Le Moldu

Chapitre III : L'accident

Remus avait renoué avec le froid et l'attente. Pourtant à présent, il ne sentait presque plus la brulure mordante du premier, et la seconde lui paraissait beaucoup plus importante ; vitale, même. Il n'attendait plus de voir quelque chimère insensée devenir réalité, il cherchait maintenant à s'assurer que ladite chimère, devenue entre temps une certitude bien tangible, était à même de le reconnaître. Il ne pouvait chasser de son esprit cet instant fatidique, où le regard de Sirius avait glissé sur lui sans s'arrêter, comme s'il n'était qu'un fan anonyme et inconnu…

Bien sûr, il était très probable que Sirius ne l'ait pas bien vu, dans cette foule compacte et bruyante ; ou qu'il ne l'ait pas reconnu, après toutes ces années. Mais curieusement, Remus n'y croyait pas. C'était impossible. Lui, il aurait pu reconnaître Sirius n'importe où, même couvert de suie ou dissimulé dans l'obscurité la plus totale ; quelque chose dans son maintien, dans sa présence même était toujours là pour crier à Remus son identité ; et il ne doutait pas qu'il en était de même pour le Sirius qu'il avait connu, après tout ce qu'ils avaient partagé dans les jeunes années de leur vie. Ils avaient été les meilleurs amis du monde, aussi opposés que complémentaires, plus liés encore que des frères quand on voyait ce qui s'était dressé entre Sirius et Regulus. Remus, toujours si calme, mesuré et un peu effacé, sa lycanthropie dressant une barrière invisible entre lui et le monde ; et Sirius, toujours si enjoué, si sûr de lui, si loyal et immature, Sirius sur lequel le monde n'avait aucune emprise, Sirius qui forgeait son propre destin au lieu de le subir et qui cherchait toujours à entraîner Remus avec lui. Les fils barbelés, tout autour de Remus, n'avaient jamais arrêté Sirius ; ils avaient toujours été là l'un pour l'autre, Remus modérant Sirius et Sirius aidant Remus à s'ouvrir au monde, et ce jusqu'à ce que le cruel destin de Sirius ne les rattrape et ne se dresse fatidiquement entre eux deux.

Non, Sirius l'aurait reconnu ce soir ; Remus en était convaincu. Si cet homme - cet homme qui était Sirius sans l'être véritablement - avait bien été le Sirius Black qui avait passé les nuits de pleine lune de son adolescence à gambader dans les bois en compagnie d'un loup-garou, il serait venu retrouver Remus. Il l'aurait averti, il ne l'aurait pas laissé dans sa souffrance pendant toutes ces années, à le croire mort et irrémédiablement perdu.

Le mystère demeurait donc entier ; c'est pour quoi Remus attendait à nouveau dans le froid, dissimulé dans l'ombre des immeubles d'en face, les yeux fixés sur la porte du petit bâtiment où s'était déroulé le concert. Sa voiture, qu'il avait rapprochée dudit bâtiment, était garée à sa droite, formant une masse sombre et avachie dans la pénombre. La rue, silencieuse et déserte depuis de longues minutes, aurait pris des allures effrayantes pour un homme normal ; mais Remus, étant ce qu'il était, ne ressentait rien d'autre qu'une impatience grandissante. Il commençait d'ailleurs à craindre qu'il n'y ait une autre sortie derrière le bâtiment, et que le groupe ne lui ait échappé, lorsqu'une vieille jeep à la couleur indéfinissable – même pour les yeux de Remus, habitués qu'ils étaient à la lumière particulière de la lune – vint se garer devant la porte du vieux bâtiment. Un petit homme en descendit, tout engoncé dans sa veste en jean et frictionnant ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer un peu ; il vint toquer à la porte, et quelques instants plus tard, le groupe entier sortit sur le pallier. Remus tendit l'oreille, essayant de discerner, parmi les bavardages futiles, une quelconque indication sur l'endroit où se rendait Sirius ; mais ils ne parlaient que du concert, s'enthousiasmant à propos de l'énergie de Sirius et du nombre de leurs fans qui croissait de jour en jour – à ce rythme-là, bientôt une tournée dans toute l'Angleterre, se motivaient-ils. Sirius, quant à lui, répondait à leur engouement par de grands éclats de rire et tendait son visage serein et amusé vers la lumière de la lune, comme pour en goûter la caresse ; spectacle qui fit étrangement mal à Remus, sans qu'il ne comprît pourquoi.

Les musiciens montèrent ensuite dans la jeep, qui commença à s'éloigner ; Remus attendit qu'elle ait tourné au bout de la rue pour se précipiter vers sa voiture – la vieille voiture qu'il utilisait d'habitude pour emmener sa famille dans le monde moldu. Tonks et lui, en effet, avaient tous deux au moins un parent né-moldu ; et même si Remus n'avait jamais été très attiré par le monde moldu, ils tenaient tous deux à ce que Teddy connaisse les deux mondes.

Le loup garou démarra et s'engagea rapidement dans la rue où avait tourné la jeep ; après quelques minutes d'angoisse, il finit par la retrouver, stationnant sur le bas-côté quelques kilomètres plus loin. L'œil exercé de Remus, ainsi que son instinct de loup toujours tapi au fond de lui, lui apprirent tout de suite que quelque chose clochait ; une autre voiture était garée à quelques mètres à peine de la jeep, et un homme écumant s'en extrayait avec difficulté pour se précipiter vers le véhicule des musiciens. Le petit homme qui conduisait, écumant lui aussi, sortit dudit véhicule ; et les deux conducteurs commencèrent alors à s'invectiver copieusement. Laissant son regard dériver à nouveau vers les voitures, Remus remarqua que le côté gauche de la jeep était à présent indéniablement cabossé ; quelqu'un à l'intérieur exerçait une pression contre la portière déformée pour essayer de l'ouvrir. Ce quelqu'un, comprit fugitivement Remus, c'était Sirius ; et en effet, lorsque la portière finit par pivoter, ce fut bien Sirius qui se laissa glisser au sol près du véhicule en se tenant la tête d'une main.

Saisi d'effroi, Remus se gara à quelques mètres de l'accident ; se précipitant hors de sa voiture, il courut jusqu'à Sirius, à présent étendu sur le sol.

« Sirius ! » s'écria-t-il, alarmé.

Après s'être laissé tomber auprès de lui, il saisit délicatement le poignet du musicien et le contraignit à abaisser sa main ; il put alors contempler le sang qui maculait son visage. Avec précautions, il remonta de ses doigts les sillons poisseux jusque dans les cheveux de Sirius, à la recherche de ses plaies.

« Ce n'est pas grave, murmura Remus en soupirant de soulagement. Ce n'est qu'une écorchure. Les blessures à la tête saignent toujours beaucoup, mais celle-là est bien bénigne… »

Rassuré, il ferma brièvement les yeux avant de reporter son attention sur Sirius. Ce dernier, hébété par le choc de l'accident, avait laissé Remus l'ausculter sans réagir ; mais maintenant qu'il commençait à revenir à lui, il se mit à le dévisager avec surprise.

« Qui êtes-vous ? » s'enquit-il dans un murmure.


Interdit, le loup garou ne répondit pas. Les trois autres musiciens, qui semblaient n'arborer aucune blessure (c'était le côté arrière gauche, celui de Sirius, qui avait encaissé le choc lorsque les deux voitures étaient entrées en collision), se rapprochèrent de leur chanteur.

« Will ! » s'exclama celui que Remus reconnut comme étant le guitariste principal du groupe. « Ca va ?! Tu veux qu'on appelle une ambulance ? Rhaa, ce fumier ! Nous rentrer dedans, comme ça ! Sans doute ivre, le corniaud... »

Détournant son regard perplexe de Remus, qui semblait étrangement figé à quelques centimètres de lui, Sirius rassura les autres membres de son groupe en leur assurant qu'il n'avait pas besoin d'aller à l'hôpital.

« Ce monsieur vient de m'assurer que ce n'était pas grave, de toute façon » renchérit-il en se tournant à nouveau vers Remus.

Ce dernier parvint à sortir de sa torpeur, et sembla à nouveau s'animer – avec difficulté, mais il y parvint.

« Euh… oui, en effet. Je…

- Vous êtes médecin, n'est-ce pas ? » s'enquit Sirius.

Puis, sans attendre la réponse, il se releva ; le sol se mit alors à tanguer dangereusement sous ses pieds, et il se serait étalé si Remus ne l'avait vivement rattrapé.

« Ma tête…, murmura le musicien.

- Je peux… je peux vous déposer quelque part, si vous voulez, proposa Remus. Il ne serait pas prudent que vous remontiez dans cette jeep ; elle va sûrement faire des à-coups à cause de l'accident, et avec le choc que vous avez reçu, il vaut mieux…

- Will ! coupa le bassiste d'un air indigné. Tu ne vas quand même pas partir avec n'importe qui ! On le connaît même pas, ce type ! »

Sirius garda le silence quelques instants, songeur. Puis il haussa les épaules.

« Je n'ai pas très envie de repartir dans cette jeep de malheur. Et puis, il est venu m'ausculter, pas me poignarder… on n'est pas encore suffisamment célèbres pour avoir déjà des fanatiques qui chercheraient à nous assassiner ! » conclut-il, reprenant un ton enjoué qui lui était visiblement coutumier.

Les autres haussèrent les épaules à leur tour, renonçant visiblement à argumenter face à Sirius, et retournèrent prêter main forte au petit homme qui venait de se faire plaquer sans ménagement contre sa jeep par l'occupant de l'autre voiture, toujours aussi enragé. Sirius se releva prudemment en s'appuyant sur Remus, et ils parcoururent lentement les quelques mètres qui les séparaient de la voiture du loup garou.

Ce dernier aida Sirius à s'installer, puis vint prendre place côté conducteur.

« Où dois-je vous déposer ? » s'enquit-il d'une voix calme.

Sirius se mit en devoir de lui indiquer leur destination ; ce faisant, il sortit d'une main un paquet de cigarettes de la poche de son blouson et en glissa une entre ses dents, son autre main maintenant toujours son crâne douloureux. Après quelques secondes de fouille intensive dans les poches de son jean, il finit par trouver son briquet et alluma sa cigarette.

« Ce n'est peut-être pas très bon de fumer quand on vient d'avoir un accident de voiture », fit remarquer Remus.

Sirius éclata de rire avec bonne humeur, puis grimaça lorsqu'un élancement particulièrement douloureux fusa derrière son front.

« Comment vous vous appelez, au fait ? » demanda t-il à Remus.

Il remarqua du coin de l'œil qu'une fois encore, son mystérieux médecin semblait s'être brusquement figé ; néanmoins, il reprit contenance plus vite que la fois précédente, et répondit d'une voix égale :

« John. John Lupin. »

Remus lui-même aurait été incapable d'expliquer pourquoi il avait répondu cela ; peut-être à cause de ce désespoir poignant qu'il ressentait, face à un Sirius qui ne se rappelait même pas de lui ?... Sirius qui à présent lui tendait la main avec son enthousiasme débordant, qui faisait mal à Remus tant cela lui remémorait le Sirius jeune et fou de son adolescence :

« Enchanté ! Moi c'est William Wands. Mais tu peux m'appeler Will, comme tout le monde. »

Remus hocha la tête avec un petit sourire mi-figue mi-raisin et échangea une poignée de main avec son ami de toujours, qui le rencontrait pourtant pour la première fois.