquée mais je...
- Toc toc toc. »

Les trois coups sur la porte firent sursauter Aurore qui, d'instinct, se roula de nouveau en boule, alors qu'Athos allait à la porte, non sans avoir saisi son arme au passage. Ce dernier était un peu tendu sans vraiment s'en être rendu compte. Sans doute le fait de devoir protéger Aurore. Il refusait qu'on vienne la chercher chez lui pour lui faire du mal et il était prêt à tout pour la protéger, comme, il le savait, l'aurait fait Thomas.
C'est pourquoi il ouvrit la porte juste assez pour voir le visage de la personne se tenant de l'autre côté. Athos n'était pas avenant et avait le visage fermé et froid. C'est ce que comprit instantanément l'homme lui faisant face...

« Aramis... Qu'est-ce que tu veux ? demanda abruptement Athos.
- On s'inquiète pour toi à la caserne... Tu étais de garde ce matin, répondit le-dit Aramis.
- Je vais bien. C'est bon.
- Laisse-moi entrer.. »

Aramis était l'ami le plus fidèle d'Athos depuis des années. Depuis cinq années pour être précis. Un lien unique existait entre eux. Un lien aussi indéfectible qu'un lien de fraternité. Les secrets, la mort et les combats les avaient liés aussi sûrement que le sang. C'est pourquoi, bien que bougonnant, Athos fit entrer son ami. Après tout, Aramis était du genre à savoir aider les jeunes femmes. C'était peut-être un signe...
Aramis, légèrement plus grand et plus fin que son ami, avait les yeux marrons et les cheveux longs bouclés, ce qui lui donnait un charme ravageur aux yeux des femmes. Et il fallait bien dire qu'il ne se privait pas, même si, de l'avis de tous, il s'était calmé depuis qu'il avait rencontré une mystérieuse maîtresse. Aramis, une fois dans la pièce, vit de suite que quelque chose n'allait pas. Pas besoin d'être un mousquetaire expérimenté pour voir et ressentir la douleur dans la pièce. Alors qu'il allait demander à son ami ce qu'il se passait, il vit une petite forme roulée en boule sur le lit d'Athos. Aramis, les yeux ronds comme jamais, allait de la femme à Athos sans comprendre. Ce dernier, dans un soupir, ferma la porte.

« Ce n'est pas ce que tu crois...
- Et bien... J'aimerais croire à quelque chose, mais là... Athos, tu m'expliques ?
- Je te présente Aurore. Longue histoire.
- Et bien... J'ai tout mon temps. Tréville m'a donné la journée pour te... retrouver. »

Le sourire d'Aramis et le sous-entendu étaient clair. Le Capitaine pensait sans doute qu'il avait eu quelque aventure nocturne assez « fatigante ». Entre l'alcool qui était son pêché et les combats avec les gardes rouges... Mais Athos n'était ni saoul ni enfermé au Châtelet, ce qui ravissait Aramis tout autant que cela lui faisait peur. Quelque chose n'allait pas et il le sentait.

« Aramis, je te présente Aurore... Aurore, vous n'avez rien à craindre... Regardez, Aramis est un ami. Je vous l'assure. Sinon je ne l'aurai pas rentrer. S'il te plaît... »

Athos effleura tout doucement l'épaule d'Aurore qui, mue par cet instinct qui n'appartenait qu'à elle, posa les yeux sur Athos puis sur Aramis. Un seul regard et elle comprit que les deux hommes ne lui feraient rien. Alors elle s'assit lentement, tout en évitant maintenant leurs regards. Athos savait qu'il y avait là bien plus qu'il n'avait osé demander. Aurore lui faisait confiance comme jadis elle l'avait fait avec Thomas. Alors il s'assit sur sa chaise et fit signe à Aramis de faire de même.

« Garde cette histoire pour toi Aramis. Si quelqu'un d'autre est au courant, je saurai que cela vient de toi. »

La menace était claire et sans appel. Aramis n'était pas un sot, c'est pourquoi, après avoir enlevé son chapeau, il posa sa main sur son cœur.

« Tu as ma parole. »

Entre eux, cela valait plus que tout. Aramis n'avait pas failli à sa parole depuis son entrée chez les mousquetaires et ne comptait pas le faire sur l'instant. Il tenait à son ami et à l'honneur. Un peu trop selon Porthos, mais... C'était ainsi.
Sachant que son ami ne dirait rien, Athos entreprit de raconter l'histoire d'Aurore, de sa première visite à La Fère à son arrivée dans cette maison. Cependant il omit de mentionner ce qu'était devenu Thomas... pour l'instant.

Aramis, comme Athos d'ailleurs, ne supportait qu'on puisse faire du mal à une jeune femme. Mais que cela vienne de sa propre famille était tout bonnement impensable. Certes il avait connu les rudesses d'une enfance passée sans amour et sous les coups d'un père légèrement tyrannique, mais il ne pouvait imaginer qu'un père, aussi cruel soit-il, puisse organiser lui-même le viol de sa fille. Cela en était trop. Trop pour un homme habitué à l'honneur depuis des années. Il serait malgré lui les poings sur la table, tendu comme un arc, blanc comme un linge. Athos qui connaissait plus que bien son ami savait ce qu'il éprouvait et ne pouvait pas l'en blâmer. Mais à cet instant précis, il y avait bien plus en jeu que l'honneur d'Aurore. Il y avait sa vie. La vie d'une enfant ravagée par un père maltraitant, par un fiancé cruel et violant, par un souvenir de Thomas... Athos devait essayer de calmer tout le monde. Aramis et son ardente envie de vengeance. Aurore et sa peur incontrôlable. Lui-même et sa terrible histoire. Alors il se racla la gorge comme pour sortir tout le monde de sa transe – car Aurore n'avait prononcé un mot depuis l'arrivée d'Aramis – et prit la décision de continuer son histoire. Il ne pouvait s'arrêter là. Il avait commencé d'ouvrir un livre et ne pouvait le refermer avant d'en avoir lu les derniers mots.

« Ce n'était que le début, dit Athos. Il y a plus que cela en jeu maintenant... Une vérité que... je n'ai jamais dit à personne. Ni à Tréville, ni à qui que ce soit. Un secret qui ne sera plus uniquement le mien désormais... »

Aramis était plus qu'étonné des paroles de son ami et Aurore ne savait que penser. Loin d'être stupide, Aramis savait que quelque chose rongeait Athos depuis leur première rencontre. Athos était sombre, secret, buvant plus que de raison pour oublier des souvenirs dont personne ne connaissait la teneur. N'importe qui aurait pu voir qu'il cachait quelque chose de lourd. Aurore elle, n'arrivait pas à croire qu'Athos pouvait lui faire confiance à ce point. Cependant elle sentait bien que ce secret était lié à Thomas dont le nom n'avait pas été prononcé depuis qu'il s'était lancé dans le récit de sa vie. Aurore avait peur. Peur qu'il ne soit trop tard pour Thomas, peur qu'il soit trop tard pour Athos, peur qu'il soit trop tard pour Aramis désormais gardien de son secret. Alors, enfonçant ses ongles dans sa paume, elle ne dit rien, attendant qu'on lui livre un secret qui n'était pas le sien mais qui allait le devenir. Athos devait se lancer. Il savait les deux personnes à ses côtés suspendues à ses dires. Mais comment aborder tout cela ? Comment se livrer alors qu'il avait tout bonnement préféré fuir et ne plus être ce comte de la Fère qu'il aurait dû être ? Cela était difficile, mais, en voyant l'attitude d'Aurore, il sut qu'il ne pouvait faire marche arrière. Sa voix ne se fit que murmure mais elle ne tremblait pas, ce qui l'étonna.

« Thomas, mon frère, m'avait mit en garde contre Anne. Cette femme que je croyais aimer plus que ma propre vie. Il n'avait dit cent fois de me méfier, qu'elle n'était pas celle que je pensais. Mais je ne l'ai jamais écouté, voyant dans son attitude la jalousie d'un petit frère que je forçais à épouser une femme afin de sauver l'honneur de notre famille... Si seulement je l'avais écouté... »

Athos s'enfonçait dans ses souvenirs et ne voyait plus la pièce autour de lui. Il était revenu à La Fère, le jour terrible où il avait perdu son frère et sa femme...

Les cris d'Anne avait résonné depuis la petite anti-chambre de Thomas dans toute la maison. Ces cris, Athos ne pourrait jamais les oublier, il le savait, alors qu'il courrait rejoindre sa femme. Ce qu'il vit le figea sur place. Son petit frère, en sang, étendu sur le tapis, se tenant le ventre. Debout, face à lui, Anne, une étrange expression sur le visage, une dague à la main. Son cœur cognait dans sa poitrine alors qu'il se jetait auprès de son petit frère. Athos tremblait de peur de le voir ainsi, ne cherchant pas à savoir ce qu'il s'était passé. Il prit Thomas dans ses bras, hurlant qu'on appelle le médecin, appuyant de son mieux sur la blessure de son cadet.

« Ça va aller petit-frère... Ça va aller...
- Olivier... Ne... ne la... crois pas... Je... S'il te plaît... »

Thomas éprouvait une douleur à nulle autre pareille. Il connaissait les douleurs des coups d'épée depuis son entrée chez les mousquetaires, mais c'était là une autre douleur. Celle de la trahison. Il l'avait tellement bien jugée, cette femme qui essayait de lui ôter la vie. C'est pour cela qu'il s'accrochait si durement à Olivier, luttant pour ne pas abandonner son existence. Ce dernier le berçait doucement, murmurant toujours de douces paroles, comme jadis leur mère avait fait.

« Olivier... Thomas... il a essayé de... il voulait... me forcer... je... Je me suis défendue... Tu comprends... je...
- Il suffit ! »

Les mots avaient claqué dans l'air comme un coup de fouet alors que les domestiques arrivaient afin pour aider Athos. Anna était là, elle aussi, blanche comme Thomas, tremblante, mais faisant de son mieux. La maison était sens dessus-dessous et Olivier ne pensait plus, incapable d'avoir autre chose à l'esprit que la mort peut-être prochaine de son petit frère bien aimé...

Athos marqua une pose dans son récit en sentant une larme couler sur sa joue et le ramener dans le présent. Aurore était blanche comme jamais, serrant d'une main les couvertures, de l'autre son poing à en faire couler une petite goutte de sang sur le lit. Aramis savait que son ami ne pouvait pas réagir quand Athos se leva chercher un peu, juste un peu, de vin. Alors il pris sa place, et, avec une douceur infini, il serra la main d'Aurore dans la sienne pour la forcer à lâcher prise, tout en soufflant doucement.

« Ça va aller... Il n'a pas fini son récit encore... »

Il était d'une extrême douceur, ce qui faisait du bien à Aurore qui, incapable de penser à autre chose qu'à Thomas en sang, se laissait faire, enfin.
Athos poussa un long soupir avant de faire face à la fenêtre et de prendre la parole, replongeant une fois de plus dans ses souvenirs.

« Le médecin est arrivé assez rapidement... Heureusement... »

Athos n'avait pas quitté le chevet de son frère et en était totalement incapable. Le médecin lui avait bien dit que ce n'était pas si grave, qu'il allait se réveiller assez vite, rien n'y faisait. Olivier savait que son petit frère avait perdu beaucoup de sang et qu'il lui faudrait du temps avant de revenir à lui, il se refusait de lâcher cette main froide et pâle. Personne n'avait pu le faire sortir de la chambre. Tout les domestiques s'étaient fait rabrouer avec violence. Seule la petite Anna, amie de Thomas, se risquait à venir de temps à autre. Alors, quand il fallut lui dire que Anne était toujours là, les mains en sang, la jeune domestique fut envoyée au front sans ménagement.

« Maître... il faut que vous alliez voir votre femme... s'il vous plaît... »

Anna osa poser doucement sa main sur l'épaule de l'homme voûté et dévasté qu'était Athos. Ce dernier eut un violent geste de recul, ce qui ne découragea pas la petite Anna qui, comme l'avait remarqué Thomas depuis des mois, était amoureuse de son maître. Elle reposa doucement sa main, prenant son courage à deux mains malgré sa jeunesse.

« Maître... Il vous faut savoir ce qu'il s'est passé... Vous le devez à Monsieur Thomas... »

Les mots avaient visé juste et Olivier, après un long soupir, se redressa enfin.

« Reste ici. S'il bouge un cheveu, viens me chercher. »

Rien de plus, rien de moins. Il laissa Anna dans la pièce pour prendre soin de Thomas. Il savait qu'elle le ferait. Elle l'avait fait pour la petite Aurore que Thomas espérait toujours sauver. Elle le ferait pour son petit maître. Il la savait dévouée.

Son pas lourd l'emmena dans la chambre qu'il partageait avec Anne, sa femme tant aimée. Ce fut là qu'il la trouva, assise dans un fauteuil, face à la fenêtre, la dague sur ses genoux. La vue du sang, le sang de Thomas, le figea sur place. Il sentait monter en lui une haine sourde qu'il n'avait que rarement éprouvée.
Anne l'avait entendu arriver et ne bougea pas. Elle se contentait de fixer le jardin en face d'elle, consciente que désormais, il allait en être de sa parole contre celle de Thomas et, à la réaction de son mari, elle avait peur de s'être trompée. C'est pourquoi, dans ce silence, elle priait le Diable pour qu'il emporte Thomas. Ainsi, il ne pourrait plus parler.

« Pourquoi ? »

Le ton froid de son homme sortit Anne de ses prières. Elle s'était attendu à tout, sauf à cette question. Cela ne pouvait pas mieux tomber. Elle pouvait s'expliquer. Il fallait qu'elle soit convaincante. Elle le serait. Elle savait qu'elle pouvait tout faire croire à cet homme fou d'elle. C'était le moment de se lancer. Elle prit donc le soin d'avoir une voix brisée, blanche, lointaine... C'était son moment.

« Il est jaloux Olivier... Il ne supporte pas son mariage avec Catherine... Il... il a voulu me forcer... me... me faire du mal... pour se venger de toi... de moi... de nous... Oh... je ne voulais pas... Il ne voulait pas s'arrêter... j'ai... J'ai pris sa dague... j'ai... Olivier... Je ne voulais pas... »

Des larmes qu'elle simulait. Des tremblements qu'elle provoquait. Elle était parfaite, elle le savait. Elle espérait simplement que cela suffise mais refusait de douter. Il n'était plus temps de douter. Athos s'approchait d'un pas raide, les traits tirés, les yeux rougis. Il avait pleuré elle le voyait. Mais comme toujours, quand il était seul, sans personne pour le voir. Olivier était un homme fort. Trop.

« Je ne te crois pas. Thomas n'est pas comme cela. Je connais mon frère. S'il avait une raison de nous en vouloir c'est parce que je l'ai forcé à épouser Catherine alors qu'il avait déjà une fiancée. Il ne serait pas allé aussi loin. Non. Je ne te crois pas. »

Olivier était calme, trop calme. Anne savait que cela cachait une tempête à venir et qu'il n'était pas bon d'être dans les parages. Cependant elle se devait de l'affronter si elle voulait gagner cette guerre.
Olivier vint se planter devant elle, fixant le sang de ses mains, et, d'un geste brusque lui arracha la main-gauche de Thomas. Il la gardait en main, la pointe menaçante en avant, placée devant le cœur de celle qu'il aimait malgré lui. Le jeune comte était totalement désemparé. Qui croire ? Sa femme qui disait que Thomas avait voulu la forcer ? Thomas qui lui avait dit de ne pas croire Anne et qui gisait dans son lit ? Il ne savait pas. Il avait le cœur déchiré en deux. Pour lui, femme et frère formaient un tout qu'il ne pouvait diviser. Mais ce soir là, la vie s'était chargé de couper son âme en deux. Et ce n'était pas les mots chevrotants de Madame de la Fère qui y changeaient quelque chose...

« Pourquoi tu ne me crois pas ? Comment aurais-je pu inventer cela ? Olivier... Je ne veux pas vous faire de mal ni à toi ni à Thomas mais... Il a essayé et... Oh Seigneur que je regrette...
- Il est trop tard. »

C'était une sentence. Le ton froid et calme d'Athos avait clos la discussion et Anne le savait. Elle ne le connaissait que trop bien. S'il avait agi ainsi c'était qu'il ne pouvait faire face à ses sentiments. Mieux valait attendre un peu que Thomas s'en remette ou y passe... C'était mieux ainsi.

« Je t'interdis de sortir de cette chambre tant que je ne l'aurai pas décidé. Si tu sors, tu t'exposes à la justice du Comte. »

Olivier n'était plus l'ombre de lui-même et se devait de faire ce qu'il pouvait pour préserver tout le monde. En enfermant Anne dans leur chambre, il savait que personne ne pourrait lui faire de mal. Ni domestiques, ni gens du village. Car Thomas était aimé. Fortement. Et la nouvelle de son état pourrait être fatale à Anne, comtesse ou non. Olivier voulait la protéger même si elle était coupable. Pour l'instant seul comptait Thomas... juste Thomas.

Athos du s'arrêter un nouvelle fois pour boire un peu de vin. Ce répit, Aramis l'utilisa pour porter un verre d'eau à une Aurore tendue et terrorisée, et pour venir poser une main réconfortante sur l'épaule de son ami.

« Merci... Pour ta confiance... »

Ce furent les seuls mots qu'il adressa à Athos. Il savait qu'il n'avait pas besoin d'en dire plus. Athos n'était pas, n'était plus, un homme de sentiments. Il ne voulait pas forcer son ami et lui laissait le temps de se reprendre afin de faire de son mieux pour leur expliquer la suite sans faire de mal à Aurore. Aurore qui justement buvait en silence son verre d'eau, toujours blanche mais contente au fond d'elle qu'Aramis soit là pour l'aider. Car elle n'aurait pu faire face seule à Athos et son secret. Secret qu'Athos continuait à livrer, toujours devant la fenêtre.

« J'ai attendu plus de trois jours avant que Thomas ne revienne complètement à lui et puisse m'expliquer ce qu'il s'était passé... Et... Je n'arrivais pas à en croire mes oreilles... Ni mon cœur... »

Olivier était assis à côté de son frère, lui tenant la main, un large sourire réconfortant sur le visage. Il était plus qu'heureux de voir que son petit frère était bel et bien en vie, malgré la pâleur de son visage et les cernes marquées autour de ses yeux. La seule chose qui comptait en cet instant était la santé de son frère et bien évidement, la vérité.
Olivier tenait dans ses mains un verre de lait et de miel qu'il tendait à son frère.

« Bois petit-frère, ça te fera du bien !
- Merci At...Olivier, » lui dit Thomas dans un sourire.

Se relever était chose compliquée mais Thomas le fit tant bien que mal. Il connaissait la douleur des armes ayant été blessé chez les aspirants, lors d'un duel un peu stupide. C'est pourquoi il ne disait rien, se contentant d'endurer la douleur, en essayant de faire bonne figure. Athos ne se trompait pas, Thomas souffrait mais ne le montrait pas. Cela avait toujours été le cas, même lorsque, enfant, leur père le battait jusqu'au sang. Toujours enjoué et souriant, Thomas ne voulait pas inquiéter Athos, qui, bien évidement, ne s'en faisait que plus de soucis encore. Celui-ci n'avait pas changé avec les années et voulait tirer toute l'affaire au clair le plus vite possible. Alors après avoir attendu que le verre de lait soit totalement avant de poser la question qui ferait mal.

« Thomas... Tu te rappelles ce qu'il c'est passé ? »

Le silence, lourd de sens, entre les deux frères, ne laissait aucun doute quant à la réponse.

« Oui...murmura Thomas.
- Raconte-moi...
- D'accord... »

Alors, les yeux baissés car il savait que son frère n'allait pas aimer, Thomas entreprit de lui expliquer tout ce dont il se souvenait. Et il savait qu'il allait faire du mal à son aîné.

Athos poussa un soupir à fendre l'âme en livrant à ses amis la vérité ou ce qui avait ruiné sa vie à jamais.

« Thomas avait appris qui elle était vraiment... Anne n'était qu'une voleuse, une meurtrière. Thomas l'avait mise devant le fait accompli en lui proposant de ne rien me dire si elle partait en prétextant suivre un amant. Anne a refusé et ne voyant aucune solution, elle s'est jetée sur Thomas pour le faire taire à jamais. Elle avait voulu tuer mon frère pour m'asservir et continuer à vivre en toute quiétude... Mais... Mais je ne pouvais pas la laisser faire... J'étais déchiré... Mon frère... Ma femme... Je connaissais mon petit frère, je le savais emporté, empressé, différent de moi. Je ne doutais pas de ses paroles mais... Je ne voulais pas y croire... C'est ce qui m'a sans doute fait sombrer... Et perdre... mon frère et ma femme... »

Athos se retourna enfin pour regarder Aramis et Aurore, se tenant la main, comme pour se rassurer mutuellement. Il eu un léger sourire, se souvenant qu'il faisait cela avec son frère quand il était en train de se remettre... Avant qu'il ne le perde...
Aurore avait le teint pâle et elle semblait paniquée mais elle restait calmement assise et, quand elle prit la parole, sa voix fut un murmure assuré.

« Vous... Vous n'y êtes pour rien... Athos... »

Comme toujours, Aurore voulait rassurer ceux à qui elle tenait. Cela fit sourire Aramis qui haussa les épaules en regardant Athos pour lui dire qu'Aurore avait raison. Il savait que rien ne pourrait jamais le rassurer autant que cette petite Aurore à qui il tenait plus que tout. Car Aramis n'était pas un sot. Il avait vu le regard d'Athos posé sur elle. Il avait senti combien elle comptait pour lui. Sans doute parce que cela lui rappelait Thomas. Aramis pouvait le comprendre même s'il n'avait jamais connu cela avec ses propres frères. Maintenant il avait les mousquetaires, ses frères d'armes, c'est pour cela qu'il comprenait Athos et Thomas. Thomas dont ils ne savaient toujours pas ce qu'il était devenu. C'est pourquoi il sourit doucement à Aurore avant de prendre à son tour la parole.

« Athos.. Qu'est devenu Thomas, s'il n'est pas... mort ? »

Athos savait qu'il n'aurait pas à s'arrêter au milieu de ses explications, mais il arrivait au moment où il n'avait pas du tout envie d'arriver... Ses sentiments étaient mis à nu et il avait du mal avec cela. C'est pourquoi il finit son verre d'un trait et vint se mettre vers eux... Enfin.

« Et bien... Disons que... j'ai eu un peu de mal à comprendre ce que je devais faire et puis... quelques jours après le réveil de Thomas... enfin... près d'une semaine après... j'ai dû prendre ma décision... et... »

Olivier était une nouvelle fois enfermé dans son bureau, en train de maudire sa situation. Anne ne cessait de clamer son innocence et Thomas ne lui avait pas donné d'autre version que la première. Le Comte était tiraillé entre son amour et son frère. Mais ce jour de printemps allait décider pour lui quand le courrier des mousquetaires se présenta à la porte avec une lettre pour Thomas.

Thomas avait reçu l'homme dans son lit, ne pouvant pour l'instant pas se lever. Après un bref salut, il se retrouva seul avec la lettre, portant le sceau des mousquetaires. Après un soupir et malgré un mauvais présentiment, il prit son temps pour ouvrir la missive qui lui signifiait son renvoi des mousquetaires pour non présentation à sa garde et ce, plusieurs jours de suite. Thomas savait qu'il n'était qu'aspirant et qu'il ne pouvait prétendre à une place sans passer les étapes, mais il trouvait cela un peu fort. Tréville était homme à comprendre et il se demandait pourquoi il lui signifiait son renvoi. Ce fut la suite de la lettre, indiquant qu'il avait préféré « les jeux de l'amour et de la frivolité à un devoir au servir de l'Etat » qui le mit sur la voie. Révolté, il comprit qu'ELLE avait fait tout cela afin de l'écarter des mousquetaires et lui faire perdre la raison. Thomas ne pouvait le supporter et malgré la douleur et les recommandations du médecin, il se mit debout et rejoignit son frère dans son bureau.

La porte fit un bruit sec en s'abattant contre le mur ce qui fit sursauter Athos. Ce dernier n'avait pas prévu que son frère puisse entrer en fracas dans la pièce. Se reprenant, il regard, assez effaré, son petit-frère qui semblait dans une colère noire. Ce qui, de fait, était le cas. Quand Thomas prit la parole, ses mots sonnèrent durs et froids dans la pièce alors que, s'avançant dans la pièce, il jeta la lettre au nez d'Olivier.

« Comment a-t-elle pu oser Athos ? Comment ? Elle a fait cela dans ton dos j'imagine ! Et tu n'as rien vu venir ! Je suis renvoyé des cadets, Athos ! RENVOYE ! Je n'ai plus rien dans ma vie ! RIEN! »

La colère et la douleur rendait Thomas d'une pâleur à faire peur. Il tremblait, contenant avec peine l'envie d'étrangler son frère bien qu'il n'ait rien à voir avec tout cela. Mais Thomas voyait sa vie partir en morceau, lentement mais sûrement. Il avait perdu la totale confiance de son frère, son amour, sa place chez les mousquetaires. Il n'avait plus rien. Il était totalement perdu et plus encore, anéanti.
Olivier, lui, voyait tout cela et était incapable de répondre, ce qui mettait Thomas dans une rage plus grande encore. Mais qu'y avait-il à répondre ? Rien. Thomas avait raison. Il n'avait rien vu venir. Pire encore... Il savait qu'il avait lui-même envoyé une lettre pour expliquer à Tréville la situation. Alors comment une lettre comme celle qui s'étalait sous ses yeux pouvait être arrivée... Anne. Ce ne pouvait être qu'elle.

« Thomas... Je suis... désolé... Vraiment. Elle va payer, je te l'assure... Puisque tout ce que tu m'as dit est vrai.
- Il est trop tard maintenant. Elle a gagné. J'ai tout perdu. Tu as tout perdu. Elle a gagné, quoi que tu fasses. »

Athos se sentit trembler en repensant à cette scène horrible. Il savait que c'était cet instant qui avait décidé de tout le reste. Il sentait le regard d'Aurore et d'Aramis sur lui, ce qui était insupportable. Parce qu'elle lui rappelait tant son petit-frère et parce qu'il était maintenant son frère d'arme... Trop de sentiments alors qu'il essayait lui même de les fuir. Il se savait incapable d'aimer depuis ce jour maudit où il avait fait la pire chose de sa vie. Athos sentait ses mains trembler et son corps se raidir. Il devait leur dire. Dire ce qu'il avait fait. Mais comment avouer à son meilleur ami et à sa petite protégée qu'on est un monstre ? Athos n'avait aucune idée des mots justes, alors, comme souvent lorsqu'il était acculé, il prit la parole presque mécaniquement, sur un ton presque froid, énonçant simplement les faits tels qu'ils avaient été.

« J'ai pris la décision d'appliquer mon devoir. Anne avait essayé de tuer mon frère et avait commis des actes ignobles pour lesquels elle n'avait pas été punie. Je l'ai fait. J'ai fait appliquer la justice. J'ai fait pendre ma femme. »

Devant le cri horrifié d'Aurore, Athos ne put que la regarder avec une grande tristesse, incapable de continuer. Elle était si pâle. Elle avait peur. Aramis lui tenait doucement la main, essayant de la rassurer avec de douces paroles sur l'obligation qu'avait Athos de faire appliquer une justice qui n'était pas forcément très bonne, sur le fait qu'Athos n'en restait pas moins un homme bon... Athos n'était pas certain de mériter tant d'égards, mais il savait qu'il fallait rassurer la petite chose afin qu'il puisse lui dire ce qu'il s'était passé ensuite. Quand il entendit Aurore lui demander ce qu'il avait fait à Thomas, il eut le cœur plus serré que jamais et, dans un soupir, prit la parole pour ce qu'il espérait être la dernière fois.

« Nous avons eu une discussion lui et moi... Et... »

Thomas se tenait face à son frère, dans le bureau de celui-ci. Les blessures corporelles du cadet allaient bien mieux cependant que on esprit s'enfonçait lentement dans une mélancolie teintée de folie. Athos avait tout essayé pendant les semaines qui avaient suivi la mort de Anne pour aider son petit-frère, mais rien n'y avait fait. Le sevrage des médicaments avait été difficile, ce qui avait poussé la fratrie à se dire des choses que l'un et l'autre regrettaient sans l'admettre franchement, ce qui avait empoisonné les rapports entre ces deux frères autrefois si liés. Thomas savait bien au fond de lui que les choses ne seraient jamais plus les mêmes, quand bien même ils feraient des efforts. Il sentait leur lien si fort autrefois, usé, presque brisé, à cause d'une seule femme. Le jeune homme s'en voulait terriblement, conscient qu'il aurait dû agir bien plus tôt, mais le passé étant ce qu'il était, il se devait d'agir pour le futur. Pour ne pas mourir à petit feu dans une vie qui n'était que l'ombre de ce qu'elle aurait pût être.

« Olivier, j'ai rendu sa liberté à Catherine. Je ne l'épouserai jamais. Je ne veux pas en faire une veuve. Libre à toi de la reprendre comme l'avait prévu Père.
- Pardon ? »

La question d'Athos avait presque été criée. Il ne comprenait pas ce qu'était entrain de faire Thomas qui, le voyant, s'efforçait de s'expliquer aussi calmement que possible.

« Je pars Olivier. Je m'en vais. Anne a ruiné ma vie. Je veux tenter ma chance ailleurs. Je ne serai jamais repris chez les Cadets, même si je cherche à me justifier. Elle a sans doute bien fait les choses. Je refuse de devenir un garde rouge à la solde du Cardinal... Je vais... prendre la mer. »

Il avait longtemps réfléchi à cette possibilité. Il aimait les voyages, l'aventure et il avait un caractère solide. Alors pourquoi pas. La mer était l'endroit idéal pour devenir un autre. Pour être un autre.
Athos prit un instant pour se remettre de sa surprise. Son frère voulait entrer dans la marine ? Non, impossible. Il savait que s'il avait le caractère pour entrer chez les mousquetaires (il s'attirait des ennuis plus gros que lui en un clin d'oeil, il n'aimait pas l'autorité...), il ne pourrait jamais être un marin accompli et obéissant. Mais comment lui dire sans qu'il ne se fâche alors que visiblement, il avait pensé à tout. Athos essaya tout de même, mains croisées sur le bureau comme autrefois leur père quand il désapprouvait quelque chose – ce qui n'échappait pas à Thomas.

« Tu es certain de ce que tu veux faire. Prendre la mer à ton âge c'est... compliqué. Et puis... La discipline sur un navire, ce n'est pas la même chose que chez les mousquetaires tu sais. On trouvera une solution pour te faire retrouver les cadets. Je t'en prie. Ne t'enrôle pas dans la marine Thomas. »

Le rire de Thomas illumina un instant la pièce avant de retomber froidement entre eux. Le silence s'installa entre eux tandis qu'Athos essayait de comprendre ce qu'il arrivait à son frère et que Thomas, avec un petit sourire, le laissait mariner avant de prendre la parole presque froidement.

« Pas la marine. La piraterie. »

C'est le cri d'Aurore qui ramena Athos dans le présent. Elle tremblait des pieds à la tête, comme si elle voyait le diable en personne. Ni Aramis ni Athos ne comprenaient vraiment la réaction de la jeune femme face à l'aveu terrible de ce qu'était devenu Thomas. L'ancien comte prit la place d'Aramis pour prendre dans ses bras une Aurore qui se débattait furieusement.

« Non, lâchez-moi ! C'est de votre faute ! Il... Il est peut-être mort ! Pirate... C'est terrible ! Non... »

Aurore pensait sincèrement que c'était une chose horrible. Bercée des histoires de piraterie sanglantes de ses romans, elle avait peur, très peur, pour ce Thomas qu'elle avait toujours aimé au fond d'elle. Athos la tenait tout contre lui, fermement, attendant qu'elle se calme, parlant d'une voix brisée pour répondre à ses accusations.

« Je suis désolé Aurore... J'ai essayé de le retenir. Nous nous sommes disputés, il y a eu des cris, des paroles dures, mais... Il est parti. Il devait le faire. Il se serait éteint dans une vie qui n'était pas la sienne. Il avait besoin de partir... Il le devait... Je sais que tu sais ce que cela signifie... Devoir partir sinon mourir... »

Les mots eurent l'effet escompté et elle se calma instantanément. Oh que oui elle savait. Elle l'avait fait, deux fois. Alors elle comprenait ce Thomas qui avait fui une vie qui n'était plus celle qu'il espérait. Il voulait simplement vivre, c'est tout. Et elle comprenait cela plus que tout autre personne.

« Il est en vie... Il m'envoie de temps à autre des nouvelles... » murmura Athos.