Rebonjour à tous.
Vous vous ficherez bien de savoir pourquoi je poste plus tôt, mais comme demain matin je pars en vacances et que je n'aurais sûrement pas accès à internet de toute la journée, j'ai préféré anticiper la chose et poster à l'heure dite.
A l'heure qu'il est, donc, je m'accorde une petite pause et j'envoie le chapitre. En espérant tout sincèrement qu'il plaira (pour certains, toujours).
Merci de l'attention!
Chapitre 2 : Un avenir déchiqueté
« Seul. Atrocement seul. Pouvait-on supporter pareille chose ? Les cris autour de nous qui nous tourmentent… Ce futur si sombre qui nous regardait avec un sourire triste… »
Quelques années après, l'incident de la forêt avait été quasiment enfoui dans les mémoires. Même si Anna n'avait plus été autorisée à se rendre le soir dans les bois, elle ne regrettait plus les moments qu'elle passait avec Andrew dans son enfance. A la place elle se promenait avec lui un peu partout dans le village, avec toujours la même joie enfantine qui ne les quittait pas.
Aujourd'hui, Anna avait dix ans, du moins pas tout à fait. Elle les avait eu il y a deux jours. Et elle y repensait sans cesse.
Elle n'avait pas eu de cadeaux, sa famille était trop pauvre, et même une poupée de chiffon valait encore trop cher pour eux. Mais ce n'était pas grave, Anna était quand même contente. Parce que s'il n'y avait pas un seul anniversaire en ce monde, les gens seraient-ils aussi joyeux ?
Dix ans, c'était beaucoup de choses. Par exemple, ses dents qui tombaient. Elle ne recevait pas d'argent, mais sa mère lui conseillait de les garder parce que ça portait bonheur.
Il y avait aussi des changements qui opéraient. Partout. Dans le village, dans le monde, chez les gens, et puis… elle.
Mais Anna n'en était pas encore là. Chaque jour elle devenait de plus en plus jolie et même les autres parents la complimentaient, les filles étaient envieuses et les garçons l'aimaient bien.
Et elle aimait bien toute cette attention.
Désormais, elle regardait aussi les Désians passer sans surprise chaque année dans le village, comme un défilé. Une fois, lorsqu'elle s'était retrouvée malencontreusement sur leur chemin, il y en avait un qui s'était moqué d'elle et qui lui avaient balancé des remarques assez obscènes, sous les rires de ses camarades et le regard sévère mais moqueur de son supérieur. Frustrée, elle était partie en courant, les joues rouges.
Depuis, elle ne s'était plus jamais trouvée là où elle ne devait pas être.
Son goût prononcé pour la lecture l'avait aussi aidée à s'améliorer dans la matière. Alors du coup, tous les autres élèves lui demandaient de les aider à déchiffrer ce qu'ils n'arrivaient pas à lire. Mais Andrew monopolisait surtout son attention, parce que c'était lui qui avait le plus de mal.
Mais concernant l'écriture, elle avait renoncé à ce plaisir parce qu'à chaque fois, elle faisait encore beaucoup de fautes. Et ses notes restaient toujours aussi mauvaises, malgré ses efforts.
Ce qui était moins bien, maintenant, c'étaient ses relations qui changeaient avec sa famille au fil du temps. Et pas dans le bon sens du terme.
Sa mère était chaque jour plus terne et irritable du matin au soir. Elle n'arrêtait pas de râler et de gronder ses filles, parce qu'elle trouvait qu'elles ne l'aidaient pas assez. Ses deux sœurs s'éloignaient d'elle de plus en plus, soit parce qu'elles grandissaient, soit parce qu'elles commençaient à être méchantes avec Anna. Et ce n'étaient pas des bêtises. Elle avait toujours l'impression à chaque fois que ses sœurs la détestaient.
Et son père n'arrangeait qu'en partie les choses. Quand une nouvelle dispute avec sa mère et Cassiopée et Milla retentissait, elle se précipitait dans son atelier et passait tout son temps avec lui, même sans parler, pourvu qu'elle ne revoie pas les autres avant le dîner. Dans ces moments-là, elle se sentait mieux, mais l'indifférence de son père la désespérait au plus haut point. Elle avait chaque fois l'impression de parler au mur en face d'elle, ou alors d'être plus seule que jamais en compagnie d'un fantôme sans âme.
A cause de tout ça, elle préférait s'éloigner le plus possible de sa famille et passer son temps avec Andrew. Avec lui, elle se sentait plus heureuse, et ses cheveux bruns lui poussaient de façon à ce qu'elle le trouve plus beau à chaque fois. Parce qu'Andrew, qui avait l'air d'une mauviette à côté de son amie, essayait chaque fois de lui plaire à elle ainsi qu'aux autres en usant de tous les stratagèmes. Mais cela ne satisfaisait pas les autres et Anna se retenait de lui dire qu'elle l'aimait bien tel qu'il était, même si cela aurait consisté à ce qu'il persiste encore dans sa tâche. En secret, elle avait déjà résolu de se marier avec lui plus tard… sans lui avoir demandé, bien sûr. Depuis ses six ans, elle était amoureuse d'Andrew et ça ne faiblissait pas. Pas le moins du monde en tout cas.
Ce jour-là, dans la cour de récréation, ils étaient assis sur leur banc habituel main dans la main, comme à leur habitude. Et ils parlaient, d'un air inquiet.
« Papa m'a dit que la semaine dernière, les Désians sont venus à Luin comme chaque année et qu'ils ont pris mon cousin et sa mère. Ca l'inquiète parce qu'il a peur pour tout le monde dans la famille. Et mon cousin, il a tout juste notre âge et il est sans défense face aux Désians. Tu te souviens quand il jouait avec nous ? J'ai vraiment peur pour lui. Vraiment…
-Ce serait bien que les miens en fassent autant pour moi," fit remarquer Anna, d'un ton légèrement amer.
Andrew resta un moment silencieux.
« … Tu t'es encore disputée avec elles, c'est ça ?
-C'est elles qui ont commencé. Elles m'ont dit que j'étais paresseuse et que je ferai mieux de les aider au lieu de passer mon temps dans mes livres ou avec toi.
-Elles ne m'aiment pas ? demanda le garçon, d'un air peiné.
-Si, bien sûr. Mais quand elles sont fâchées contre moi, il arrive que ça se retourne contre toi. Mais je ne crois pas qu'elles pensent vraiment ce qu'elles disent, reprit-elle à la va-vite en voyant l'air triste de son camarade.
-Bah, de toute façon, c'est toujours comme ça… T'en fais pas, j'ai l'habitude…
-L'habitude de quoi ? Tu vaux mieux que les autres ! Milla devient de plus en plus détestable à chaque fois. Etant donné qu'elle a dix-neuf ans, elle se permet de rabaisser tout le monde, et elle projette même de bientôt se marier !
-Se marier ? C'est pas encore un peu jeune ? demanda Andrew, en roulant des yeux.
-Ma mère le dit aussi. Mais de toute façon, son choix est fait, à Milla, elle a bien l'intention de quitter la maison pour tenir son propre terrier maintenant ! Alors du coup elle fanfaronne rien qu'en y pensant et devient mauvaise dans ces moments-là. »
Andrew parut évasif, comme si cela sortait de ses préoccupations. Anna éprouva un semblant d'irritation à son égard, et il s'en aperçut, car il lança pour se rattraper :
« Non, non, ça va, je te jure ! C'est juste que j'ai de la peine pour toi à cause de ta famille. J'ai l'impression qu'en t'écoutant rien ne va plus pour toi par rapport aux autres… »
Anna soupira.
« Ca va. Tu n'as pas à te sentir coupable. C'est moi qui dois regretter de ne pas avoir la famille idéale, voilà tout. On va jouer avec les autres maintenant ? »
Pour toute réponse, Andrew avait sauté du banc et pris sa main avant d'aller rejoindre les autres.
« Non, non et non ! Mais c'est pas possible ça ! »
Et voilà. Nouvelle dispute dans la maison familiale.
« Je te prends encore une fois à lire un de tes fichus bouquins, et je te fous à la porte ! Tu crois pas qu'y a d'autres choses à faire de plus important que ça ? Ca sert à rien !" vociféra Milla, son torchon à la main tandis qu'elle arrachait un livre des mains d'Anna et l'envoyait voltiger à travers la pièce.
« Depuis tout le temps qu'on te voit pas travailler, on se demande vraiment si on devrait te garder ! On a besoin d'aide à la maison tu comprends, et c'est pas en étant aussi absente que papa que tu vas aider tout le monde à vivre ! »
Anna se recroquevilla sur elle-même tandis que Milla levait la main avec le torchon comme pour la frapper, mais sa sœur ne fit que balancer le tissu sale sur ses genoux.
« Dès ce soir, je brûle tes livres, comme ça on verra si tu seras plus utile à la maison. Je me demande même s'il ne serait pas plus utile d'arrêter de t'envoyer à l'école !
-Nan, pas ça, Milla ! » s'écria la fillette, en la regardant d'un air suppliant.
Milla semblait prendre plaisir à lui faire du chantage, et Anna la détesta pour ça. Sa sœur enchaîna alors d'une voix mielleuse qui la fit écarquiller les yeux :
« Dans ce cas, je veillerai à ce que tu prennes plus part à la vie de famille durant tes temps libres. Désormais, plus de sortie avec ton petit copain Andrew, plus de lecture, et si tu ne fais pas de travaux pratiques, alors dans ce cas il n'y aura même plus d'école !
-Va mourir ! T'es pas ma mère ! »
Et Anna posa les pieds sur le sol, et se prépara à sortir de la pièce en courant. Mais Milla fut plus rapide et la saisit par le col avec une brutalité qui lui coupa le souffle un moment.
« Je suis peut-être pas ta mère, moucheron, mais il suffit de lui demander de faire travailler tes muscles pour qu'elle soit d'accord. T'es tellement maigrichonne qu'un peu d'exercice te fera du bien. Allez ouste ! Y a la cage aux poules qui attend d'être nettoyée ! »
Et elle lui fourra le torchon dans les mains et l'entraîna toujours par le col hors de la pièce jusqu'à la cour où attendait une grande cage qui aurait grand besoin d'être remise à neuf.
« Allez, bon boulot ! » s'exclama Milla, d'une voix peu amène lorsqu'elle eût laissé plantée là sa sœur au bord des larmes.
« J'en ai marre, marre, marre ! »râla Anna, lorsqu'elle fût toute seule, commençant à se mettre à l'ouvrage.
Elle nettoyait avec une rage quasiment sauvage, ce qui faisait que la crasse et la rouille s'en allaient plus vite et qu'elles souillaient la robe de la petite fille. Oh oui, elle en avait assez de tout ça ! Sa famille négligeait la lecture, déchirait ses livres adorés pour en faire du feu, lui volait ses seuls biens ! Au fur et à mesure qu'elle grandissait, son mal-être augmentait au sein de la famille. C'était devenu quasiment insupportable, et Anna avait plusieurs fois songé à fuguer.
Mais partir sans Andrew, elle n'osait y penser. Il aimait trop sa famille et il avait trop peur de l'inconnu pour s'en aller avec elle conquérir de nouveaux horizons. Alors du coup, elle tenait bon et restait là, pour lui. Simplement pour lui.
« Allez, Annie ! Encore quelques années à tenir. Après, tu demanderas à Andrew de se marier avec toi et vous partirez, rien que tous les deux. Oh oui, que ce serait bien ! »
Mais elle n'avait toujours pas fait part à Andrew de ses projets. Ils étaient encore jeunes pour en venir aux choses sérieuses, après tout.
Le nettoyage de la cage aux poules lui prit une bonne partie de l'après-midi et lorsqu'elle eût terminé, elle laissa tomber son torchon et s'échappa du jardin pour aller se dégourdir les jambes. Là, c'était bien ! Au moins elle se sentait libre, et elle devait en profiter au maximum avant qu'on lui interdise de courir pour toujours.
Ainsi était la vie d'Anna Irving, à l'âge de dix ans, une vie dure et étouffante, bien trop pour une fillette de cet âge. Et chaque jour un peu plus son enfance se consumait pour laisser place à une adolescence tardive, qui l'entraînait de façon irrémédiable dans l'enfer de la vie.
« Je vais devoir partir, dit Cassiopée, un soir, au repas.
-Pourquoi ? demanda maman, en avalant un peu de sa soupe d'un air calme et blasé.
-Tu dis qu'à mon âge, il faut commencer à chercher du travail, expliqua sa fille. Eh bien, l'autre jour, un homme est venu au village et m'a proposé de venir le servir en tant que domestique dans sa maison. Je crois qu'il vient d'Asgard, ce n'est pas très loin. Ainsi, je pourrais revenir ici durant mes temps libres. Tu comprends ? C'est une occasion en or ! Je suis sûre qu'on me payera bien !
-On va manquer de main-d'œuvre à la maison, commenta maman.
-Ce n'est pas grave maman, à elle toute seule, Milla fait le travail de trois personnes en une fois ! C'est une bonne ménagère. Et si le moucheron daigne s'arracher de ses livres, je pense qu'elle sera utile elle aussi.
-Je crois que Milla lui a bien fait comprendre ça. Cet après-midi je l'ai vue qui nettoyait la cage aux poules.
-Première nouvelle ! dit Cassiopée, d'un ton moqueur.
A ce moment-là, Anna entra dans la pièce.
- Tiens, moucheron, c'est à ce moment-là que tu rentres ? Le travail n'a pas été trop dur pour tes pauvres petits muscles ?
-C'est vrai que tu t'en vas ? »
Anna regarda intensément Cassiopée.
« En quoi ça te regarde ? Ce n'est pas toi qui vas attirer l'attention d'employeurs, avec ta carrure ! Si ça se trouve, tu seras tout juste bonne à faire une fille de ferme ! »
A côté, maman ne réagissait pas aux moqueries de Cassiopée sur sa sœur.
« Je demande juste ! s'exclama Anna, les yeux flamboyants de fureur.
-Ca suffit Anna ! intervint alors maman.
-Mais maman, elle…
-Tais-toi ! Il y aura encore la vaisselle à faire ce soir après manger. C'est toi qui t'en charges, et plus un mot ! »
Elle laissa là la soupe qu'elle était en train de manger et quitta la pièce.
Cassiopée regarda sa sœur et railla :
« Tu vois, moucheron, c'est ça, je vais partir, mais si je te manque tant que ça, tu n'auras qu'à envoyer des lettres à ta sœur chérie, pourvu que tu saches bien écrire !
-Va mourir, murmura Anna.
-T'as dit quoi ?
-Rien. »
Et Cassiopée quitta la pièce en regardant la fillette d'un œil soupçonneux et tourna le dos, ne se remarquant pas qu'Anna lui tirait la langue dans son dos de manière grossière.
Cassiopée quitta la famille une semaine plus tard, escortée du monsieur qu'Anna avait trouvée drôle au premier abord, avec sa grosse moustache et son dos courbé, puis assez inquiétant. Elle avait un sourire à la fois triomphant et triste lorsqu'elle quitta tout le monde en leur faisant un salut de la main, et elle daigna même regarder Anna avec un sourire, qui était devenu rare avec le temps. Et pour une fois, Anna se joignit au groupe pour lui dire au revoir.
Ainsi passèrent quelques années depuis ce moment-là. Anna avait désormais quatorze ans et était devenu une belle jeune fille aux cheveux châtains ondulés.
En même temps que son caractère, son corps avait changé. Elle était mince, avait un joli visage aux joues rebondies et des yeux couleur noisette brillant d'une lueur exquise. Une mince frange recouvrait son front, légèrement en bataille, et, comme il était d'usage, elle avait l'habitude de porter des robes rapiécées qu'elle faisait souvent passer pour des robes de princesse, sous les rires de ses camarades. Sa seule joie, c'étaient ses amis, qu'en plus d'Andrew, elle s'était faits au cours du temps. Mais son seul véritable ami resterait toujours Andrew, car c'était lui qu'elle connaissait depuis plus longtemps que tout le monde et que grâce à cela, le lien qui s'était tissé entre eux s'était intensifié. Même si des fois il se montrait jaloux de ses fréquentations. Et elle était contente, car, quoi qu'il arrive, il serait toujours là pour elle. C'était lui qui la protégeait autant qu'elle le faisait elle-même en retour depuis toutes ces années. Ils étaient comme un frère et une sœur siamois.
Andrew avait beaucoup moins de popularité qu'Anna, et il arrivait qu'il en souffre. Ses lunettes lui donnaient l'air du premier de la classe et ses longs cheveux trop raides qui lui tombaient jusqu'aux épaules faisaient mauvaise impression. Sur les conseils d'Anna, il s'efforçait d'être indifférent à toutes ces critiques, mais il ne pouvait s'empêcher d'être agressif lorsque les autres s'en prenaient trop souvent à lui et il avait l'impression qu'après cela il ne faisait que s'éloigner encore plus de la définition de l'amitié, et, donc, du besoin de se faire des amis.
« Quoi qu'il en soit, s'il y a quelqu'un qui a la meilleure définition de l'amitié, c'est bien le solitaire, disait Anna, pour le consoler. Tu es quelqu'un de réfléchi, donc tu as plus de jugeote sur cette façon de voir les choses que les autres. Regarde-les, est-ce qu'ils donnent l'impression d'en savoir plus que toi sur ce que tu penses pouvoir justifier ?
-Ils le compensent, répondait-il, d'un ton amer. De toute façon, ce seront toujours eux qui auront le plus d'expérience dans la matière. Les gens réfléchis ne font que théoriser là-dessus, sans jamais expérimenter. »
Anna, après cela, passait souvent son temps à délibérer sur ce raisonnement, et à chaque fois une formule qu'elle avait entendue dans le passé, elle ne savait plus quand, lui revenait en tête : « Solitudo melior quam malus amicus est » (1). Elle se demandait s'il fallait qu'elle la répète à Andrew, mais elle n'était pas sûre qu'il l'aurait bien prise. Après tout, elle n'était pas la mieux placée pour aller faire la morale aux personnes solitaires, vu le nombre d'amis dont elle s'entourait. Ouais, peut-être. Mais ce qu'Andrew devait savoir, c'était que son amitié à elle, cette amitié qu'elle lui avait donnée en toute confiance, lui serait toujours loyale, et qu'elle ne la reprendrait jamais, quand bien même leur lien se briserait. Et cette pensée la rassurait.
Anna avait arrêté d'aller à l'école à l'âge de douze ans, deux ans après le départ de Cassiopée. Milla n'était pas encore parvenue à trouver un fiancé, et ses parents laissaient désormais le champ libre à leurs filles, vu comment elle grandissaient et mûrissaient au fur et à mesure des années. Au début, cela avait été très dur de supporter la vie à la maison, les corvées, tout ça… L'école lui manquait. Mais secrètement, elle lisait des livres en cachette, car depuis l'incident d'il y a quatre ans, avec Milla, sa famille ne regardait pas d'un très bon œil ses activités littéraires. Et son écriture était toujours aussi lamentable. La fois où, parce qu'elle s'ennuyait, elle avait envoyé une lettre à Cassiopée qui vivait désormais à Asgard, cette dernière lui en avait renvoyé une en retour où il était noté en caractères gras et soulignés sévèrement « Je te prie désormais de ne plus m'envoyer de billets ou quoi que ce soit, car tes pattes de mouche m'irritent et que le papier que tu as dû trouver dans une décharge ou je ne sais quoi ont attiré le mauvais œil des maîtres de maison. »
Enervée par le contenu de la lettre, de surcroît par la belle écriture ronde et soignée de sa sœur, elle l'avait déchirée en s'écriant « voilà ce que j'en fais de ton papier pourri ! » et s'était agacée du comportement de Cassiopée. Un billet. Non mais où elle se croyait la petite bourgeoise ? Les billets étaient les termes qu'on employait dans le langage précieux, et Anna s'était demandé si sa sœur n'avait pas oublié ses origines modestes. En tout cas, elle avait suivi ses conseils à la lettre, elle ne lui avait plus rien envoyé, même si la tentation avait parfois été grande de lui confier l'un des éléments de la décharge en question qui lui rappellerait son passé oublié. Mais le messager qui voudrait envoyer cela ne serait sûrement pas arrivé de sitôt dans ce petit bled paumé. Qui voudrait passer du temps ici ?
Plus tard encore elle était allée se dégourdir les jambes dehors, pour laisser passer sa colère. Elle devait attendre la nuit pour pouvoir prendre un livre et lire en toute liberté. Un comble. Devoir se cacher pour lire. Jamais vu ça de toute votre vie n'est-ce pas ?
Il ne fallait pas oublier l'incident qui s'était déroulé à ses onze ans lorsque sa mère avait jeté un de ses livres d'école au feu (« On verra bien si tu comprends mieux le véritable sens du travail maintenant ! »). Depuis, elle jouait de prudence et cela lui arrivait de pleurer en pensant à ce que devenait sa famille. Etaient-ils aussi infects lorsqu'ils vivaient à Luin ?
Andrew, encore et toujours, traînassait comme un animal misérable dans le coin. Lui, il avait une vie, vivait dans une maison digne de ce nom avec des parents aisés, du moins suffisamment pour le garder à l'école jusqu'à sa majorité, à la différence que ce qui lui manquait, c'étaient les amis, comme il avait été dit plus tôt.
Depuis qu'Anna avait été privée de cours, il disait s'ennuyer sans elle, que les autres se montraient infects avec lui et qu'il ne trouvait pas souvent de camarade quand on leur demandait de se mettre au moins par deux à l'école. Et chaque fois, elle se mordait les doigts quand elle pensait à ce qu'il devait être en train de subir.
Ils se retrouvèrent tous deux au coin de la rue, et, en un hochement de tête silencieux et commun, ils continuèrent ensemble, comme ils l'avaient toujours fait. Ca, au moins, ça ne changeait pas.
Puis ils s'arrêtèrent devant un muret, où Anna s'assit en se hissant dessus. Jusque là, ils n'avaient échangé que quelques mots, à peine. Ils ne savaient quoi se dire, et de toute façon, n'y avait-il que des mots pour définir le fait d'être ensemble ?
Puis Andrew commença à siffloter un joli petit air, qui n'avait là rien de signifiant, mais qui pouvait être la cause de bien des sujets…
« Andrew… cet air, d'où vient-il ? demanda Anna, qui jugea le moment venu de parler.
-C'est de ma composition, il ne faut pas chercher… dit-il, en tricotant avec ses mains.
Sa timidité restait grande malgré le temps qui passait.
-C'est… beau, murmura t-elle, en se demandant si c'était le mot approprié.
-Ah, merci. En fait, c'est mon père qui l'a inventé, mais je l'ai repris.
-Et moi je voudrais rajouter des paroles.
-Comme tu veux. »
Ils s'adressèrent un sourire réjoui l'un à l'autre. De toute leur adolescence, ils avaient enfin de quoi véritablement partager leurs idées.
« Allons-y, » dit Anna.
Et elle descendit du muret. Mais au passage, elle s'y prit maladroitement et faillit tomber à la renverse tête la première. Mais Andrew, dans un premier réflexe, la rattrapa.
Il la regarda un moment, tandis qu'elle s'essoufflait en lui jetant un regard d'excuse, puis son second réflexe fut :
« Anna… Je t'aime.
Ces mots lui avaient échappé de la bouche. Les yeux écarquillés, il devint rouge et attendit sa réponse le cœur battant.
Mais les yeux de la jeune fille brillèrent et son sourire s'élargit, si beau qu'il crût que son cœur allait rompre.
-C'est bien de l'entendre dire, Andrew. »
Des années plus tard, ainsi donc, ils s'étaient déjà fiancés.
Ils venaient de fêter leurs dix-sept ans, se préparaient à vivre leur vie, comme tout autre couple qui s'immiscent déjà dans la vie active. Ils s'aimaient plus que de raison, étaient à l'aise aussi bien l'un que l'autre, et rien n'aurait pu briser leur affection réciproque.
Car, même si Anna n'était plus trop sûre de ses sentiments, elle savait qu'elle serait heureuse avec Andrew. Son naturel tendre lui avait toujours permis de s'ouvrir au monde, et il la laissait parler de tout et de rien, pourvu que rien ne fasse taire la voix de sa dulcinée. Tout était bien, personne n'avait rien à leur reprocher, ils formaient le couple parfait et amoureux.
Mais quelque chose clochait ces derniers temps, personne ne savait trop quoi. La saison du printemps, moment où les Désians allaient à Luin pour aller chercher des prisonniers, était passée, on était en automne maintenant. Pourtant, on n'avait plus vu trace des Désians depuis l'année dernière. Cette année-là, ils n'étaient même pas passés à Luin pour aller œuvrer à leur sombre ouvrage. La population conservait toujours le même nombre d'habitants, et ils auraient pu tout aussi bien s'en sentir soulagés, mais c'était exactement l'inverse qui se passait. En réalité, tout le monde avait peur, le maire de Luin en premier.
« C'est très mauvais signe, disait le père d'Anna. Le maire est très agité ces temps-ci et on sent bien que le pire est à venir. Pourtant, certains ne comprennent pas encore trop pourquoi dans les rues règne l'affolement. Ils se sentent en sécurité dans leurs maisons, mais j'ai bien vu la façon dont étaient armés les Désians… C'est affreux, avec tout cela ils seraient capables de saccager une ville entière…
-C'est macabre, je le sais bien, répondait maman. Mais que veux-tu, il ne faut pas nous sentir concernés ici. Nous ne sommes qu'un modeste village et ce genre d'appréhension ne fera pas baisser le tourisme qui sévit à Luin.
-Je sais, mais… j'ai peur pour nos enfants. Qui sait ce qui pourrait arriver ? Personne dans cette région n'est en sécurité d'une attaque des Désians. »
Et puis ils s'en arrêtèrent là, et le reste de la soirée se déroula dans un silence morose. Même Milla restait silencieuse, car elle ne comprenait que trop bien la raison de cette absence de bruit qu'il y avait d'habitude.
Et les semaines s'étiraient, il ne se passait jamais rien. Toutefois les gens s'inquiétaient toujours, au point de sombrer dans la paranoïa pour certains. Certains fermaient leurs portes à clef, ou ne sortaient même plus du tout de chez eux, comme si le simple fait de s'enfermer saurait les protéger. Mais Anna et Andrew allaient le cœur léger. Même s'ils partageaient les inquiétudes de tout le monde, ils étaient comme des enfants qui auraient à peine conscience de ce qui se passe autour d'eux. Pouvait-on leur reprocher leur insouciance ? Peut-être, mais ils ne nous auraient pas écouté. Ils étaient de ces gens qui pensaient que les pires malheurs n'arrivaient qu'aux autres…
Et puis vint le jour où Anna et Andrew allèrent faire des courses à Luin. L'automne était très avancé et toujours aucune manifestation des Désians. Certaines personnes commençaient à se détendre, mais la tension était toujours palpable. Et le tourisme augmentait même au point de dépasser le taux des années précédentes. Comme quoi on pensait bien que soit les gens ne craignaient rien des Désians, qu'ils pouvaient rencontrer pire ailleurs, soit qu'ils étaient totalement idiots. Mais personne ne pensait cela.
Ils marchaient dans les rues de la ville, découvrant pour la première fois les bâtiments, la chaleur des habitants qui les changeaient tellement du calme trop plat de leur petit village. Tout était tellement bien. Tous les deux se juraient de revenir ici, lorsqu'ils se seraient enfin mariés, autrement dit pas avant leurs vingt ans.
Ils s'assirent près de la fontaine qui faisait tant la fierté de ses habitants, se tinrent par la main, en parfaits amoureux. Le soleil disparaissait derrière les nuages, mais même pendant son plus mauvais temps, Luin restait toujours aussi radieuse, et on prenait plaisir à profiter de la convivialité du coin. Autant dire que les deux fiancés ne regrettaient nullement de s'être momentanément absentés du village.
La fin de l'après-midi arriva, et ils quittèrent avec quelques regrets cette cité qu'ils aimaient tant, et pour la première fois depuis longtemps, Anna fut fière d'avoir naquit dans cette ville, autant qu'elle serait fière d'y vivre, dans le futur.
Si tout se passait bien…
Ils rentrèrent chez eux alors que le crépuscule rougeoyait au loin. Les parents d'Anna l'attendaient, ainsi que Milla et Cassiopée, qui avait profité de ses congés pour se rendre d'Asgard jusqu'ici. Avec le temps, les relations entre les trois sœurs ne s'étaient toujours pas améliorées, et Anna ne resta pas particulièrement ravie de revoir au moins l'une d'entre elles. Et leurs parents restaient de marbre devant tant d'hostilité… Le regard de la jeune fille s'assombrit et elle laissa là Andrew, lui murmurant « A demain » du bout des lèvres. Le jeune amoureux disparut au coin de la maison en lui faisant un signe de la main, et Anna rentra dans la maison.
Après une soirée en famille, où la conversation resta soutenue sans pour autant aller au-delà, Anna partit se coucher la première, fatiguée et désireuse d'être seule. Depuis que Cassiopée était partie, elle et Milla avaient désormais leurs chambres à elles seules. Cela arrangeait Anna qui pouvait désormais y ranger ses livres en toute liberté, sans avoir besoin de se cacher pour user volontiers de la lecture. Oui, tout irait de mieux en mieux lorsqu'elle et Andrew auraient trouvé un logis, où ils pourraient s'adonner tous les deux à leurs activités quotidiennes. Andrew n'interdirait pas à Anna de lire, lui.
Une fois dans sa chambre, elle s'écroula sur son lit, sans prendre le temps de se déshabiller, et resta allongée un moment, explorant le plafond avant de papillonner des cils et de s'endormir tout à fait.
Un crépitement, des bruits… des musiques qui résonnaient de leur timbre criard dans ses oreilles. Non… des cris.
Anna eut un léger soubresaut avant de se réveiller tout à fait. Elle se releva brutalement, et se rendit compte à quel point il faisait sombre dans la pièce. Elle tâtonna dans l'obscurité sans trop savoir pourquoi. Les lampes à huile n'étaient pas encore utilisées à cette époque-là, et Anna n'avait qu'une bougie à faire brûler pour pouvoir faire un peu de lumière. Avec les allumettes qu'elle arrivait à se procurer bien sûr.
Il y avait des hurlements au dehors, le bruit du crépitement se faisait assourdissant, et Anna se rendit compte que c'était celui d'un feu… Un incendie se propageait dans la ville ! Comment ce prodige était-il possible ? Il n'y avait sûrement qu'une seule explication, mais elle priait pour qu'elle ne soit pas vraie.
Elle se leva, enjamba son matelas et se précipita hors de sa chambre. Elle sentit que la maison était vide, qu'il n'y avait pas trace de ses parents et de ses sœurs. L'avaient-ils oubliée ? Anna sentit la frustration autant que l'affolement s'insinuer sournoisement dans ses poumons, qui saccadaient sa respiration.
Elle descendit l'escalier qui grinça sous ses pieds nus, et bondit littéralement au rez-de-chaussée. Elle avait l'impression d'avoir des ailes dans le dos, tellement elle courait vite tandis que la peur accélérait chacun de ses pas.
Elle ouvrit la porte d'entrée, et se précipita au dehors. Mais quelque chose de si éblouissant qu'elle dût fermer les yeux lui barra la route, et elle sentit la chaleur sur sa peau… Le feu. Même sans voir, elle le sentait, et son cœur rata plusieurs battements.
« Papa ! Maman ! Cassiopée ! Milla ! »
Elle hurlait chacun de ces noms comme si l'un d'eux pouvaient représenter sa chance de survie. Mais rien ne venait, et elle fut forcée de vaincre sa terreur pour cligner des yeux et tenter de traverser les flammes.
La douleur était insupportable. Elle fut certaine que tout son corps brûlait en même temps que ses vêtements. Mais en fait, c'était comme si le feu daignait la laisser passer, avec sa lueur narquoise si éblouissante.
« Ah ! » s'écria t-elle, et elle tomba en avant, s'égratignant le genou dans sa chute.
Elle sentait le roussi, et pensa que ses cheveux avaient dû brûler. Elle les sentait encore sur sa tête, mais elle n'avait pas la force d'y mettre la main pour vérifier.
Non, ce qui comptait, c'était retrouver Andrew et sa famille, et leur demander ce qui se passait, une bonne fois pour toutes. Même si elle connaissait déjà la réponse.
Les Désians.
Ils étaient là, ombre chinoise dans les ombres des maisons, leur silhouette sournoise s'élevant tandis qu'ils s'amusaient à saccager chaque centimètre carré du village.
Pourquoi… ?
Pourquoi réapparaissaient-ils de manière si violente, après tant de mois sans réaction ?
Et pourquoi devaient-ils s'acharner contre eux ?
Anna poussa un cri de douleur lorsqu'elle se releva, et sentit qu'on la hissait. Elle regarda par-dessus son épaule, et poussa un gémissement. Andrew était là, le visage couvert de suie, la soutenant en hoquetant.
« Ta maison est en train de brûler, dit-il. Je suis soulagée que tu t'en sois sortie, ta famille ne t'a même pas attendue alors qu'ils quittaient la maison, j'ai pensé que tout était perdu lorsque j'ai vu l'incendie… Merci Déesse, tu es sauvée... »
Il l'étreignit brièvement, puis se recula et cria :
« Vite, maintenant ! Les Désians attaquent la ville ! Il faut trouver un moyen de fuir avant qu'ils ne détruisent tout ! »
Et il la prit par la main, l'entraînant loin de ce qu'avait été sa maison, bravant les flammes qui s'acharnaient à leur barrer le chemin, et Anna se rendit compte pour la première fois du courage d'Andrew, de sa volonté à vouloir protéger ceux qu'il aimait… Elle l'aima alors plus que jamais pour cela.
Ils arrivèrent sur la place du village, où ils furent effarés du spectacle qui s'offrit à leurs yeux. La foule s'amoncelait un peu partout. Les gens étaient soit en chemise de nuit où habillés avec précipitation, et d'autres arrivaient des autres côtés du village. Les Désians semblaient les inviter à se rassembler ici, comme des paysans ramèneraient des moutons dans l'enclos. Ils resserraient leur prise, et bloquaient la sortie. Andrew jura. Ainsi, ils étaient irrémédiablement coincés. A la merci de ces saloperies de Désians.
« Il faut partir, » murmura t-il.
Mais d'autres personnes revenaient du même côté qu'eux et ils furent contraints de suivre le chemin, courant à leur perte en toute impuissance.
Et dans la foule, Andrew lâcha la main d'Anna… et elle le perdit de vue.
« Andrew ! » hurla t-elle, mais son cri se perdit dans le vacarme que produisait un tel monde. Certains appelaient leurs enfants, leurs parents, leurs frères et leurs sœurs, leurs maris, leurs amis… C'était un désordre indescriptible. Une vache n'aurait pu y retrouver son veau.
Elle manqua être piétinée plusieurs fois, tandis qu'elle espérait pouvoir sentir le contact de la main d'Andrew sur son poignet, s'assurer qu'il était bien là. Elle percuta plusieurs personnes qu'elle ne reconnut pas, ne s'excusa pas et continua à avancer, vers on ne savait quelle direction. Au bout d'un moment, elle déboucha au premier rang tandis que derrière les pauvres gens s'entretuaient dans l'affolement.
Elle reconnut alors des visages familiers.
« Papa, maman ! »
Et elle se précipita vers sa famille, réunie dans un coin, qui essayait de se protéger du mieux qu'ils pouvaient.
« Attention, Anna ! »cria son père en la voyant.
Elle sentit une décharge dans tout son corps, fut prise d'un violent spasme et tomba par terre, le corps tremblant encore de la violence du sort de foudre qu'elle venait de recevoir.
« Etres inférieurs ! »
A ce moment-là, ce fut le calme plat. Un silence terrifiant, presque autant que le vacarme d'auparavant. Anna sentit qu'on la relevait et elle s'écroula dans les bras de son père, qui la soutint.
« Ecoutez, êtres inférieurs, dit un homme qui venait d'apparaître, un bâton à la main et son casque masquant son visage, seul devant tant de monde. Après tant de mois passés sans aucune intervention de notre part, nous revenons, et ce, pour des raisons que seuls ceux que nous emmènerons avec nous comprendront. »
Le silence s'intensifia, les murmures s'arrêtèrent, comme si le temps avait arrêté son cours. Même les flammes qui s'agitaient toujours sur les toits calcinés des maisons ne pouvaient empêcher la vague de froid de s'insinuer dans la foule. Mais celle qui avait le plus froid, c'était Anna.
« Tiens bon, ma chérie, »chuchota son père.
Ma chérie. Un mot qu'il n'avait plus prononcé depuis des lustres. Un mot qui réchauffa son cœur bien que son corps entier fût glacé. Elle recommença à respirer normalement.
« Désormais, non seulement nous sommes maîtres de Luin, mais nous le sommes aussi de tous les territoires alentours. Alors, nous profiterons donc des êtres inférieurs qui séviront dans le coin aussi longtemps qu'il nous plaira. Aujourd'hui, nous emmènerons une vingtaine d'entre vous dans les remparts de notre Ferme Humaine, et nous mènerons sur eux des expériences qui ne concerneront que notre cause. Nous n'en aurons rien à faire de vos supplications et de vos plaintes. Nous tuerons si nécessaire. Maintenant, nous allons nous livrer au choix des prisonniers que nous emmènerons, ensuite, nous vous laisserons en paix. »
Anna sentit son père la serrer contre sa poitrine, et cette chaleur la réconforta. Parmi tous ces gens, y avait-il une chance que l'attention des Désians se reporte sur elle ?
« Toi, là ! » s'écria le Désian, en désignant le centre de la foule.
Il n'y eut aucune réaction de la part des personnes, mais un des soldats casqués s'approcha alors d'eux et saisit le bras d'un jeune garçon qui devait à peine avoir plus de douze ans. Celui-ci se débattit vainement, mais la claque que lui administra le soldat le fit se calmer. Les yeux écarquillés, sous les cris de la foule, il disparut derrière le commandant Désian.
Les ordres continuaient de claquer, incessamment, et les pleurs des gens s'étouffaient rapidement, comme une flamme qu'on éteindrait. La lune brillait dans le ciel, dardant son œil sournois sur le village en flammes. Les Désians prirent ainsi plusieurs femmes, des hommes robustes, des enfants, des vieillards. Leur cruauté ne connaissait pas de limite, et ils n'hésitèrent pas à arracher des bébés des bras de leurs mères qui hurlaient avant qu'on ne les tue.
Anna pensa que cela n'allait jamais finir, et la sensation glacée qui faisait se hérisser son échine n'en finissait pas de la tourmenter. Elle voulait voir Andrew. Plus que jamais, elle priait pour qu'il ne lui arrive rien.
Elle se débarrassa de l'étreinte de son père et se remit debout, chancelante. Mais un soldat Désian la vit et lança à son chef :
« Et cette fille là ? Elle m'a l'air parfaite ! Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas avec nous ? »
Anna songea d'abord que c'était d'une autre qu'elle qu'on parlait. Mais lorsque le chef donna son accord et qu'elle sentit une poigne violente sur son bras, elle se sentit encore plus frigorifiée que jamais. Non, ce ne pouvait pas être possible… Non, elle ne pouvait pas… Pourquoi ?
Elle se laissa emmener sans résistance avec les autres prisonniers, sous les yeux effarés de son père, de sa mère et de ses sœurs…
« NON ! »
Un hurlement venant de la foule les fit s'arrêter, elle et le soldat Désian, et ils se retournèrent. Andrew était là, pointant un doigt tremblant vers eux. Dans son regard on lisait toute la terreur dont il était capable de faire preuve.
« Que veux-tu donc, misérable être inférieur ?
-Elle… dit Andrew, dans un sifflement aigu. Pourquoi l'emmenez-vous ? Rendez-la moi ! Elle ne peut pas venir chez vous ! »
Anna sentit une vague d'amour affluer en elle envers Andrew. Jusqu'au dernier moment, il était prêt à la protéger… Etait-il seulement conscient que toute résistance était inutile et qu'il risquait sa vie en ce moment même ?
« Tais-toi ! Nous faisons ce que nous voulons de votre sort, misérables humains ! Ton tour viendra quand nous déciderons de revenir un jour dans ce coin paumé, maintenant, laisse-nous !
-Fils de… » hurla Andrew, de toute la force de ses poumons, mais un coup de genou de l'un des soldats lui coupa le souffle.
Lorsqu'il releva la tête, la bouche en sang, son regard croisa celui d'Anna. De toute ses forces, ses yeux lui témoignèrent leur affection, leur détresse, mais rien n'y pouvait faire… Tout était perdu pour eux deux.
La réaction d'Andrew semblait avoir stimulé la foule, car les gens se mirent en colère et commencèrent à montrer leur agressivité envers les Désians. Le soldat qui tenait toujours Anna fermement par le bras dit alors à son commandant :
« Chef, il faut partir d'ici tout de suite, où ces misérables humains prendront le dessus.
-Vous avez raison. Nous avons pris suffisamment de cobayes. Le seigneur Kvar sera satisfait de ce qu'on lui ramènera.
-Allez en route ! » s'écria le soldat, en poussant Anna vers l'avant.
Ils les forcèrent à se mettre en rang, leur attachèrent des chaînes de fer aux poignets, et leur donnèrent des coups pour les faire avancer. Anna était l'avant-dernière de la file, mais la terreur la figeait sur place. Un claquement de fouet dans ses jambes écorchées la fit se mettre en marche. Et ils quittèrent ainsi le village à feu et à sang, abandonnant le reste des habitants à leur sort, chacun délaissant sa famille ou ses amis pour un aller simple vers l'Enfer. Car c'était bien en Enfer qu'ils allaient.
La nuit les enveloppait de sa noirceur souillée, tandis que des pleurs silencieux s'élevaient dans le ciel, ne cessant de lui donner une couleur grise et triste. Et Anna, dans tout ça, qui restait sans réagir.
« Que deviendrons-nous ? se murmura t-elle.
-Des instruments, ma chère, des instruments… » dit une voix, dans son dos.
Elle détourna la tête et vit un jeune homme, qu'elle ne connaissait pas.
« Pourquoi ?
-Parce que pour eux, nous ne servons que de bétail. Je pensais que tu le savais déjà… du moins je crois. »
Le jeune homme paraissait calme, comme si toute cette mascarade ne le concernait pas. Prenait-il au moins conscience qu'il était prisonnier des Désians ?
« Mais que feront-ils de nous lorsque nous rentrerons dans leurs Fermes ?
-Des cobayes, tu ne les as pas entendus ? Ils vont expérimenter des choses inavouables sur nous. La Ferme Humaine d'Asgard est la plus cruelle d'entre toutes. Nous n'aurions pas pu plus mal tomber. Là-bas, personne n'en est jamais revenu, et ceux qui réussissaient à s'échapper ne faisaient pas long feu, parce qu'ils étaient décimés par une maladie inconnue et terrible…
-Je ne veux pas mourir, dit-elle.
-Pourtant, un jour tu y seras obligée, ma pauvre. Les Désians sont sans pitié. Ils ne nous tuent que dans leur propre intérêt. Là où nous allons, c'est un Paradis pour eux, mais pour nous, plus aucun moment de joie ne sera possible…
-C'est-à-dire…
-C'est ça. Bienvenue en Enfer, petite. »
* Solitudo melior quam malus amicus est : la solitude est meilleure qu'un mauvais ami, ou, si vous préférez, mieux vaut être seul que mal accompagné.
Voilà.
Si vous voyez des fautes, indiquez-les moi, parce que je n'ai en ce moment même pas le temps de les corriger. De là où je serais peut-être, je lirais les reviews et j'enverrai un message à chacun des lecteurs. Donc merci encore et passez de bonnes vacances pour la plupart!
Réponse à quelques reviews, enfin une, pour le moment: Euh... Pour savoir si c'était Kratos dans le chapitre précédent? Eh bien... Libérez votre imagination voyons! Même si c'est l'évidence même, c'est beau de s'imaginer les choses les plus excitantes!
